Conte de Noël: Le lutin de Cécile

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Les premières lueurs du jour donnent de l’éclat à la neige tombée durant la nuit et illumine l’arabesque de givre collé à la fenêtre. Un rayon de soleil timide se faufile dans la pièce, rejoint bientôt par dix, puis cent autres. La lumière pâle envahit la maison. Dans la cuisine, le poêle à bois est éteint. Aucun bruit, outre le tic-tac de l’horloge qui indique 7h35. Dehors, l’espace est grand, c’est la campagne. Le paysage est figé dans un froid polaire. On est au matin du 23 décembre dans le haut-pays de Trois-Pistoles.

Cécile occupe depuis quelques mois la maison de son enfance que lui ont cédée ses parents suite à leur départ pour habiter dans un condo à Rivière-du-Loup. Une mauvaise chute survenue au cours de l’été a gravement handicapé la maman de Cécile.

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Assise devant l’écran de son ordinateur, Cécile ne parvient pas à maîtriser le désordre de ses idées et à se concentrer. Elle souhaitait pourtant s’avancer dans son travail pour respecter la date de tombée fixée au 15 janvier. Mais son esprit est ailleurs.

Cécile est illustratrice pour une maison d’édition de Québec. Elle travaille présentement sur un conte pour enfants de 4 à 8 ans. L’histoire est celle d’un lutin qui a été oublié par le Père Noël dans une maison lors de sa grande tournée des jouets. Il est haut comme trois pommes et il s’appelle Piouk. Toutes les esquisses de lutins que Cécile a créées jusqu’à présent ne lui plaisent pas. Ce matin, elle les a jetées à la corbeille.

Au cours de la nuit, de nouvelles formes, de nouveaux visages lui sont apparus. À l’aide de ses logiciels de dessin et d’animation 3D, elle tente de faire naître ce lutin. Plutôt d’avoir un long nez pointu, de grandes oreilles et des yeux malicieux, le lutin qu’elle imagine est joufflu et rieur. Pour elle, il s’appelle Charlot. Mais les efforts pour concrétiser ses traits et lui donner vie restent vains. Trop d’idées se bousculent dans sa tête. Elle est fébrile, excitée à la pensée des événements à venir dans le cours de la journée.

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Charles, son amoureux, arrivera cet après-midi. Il est infirmier à l’hôpital Enfant-Jésus de Québec. Depuis deux ans qu’ils vivent ensemble, ils ont emménagé dans un 4 pièces et demi à l’étage d’un duplex de l’arrondissement de Limoilou. Mais la pandémie est venue bouleverser leur vie. Le travail de Charles auprès des malades le met à fort risque de contracter le virus et de le transmettre. Parce que Cécile peut exercer son travail à distance, ils ont convenu qu’elle s’installerait à la maison de campagne alors que lui demeurerait à Québec près de l’hôpital. Tous les jours ils se parlent et se voient par la magie des FaceTimes, mais chacun s’ennuie énormément de l’autre.

Les rencontres sont très espacées car à chaque fois Charles doit se soumettre à une période d’isolement avant de rejoindre Cécile pour quelques jours, ce qui prive d’autant l’hôpital de sa présence. Leur dernier moment passé ensemble remonte au week-end de l’Action de grâce. Que de bonheur durant ces journées ! Que de jubilation ! Et des projets d’avenir aussi. Puis il est reparti. Il y a plus de deux mois maintenant.

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Cécile a quitté son écran. La maison est froide. Avec des morceaux d’écorce de bouleau qu’elle jette sur les braises agonisantes, elle repart le feu. Puis elle y met des éclisses d’érable et une bûche. Bientôt le poêle ronronne.

