Aveugles devant le précipice
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Dans mon dernier billet, j’écrivais : Face à un risque de rupture existentielle bien réel, faire cavalier seul n’a aucun sens. Un élément majeur auquel on doit s’attaquer, cœur et ciment de l’idéologie dominante et fondement des crises actuelles et à venir, est le MENSONGE qui nous fait croire qu’il peut y avoir une CROISSANCE INFINIE DANS UN MONDE FINI. On ne négocie pas avec la nature et la géologie comme le dit Yves Cochet. Il faut en faire un enjeu, non seulement collectif, mais personnel, et dénoncer ce verrou idéologique inconscient pourrait être le point de ralliement d’un discours alternatif partagé, inclusif des enjeux spécifiques. Cela pourrait être le départ d’une morale environnementale commune qui relègue au second plan les considérations de race, de nationalité ou d’origine sociale.

J’y écrivais également : Et si nous, nous apprenions également à parler à nos neurones pour leur proposer autre chose que du vent?

Parler à nos neurones : un peu d’histoire

Nous sommes plusieurs à nous demander comment une société toute entière, supposément avancée, éduquée, peut-elle peser sur l’accélérateur alors que le précipice est à quelques mètres? Pour comprendre l’ampleur du phénomène et répondre à cette question, du moins partiellement, il faut retourner au début du XXe siècle.

C’est en effet à cette période, dans le creuset de la première guerre mondiale que naît la propagande de masse moderne ce puissant outil « faiseur d’opinions publiques » dont l’objectif est de forger l’assentiment des masses par la force ou la séduction en agissant sur leurs motivations inconscientes.

Les conséquences de la propagande peuvent être dramatiques comme l’a démontré l’embrigadement d’une majorité d’allemands envers le nazisme. Idéologie reposant sur une politique raciste de persécution des juifs, slaves, tziganes et personnes handicapées qui forment la classe des « sous-hommes ». Le nationalisme nazi qui repose sur la suprématie de la race aryenne mènera également à la seconde guerre mondiale causant des millions de morts. Le ministère du Reich à l’Éducation du peuple et à la Propagande, dirigé par Joseph Goebbels utilisera tous les moyens à sa disposition pour réaliser cette prise de pouvoir sur les consciences. Inspiré des méthodes de propagande du fascisme italien et du bolchévisme, il emploiera slogans, chants, uniformes paramilitaires, marche au flambeau, grands meetings et discours enflammé du Führer, symboles (croix gammée pour les nazis, faucille et le marteau pour les communistes), sport, événements de prestige (jeux olympiques de 1936), médias et cinéma à profusion pour développer des réflexes conditionnés, susciter le conformisme social, l’adhésion aux actions du parti et… l’acceptation silencieuse aux pires atrocités.

Aujourd’hui, ces mêmes méthodes combinées aux techniques et outils marketing modernes dont les sondages ne sont pas le moindre, enrichies des dernières connaissances de la psychologie sociale, des sciences comportementales et plus récemment des découvertes des neurosciences, sont utilisées par tous les partis politiques et gouvernements de nos « démocraties » pour parler à nos neurones de façon plus « soft », mais avec le même objectif fondamental. Une soumission librement consentie afin d’aligner les conduites individuelles avec les objectifs politiques, sociaux et économiques du « pouvoir ».

La publicité deviendra, quant à elle, l’outil des grandes entreprises au cours des années 1920. Le fordisme ayant permis l’avènement de la grande industrie. Les industriels confrontés au spectre de la surproduction doivent créer ou accroître la demande pour leurs produits.

La publicité apparait comme la réponse aux besoins du capitalisme de masse. Son objectif est d’encourager la passivité sociale des ouvriers et réduire leurs aspirations aux changements à celui souhaité par les producteurs… en réalisant ce qu’on pourrait qualifier de « dressage » à la consommation en s’inspirant, à l’époque, des découvertes de Pavlov[1] sur le conditionnement.

Ainsi naît le système productiviste-consumériste qui élève la consommation au niveau du mythe comme moyen privilégié d’émancipation et de liberté et dont l’automobile ou les « Marques » sont l’incarnation.

La propagande au XXIe siècle

La propagande et la publicité aujourd’hui, tout comme à l’époque du nazisme visent la promotion d’idées et l’adoption de comportements. Quelles sont ces idées? Quels sont ces comportements? En quoi nous limitent-ils dans notre volonté et notre capacité à réagir à la menace de rupture existentielle à court terme alors que les catastrophes annoncées se multiplient en nombre et en importance? Pour aborder ces questions, il faut d’abord rappeler quelques caractéristiques de la civilisation qui est la nôtre. La civilisation thermo-industrielle.

      Système économique productiviste-consumériste mondialisé indépendant des étiquettes idéologiques

Il répond à des besoins essentiels ou créés

Il repose sur une consommation toujours plus grande de ressources, de machines et d’énergie

L’augmentation du niveau de vie (PIB) correspond à l’augmentation de la consommation d’énergie et des émissions de gaz à effets de serre (GES) depuis plus de 150 ans

L’énergie qu’il utilise, origine à plus de 80% des énergies fossiles à l’échelle mondiale.

Toute baisse des émissions de GES suppose une baisse de l’activité économique

Les énergies dites « renouvelables » ne sont pas des énergies de substitution des énergies fossiles[2]. Ne produisant pas suffisamment d’énergie pour se reproduire et assurer leur entretien par elles-mêmes (extraction, fonderie, fabrication, transport), elles constituent en fait un sous-produit des hydrocarbures.

