Regarder devant, hier en tête.

Regarder devant, hier en tête.
Share on facebook
Share on twitter
Share on linkedin

Dans ce dernier billet de 2021, qui s’avère finalement être le premier de 2022, je voulais revenir sur certains auteurs qui m’ont particulièrement stimulé ou questionné au cours de la dernière année.

Il faut parfois du courage pour écrire un livre. Un livre inscrit dans la conjoncture comme le fut celui de Daniel Sanger (Sauver la ville) qui portait sur l’histoire du parti Projet Montréal, et le déroulement de son premier mandat dont il pouvait témoigner en tant qu’employé de l’appareil politique de Projet Montréal depuis l’élection de Luc Ferrandez à la mairie du Plateau Mont-Royal. À la sortie de son livre, au début de la campagne électorale, alors que les sondages donnaient le candidat Coderre en avance sur la mairesse Plante, la franchise et la transparence de Sanger n’ont pas dû plaire à tout le monde ! Maintenant que madame Plante est réélue, on peut penser que son pari n’a pas été vain et qu’il a pu contribuer à construire l’image d’un parti sain et ouvert. Reste à voir si un autre Sanger saura faire la chronique interne de ce deuxième mandat !

Je suis aussi parti à l’aventure autour du monde avec Taras Grescoe, dont j’avais commencé l’avant-dernier livre, paru en traduction française en 2019 (Shanghai, la magnifique) qui fait la chronique des années 30 dans la ville de Shanghai à travers les yeux d’une écrivaine journaliste qui y a réellement vécu (Emily Hahn). Un style « docu-fiction » qu’il a repris dans son dernier livre, Possess the Air, où il retrace les années 20 et 30 d’une Rome sous Mussolini. À travers les témoignages de divers artistes, écrivains ou citoyens qu’il rassemble en une trame narrative bien vivante. Je n’avais pas terminé la lecture de Shanghai, la magnifique que je plongeais dans un autre de ses livres : Straphanger, une suite de reportages dans une quinzaine de villes à l’échelle internationale sur les enjeux du transport en commun. Ce document paru en 2012 aurait bien mérité une traduction française ! Mais après dix ans, cela devient improbable sans une mise à jour… qui pourrait être minimale, car les leçons à tirer de l’histoire resteront les mêmes !

Quand je regarde mon parcours de la dernière année, il me semble qu’une tendance, une impression se dégage : l’écoute de la « nature », la reconnaissance de sa diversité, de son intelligence. Suzanne Simard et sa démonstration du rôle des arbres-mères dans les forêts canadiennes. Anna L. Tsing, avec Friction, nous fait pénétrer la culture des Dayacs, sur l’île de Bornéo, et la relation de symbiose et de bénéfices mutuels que ces aborigènes ont développée avec les êtres des forêts. En même temps que je lisais Simard et Tsing, je me suis passionné pour l’identification des espèces qui fleurissent chaque année derrière chez moi dans une riche petite fiche. Avec quelques voisins on s’est même pris à rêver que certaines espèces et spécimens pourraient être protégés, encouragés afin de maximiser la captation de carbone et les abris d’oiseaux… mais les proprios ont tout rasé, comme à leur habitude, au mois d’août. Malgré une offre de collaboration faite aux propriétaires du terrain. Il est possible que la réglementation municipale concernant de tels terrains explique un tel comportement… Mais il est aussi possible que ce soit la manière la moins onéreuse, la plus expéditive de ne pas construire un terrain. 

L’ignorance de la nature, son exploitation, sa réduction à l’état de ressource, d’espace à occuper, à consommer… marquent notre prétention comme espèce à dominer la planète avec autant d’intelligence qu’un troupeau d’élans sur une île aux thuyas. 