Sur le comptoir de la cuisine, deux tourtières et un gâteau aux fruits qu’elle a cuisinés la veille. Et au frigo, des huîtres, du saumon fumé, des cuisses de canard confites, des fromages, un bloc de foie gras et un mousseux Prosecco. Elle sourit à la vue d’un tel étalage de denrées fastueuses, elle d’ordinaire si économe et frugale. Elle allume les guirlandes de lumières et jette un œil de contentement aux décorations qu’elle a confectionnées et placées sur les bords de fenêtre. Pour ajouter à l’esprit de Noël, elle fait jouer sur son iPad, la musique de Casse-noisette.

Cécile a le cœur qui bat. Ce jour est enfin arrivé. Charles sera là dans quelques heures. Il sera beau et joyeux. Avec lui, elle veut célébrer Noël et la Nouvelle Année d’une façon toute spéciale.

Elle est encore tout excitée de l’appel qu’a reçu Charles du CLSC de Trois-Pistoles lui annonçant que sa candidature avait été retenue pour combler le poste d’infirmier récemment ouvert. C’est en mai prochain que le chapitre de Québec se terminera puisque de son côté son travail pour la maison d’édition pourra se poursuivre à distance. Leur rêve de vivre à la campagne se réalise d’une façon tout à fait inattendue.

Et il y a cette autre grande nouvelle qu’elle a voulu garder secrète pour en partager le total émerveillement dans les bras de Charles.

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Après s’être douchée, elle a mis sa petite robe bleue et vaporisé un léger nuage d’Eau de toilette Neige sur ses épaules. Elle vérifie le feu dans le poêle, chausse ses bottes de fourrures et met son manteau de laine à capuchon. Aussitôt la porte franchie, le nordet lui mord les joues. Elle court à l’auto qu’elle démarre au quatrième essai puis entreprend bravement la descente vers Trois-Pistoles.

L’autobus en provenance de Québec est prévu pour 15h25 dans le terrain de stationnement du centre d’achat, en face du marché Metro. Dix minutes d’attente. Réfugiée dans le hall d’entrée pour se protéger des bourrasques glaciales, Cécile observe, nerveuse, l’entrée ouest. Le voilà. Charles descend. Elle court vers lui. Il crie « Cécile » en lui ouvrant ses bras. Ils se serrent fort l’un contre l’autre. Ils s’embrassent, longuement.

Cécile le regarde dans les yeux, lui prend la tête. Elle ne peut plus attendre. « Je suis enceinte Charles ».  « Oh! Cécile, tu es sure? » Étouffée par l’émotion, elle lui fait un signe de tête. Il l’embrasse sur le front, les joues, les lèvres. « Je t’aime ma chérie ».

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Cette nuit-là, ils se sont aimés éperdument. Puis les images d’un avenir qui commence maintenant meublent en cascades leur conversation enjouée. Ils sont volubiles, ils rient, sont bien ensemble. Trois jeunes enfants courent dans les prés, deux petites filles et un garçon; un potager a été labouré et ensemencé derrière la maison; des mangeoires ont été installées pour les oiseaux; un des bâtiments sur la propriété sera converti pour garder poules, lapins, chèvres et moutons; dans la forêt à la limite des champs, on tracera des sentiers et des pistes de raquette; au bord du grand fleuve on fait des châteaux de sable et on organise des pique-niques. Les projets fusent. La route de tous les possibles est grande ouverte.

Il est plus de 2 heures du matin lorsque Charles ferme les yeux, épuisé par la somme des tâches harassantes et des heures supplémentaires des dernières semaines à l’hôpital, mais heureux « comme un roi dans la plume » selon l’expression de son père.

Blottie contre lui, Cécile est apaisée et abandonnée à un sentiment d’allégresse. Les pièces disparates de la mosaïque de son bonheur sont enfin réunies. Dans son ventre, un bel enfant grandit. Le Charlot de ses illustrations lui ressemble. Elle sait que demain elle saura dessiner à l’écran la frimousse de son lutin. Le sommeil peut venir.

Le 24 décembre est déjà là. Elle passe en revue le menu opulent de son réveillon et sourit. Elle s’endort, saoule de joie.

 

 

 

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