Les finalités du système constituent un dogme. Ses conséquences destructrices sur le vivant sont peu ou pas prises en compte. On peut faire ce qu’on veut, le système se rétablira toujours.

Ses prémisses théoriques (économiques) et idéologiques excluent le fait qu’une CROISSANCE MATÉRIELLE INFINIE DANS UN MONDE FINI est une impossibilité physique

Pour fonctionner, il doit reposer sur une adhésion librement consentie, l’absence de peur face au futur et donner un sentiment de liberté de choix que ce soit en tant que consommateur ou en tant que citoyens.

 

Pour « créer une opinion publique » favorable, on a besoin de 4 choses : 1) un message structuré capable d’atteindre les zones irrationnelles de notre cerveau. Le message contient une ou des idées, une ou des promesses explicites ou pas. 2) le message doit être porté par des « faiseurs d’opinions[3] », 3) il doit être diffusés à l’aide de techniques et de supports variés, répétitifs et facile d’accès 4) on doit pouvoir en mesurer les résultats (influencer, persuader, développer les comportements souhaités).

Dans un contexte historique ou le milieu politique et des affaires ont des liens symbiotiques et développé un champ sémantique qui congédie le vocabulaire démocratique au profit de celui de la gestion, on peut imaginer les ressources gigantesques déployés pour façonner l’opinion publique selon les objectifs de l’idéologie productiviste-consumériste. Parler aujourd’hui de « démocratie marchande » où tout est devenu marchandise n’est pas exagéré. Mes émotions, tes émotions, nos émotions tout comme la nature sont mises aux enchères.

Le langage est non seulement porteur de « sens », il constitue un puissant outil de propagande et de manipulation. Il suffit de choisir les bons termes, les bonnes expressions, les bonnes images, les bons symboles, déformer la signification ou euphémiser un mot, une expression et de les répéter pour faire adopter ses vues de façon mécanique et inconsciente à toutes les classes sociales. Que doit-on alors penser du vocabulaire de nos politiciens qui utilisent à répétition les mots : développement, croissance, progrès, PIB, création de richesse, mondialisation, concurrence, service client, rationalisation, compétitivité, prévisibilité, stabilité, pouvoir d’achat, innovation, acquisition, investissement, etc., des termes que l’on jumelle de plus en plus, pour ne pas être trop déphasé, à des expressions comme « lutte aux changements climatiques » ou des mots comme « écoresponsabilités », « vert » ou « carboneutralité » pour … 2050. C’est ainsi que la croissance, devient une « croissance verte », et ce, toujours en omettant de nous dire qu’une CROISSANCE MATÉRIELLE INFINIE DANS UN MONDE FINI est une impossibilité physique et que l’échéance de l’illusion est pour bientôt. Pas surprenant qu’après 26 COP[4], les GES n’aient pas diminué d’un gramme et que le dernier rapport du GIEC soit passé sous silence.

 

Que faire?

Un élément majeur auquel on doit s’attaquer, cœur et ciment de l’idéologie dominante et fondement des crises actuelles et à venir, est le MENSONGE qu’il peut y avoir une CROISSANCE INFINIE DANS UN MONDE FINI.

Chose certaine, il faut au moins tenter de contrer le message dominant et créer nos propres messages, slogans et symboles communs à l’exemple des carrés rouges en 2012 ou des gilets jaunes récemment qui ont su rallier de larges portions de la population. Il faut toutefois que le message ne se limite pas à des revendications conjoncturelles demandant plus de croissance mais s’attaque à la source du problème environnemental et des inégalités. Au MENSONGE lui-même et que nous développions des stratégies, revendications et alternatives réalistes à échelle humaine qui tiennent compte des limites planétaires qui nous imposent le passage d’une société d’abondance à une société ou la sobriété (privation de…) est un choix consenti et non imposé. Question de couper avec l’illusion et d’éviter des réveils brutaux et l’improvisation totale comme ce fut le cas pour la pandémie.

Peut-être que les États généraux du développement des communautés?[5] seront une occasion de commencer à repenser nos messages et nos attentes ou pour le moins d’ouvrir la discussion car Demain, c’est aujourd’hui!  

 

[1] Pavlov et le conditionnement classique – Nos Pensées (nospensees.fr)

[2] L’énergie du déni : comment la transition énergétique va augmenter les émissions de CO2, Vincent Mignerot,, Rue de l’Échiquier

[3] La fabrique du consentement – Mauvaise Herbe

[4] Le sigle COP signifie « Conférence des parties » – les parties désignant les pays ayant adopté la Convention-cadre des Nations unies contre le changement climatique, lors du Sommet de la Terre de Rio de Janeiro, en 1992. La COP est donc une conférence mondiale sur le climat, organisée chaque année sur un continent différent depuis 1995.

[5] https://nousblogue.ca/cardin_etats-generaux-developpement-communautes-participerez-vous/

 

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Une réponse

  1. Beau sujet Yves! Durant la grève de 2012, certaines étudiantes de ma promotion (en études culturelles et littéraires) avaient analysé le discours de Jean Charest et y avaient débusqué certais procédés réthoriques sournois. Par exemple, je me souviens qu’il opposait constamment « les étudiants » aux « contribuables ». Ca insinuait biensur que les étudiant-es ne contribuaient en rien à la société, renforcant l’image de « bébés gâtés » qu’il essayait de nous coller. Comme le dit Zizek, l’idéologie au pouvoir et son message sont tellement répétés qu’ils deviennent invisibles.

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