Bien que je n’aie pas terminé la lecture de la version française de cette « brique » (Au commencement était…) lancée par les deux David (Graeber et Wengrow), après en avoir lu laborieusement les 750 pages de la version originale en anglais, je ne peux m’empêcher de vous en dire quelques mots. Vous y découvrirez un Kondiaronk qui a eu un impact beaucoup plus grand que sur la seule Grande paix de Montréal. Une relecture de l’histoire à partir des données archéologiques récentes qui brise à tout jamais la conception linéaire du progrès amenant l’humanité des groupes de chasseurs-cueilleurs vers les premières cités d’agriculteurs, puis vers les États modernes… pour nous donner une idée, un aperçu de la diversité, la richesse des cultures dites primitives. Comment des récits, des appartenances totémiques pouvaient permettre des liens, des déplacements à l’échelle continentale. Comment des comportements aussi différents et opposés que les potlatch sur la côte Nord-Ouest américaine et ceux, pleins de sobriété des nombreux peuples de Californie peuvent coexister ? C’est à un tout nouveau récit des origines que nous convient les auteurs. Passionnant récit, certes, mais je me pose encore la question : en quoi cela change-t-il notre quotidien?

Peut-être cela changera notre façon de nous percevoir dans le temps, et dans notre environnement. 2022. Pourquoi pas 32022? Ces terres, qui apparaissent vierges aux colonisateurs des XVIe-XVII-XVIIIe siècles, avaient été habitées et soignées depuis des millénaires grâce à des savoirs transmis oralement, mais aussi inscrits le long des allées et venues des peuples qui y vivaient. Des savoirs qui ont été d’abord exploités (commerce des fourrures) puis éliminés, même pas assimilés. Oubliés. Pourquoi faire commencer la civilisation à la naissance du Christ ? Question incongrue, s’il en est, en ce Temps des fêtes : L’Occident aurait-il suivi le même parcours, la culture gréco-romaine aurait-elle conduit aux développements technologiques et scientifiques des derniers siècles s’il n’y avait pas eu l’apport du christianisme ? Difficile à dire. Certains arguent même que l’émergence du christianisme a contribué à la chute de l’Empire romain (The Darkening Age: The Christian Destruction of the Classical World)(1). Une chose est certaine l’accès aux textes gréco-romains fut conquis de haute lutte par ces « aventuriers » de la Renaissance (Les aventuriers de la mémoire perdue, par Jean-Christophe Saladin). De même l’autonomie des sciences, puis de l’État par rapport à la religion n’ont été gagnées qu’après guerres et Inquisitions. Mais cela n’a-t-il pas surtout servi au désencastrement de l’économie, finalement ? Quoiqu’il en soit, avant de faire l’impasse sur deux millénaires de catholicisme, nous devrions tenter d’en tirer quelques leçons, d’humilité, d’ouverture à l’autre et de respect de la vie (Faire confiance à la vieDieu existe-t-il ?Hans Küng).

Ce vers quoi Graeber et Tsing me conduisent en ce début 2022 : Tending the WildArts of Living on a Damaged Planet ; Wild Dog Dreaming : Love and ExtinctionL’œil du maître : figures de l’imaginaire colonial québécoisParmi les arbres, essai de vie communeSur la piste animaleL’habitude des ruines; Par-delà nature et culturePrimauté du vivant (à paraître).

 

Allez ! Bonne année 32 022 tout le monde !

Gilles Beauchamp,
aussi sur Gilles en vrac… depuis 2002.

 

Notes de bas de page

  1.  Par ailleurs, “Comment l’Empire romain s’est effondré” donne sans doute une vision plus juste (et en français !) de ladite chute.

Commentaires partagés sur Facebook

2 réponses

  1. Merci monsieur Beauchamp pour cette réflexion.
    Ça nous change d’une actualité monopolisée sur l’évolution du coronavirus, les délires des antivax et les frasques débiles des influenceurs. Vous proposez des sujets qui font appel à des aptitudes supérieures de l’esprit humain et qui ne sont pas sans lien avec les grands enjeux écologiques et politiques qui marqueront l’année 2022. Merci pour les titres de lectures.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

Share on facebook
Share on twitter
Share on linkedin

ARTICLES CONNEXES