Que nous restera-il de la mort de Georges Floyd?

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Georges Floyd. Un nom qui a fait le tour du monde depuis le 25 mai dernier. La triste histoire d’une longue agonie sur fond de racisme et de violences policières. Georges Floyd ou le symbole d’une Amérique fracturée, ravagée par le racisme. La mort de Georges Floyd nous rappelle qu’au pays de la Liberté, même si le sang dans les champs de coton a séché, la liberté et l’égalité n’ont pas la même saveur pour tout le monde.

Depuis 1965, date de fin de la Ségrégation, tous les citoyens américains sont libres et égaux en droit. Et pourtant. Pour avoir essayé d’écouler un faux billet de 20 $, Georges Floyd est mort. Pour avoir fait un jogging, Ahmaud Arbery est mort. Alors qu’elle jouait avec son neveu, Mme Jefferson est morte, abattue dans son domicile. Combien de crimes non médiatisés avant eux? Combien après?

Black Lives Matter. Un slogan repris dans le monde entier, via des carrés noirs sur Facebook ou encore sur des pancartes dans les marches qui se sont tenues pour dénoncer le racisme, que ça soit à Minneapolis, Miami, Washington, Vancouver, Toronto, Montréal, Québec, Paris, Londres, Madrid ou encore Vienne.

Ces gestes de solidarité ont redonné foi en l’humanité. Ces gestes ont aussi permis de revenir sur la question du racisme systémique, fléau insidieux qu’il faut détecter à coup de statistiques. Ils auront aussi permis à chaque société de faire son examen de conscience. Et nous, au Canada, au Québec, ou en sommes-nous et que restera-t-il après tout cet élan de solidarité? Que restera-t-il de toutes ces marches? De tous ces carrés noirs sur Facebook? Quelle sera leur durée de vie? 48 h? 72 h? Le temps pour les médias de nous arriver avec une autre nouvelle?

Ne vous méprenez pas, je ne pense pas que ces marches soient inutiles. L’indignation n’est jamais inutile. Martin Luther King ne disait-il pas d’ailleurs qu’une émeute est le langage de ceux qu’on n’entend pas? Ma dernière marche était pour le climat. Avant ça, il y a eu la marche pour les femmes autochtones disparues et assassinées. Marcher pour réveiller les consciences. Marcher pour montrer sa solidarité tout simplement. Pour faire sienne la souffrance de l’autre et réclamer collectivement un changement. Ce changement va venir d’où? De nous. Collectivement. Individuellement. Et c’est l’objet de mon billet aujourd’hui.

Avant la mort, l’agonie sociale

Je suis une femme, noire. J’ai remarqué avec le temps que lorsque j’évoquais de façon générale le sujet du racisme systémique (et non systématique), certains interlocuteurs, ne comprenant pas toujours la complexité du phénomène, minimisaient la chose ou renvoyaient la faute sur les victimes. D’autres s’emmuraient dans la gêne, le silence ou l’agressivité. Et lorsque je parlais de sexisme, je faisais face à des réactions similaires : minimiser, relativiser, mettre le blâme sur les femmes et leur fameuse hypersensibilité (quand elle n’est pas de l’hystérie ou de la frustration…).

J’en ai tiré une conclusion, en tant que femme noire, pouvant être à l’intersection de nombreuses discriminations : toutes les discriminations se construisent et opèrent au sein d’un groupe de la même façon. Et si la mort physique est ce qui interpelle le plus tant elle est visible et choquante, elle n’est possible que parce qu’une série de discriminations, invisibles celles-là, se déroulent au quotidien. Aux États-Unis. Au Canada. Au Québec. Ailleurs dans le monde.

Le racisme tue. Les discriminations brisent des vies. Et avant la mort physique à laquelle ils conduisent, l’agonie peut être longue comme dans le cas de Georges Floyd. Une agonie sociale. Avant la mort, il y a la banalisation. Avant la mort, il y a l’intimidation. Avant la mort, il y a la violence verbale. Avant la mort, il y a la violence économique, la pauvreté, la précarité, l’isolement, la vulnérabilité. Avant la mort, il y a surtout l’establishment auquel on ne s’oppose pas, ou si peu.

Après avoir marché et une fois que Georges Floyd ne fera plus les nouvelles, vous pouvez encore avoir de l’influence, individuellement et tous les jours : en essayant de comprendre l’autre, en vous questionnant sur vos privilèges, en reconnaissant vos préjugés  et vos biais (on en a tous), en ayant le courage de discuter de choses qui vous mettent mal à l’aise (car il est en fait assez rare que le temps et ou le déni suffisent à régler un problème), en vous demandant si vous êtes réellement inclusif en tant que personne ou institution et ce que vous pouvez faire de plus ou de mieux.

Je termine mon propos sur deux extraits. L’un résume à lui seul mon invitation pour la suite :

«(…) And as we walk, we must make the pledge that we shall always march ahead. We cannot turn back»

I have a dream, de Martin Luther King

 

Le second me trotte dans la tête depuis que j’ai commencé la rédaction de ce billet:

Sur mes cahiers d’écolier

Sur mon pupitre et les arbres

Sur le sable sur la neige

J’écris ton nom

 

Sur toutes les pages lues

Sur toutes les pages blanches

Pierre sang papier ou cendre

J’écris ton nom

 

(…)

 

Sur l’absence sans désir

Sur la solitude nue

Sur les marches de la mort

J’écris ton nom

 

Sur la santé revenue

Sur le risque disparu

Sur l’espoir sans souvenir

J’écris ton nom

 

Et par le pouvoir d’un mot

Je recommence ma vie

Je suis né pour te connaître

Pour te nommer

 

Liberté.

 

Paul Eluard

 

*Manifestation Québec, photo de Julie Desmeules, Le Soleil

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