La transition n’aura pas lieu, à moins que…

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La transition écologique dans le discours des médias a de quoi inquiéter. Les nouvelles nous donnent largement le sentiment que sa réalisation dépasse à la fois la volonté des élus et élues et les moyens dont disposent les citoyennes et citoyens. Comment croire que nous réduirons notre dépendance aux énergies fossiles quand l’affirmation que l’économie en dépend est présentée comme un consensus et que les décisions qui vont exiger des sacrifices de la population vont affecter la popularité des élus qui les prendront?

Les décisions de mettre en œuvre la transition passent nécessairement par un travail pour convaincre la majorité de la population d’en faire une priorité que les décideurs ne pourront pas esquiver. Pour construire cette conscience collective, il faut démontrer que le modèle économique dominant n’est ni une réalité immuable comme on veut bien nous le faire croire, ni une fatalité : « L’ordre économique est […] l’œuvre d’activités et de choix délibérés », écrivait en 1943 François Perroux (La valeur, p.28). Déracinées du territoire, les activités économiques sont par définition destructrices parce que rien ne les oblige à prendre en compte le vécu des communautés ni les écosystèmes dont elles font partie, ni à rendre compte des effets de leurs activités. La pandémie démontre depuis un an qu’en pillant la nature, nous libérons de mauvais génies dont nous ignorions l’existence : les virus nous utilisent comme milieu de vie et transforment les touristes en moyen de transport partout sur la planète.

Réinscrire les activités économiques sur les territoires, pouvoir ainsi les relier aux réalités sociales et culturelles de chaque milieu est un passage obligé pour faire la transition. Les expériences d’économie sociale et solidaire – coopératives, mutuelles, associations et initiatives de proximité – n’existent qu’enracinées dans l’activité des milieux de vie. Les actions collectives concertées en développement des communautés permettent aux gens de se réapproprier le territoire dont la mondialisation néolibérale les a dépossédés. L’économie globalisée est un échec comme le démontrent les inégalités entre les pays et l’insuffisance des mesures de solidarité sociale ici. Nous avons perdu notre capacité d’approvisionnement local en denrées et en fournitures de base. La pandémie a aussi mis en évidence le rôle essentiel des métiers mésestimés de services aux personnes (préposées aux bénéficiaires, responsables de l’entretien, aides domestiques, etc.) : nous constatons les ravages de la privatisation des services publics et prenons conscience de l’urgence de revaloriser les personnes qui les dispensent. La recherche met en évidence que les avenues prometteuses pour intervenir efficacement dans la complexité des écosystèmes passent toutes par le contrôle des communautés sur leur milieu de vie. Les territoires locaux occupent une place déterminante dans les avenues identifiées pour que se mette en branle la transition écologique.

S’impose en même temps la nécessité d’un État capable de répondre aux initiatives des milieux qui innovent pour se réapproprier leur territoire. L’impuissance du ministère de la Santé et des Services sociaux et de celui de l’Éducation à gérer correctement la pandémie a fait la démonstration de l’incohérence de l’action de l’État quand elle n’est pas en prolongement de celle des acteurs près des gens. Les gros réseaux centralisés n’arrivent pas à répondre efficacement parce que les décisions se prennent trop loin du terrain où surviennent les problèmes. Ils reçoivent les informations en retard et leurs décisions passent par trop d’échelons avant de parvenir aux gens en action. Le nombre de membres du personnel tombés au combat démontre l’urgence de revoir ces structures qui ne laissent pas place aux communautés locales.

Entre les acteurs locaux et les instances publiques affaiblies par l’obsession néolibérale de la performance et de l’austérité, et par la centralisation des institutions, les MRC ont obtenu le statut de gouvernements de proximité. Les actions locales porteuses de transition ne transitent plus par les organismes régionaux (agences de la santé et des services sociaux et conférences régionales des élus) supprimés par l’État. Les MRC doivent développer leur capacité d’établir des ponts afin de soutenir l’institutionnalisation des initiatives de leurs communautés qui s’inscrivent dans la transition. Elles deviennent de ce fait un passage obligé pour la société civile lorsqu’il faut établir des rapports de négociation avec l’État. Ce sont des rapports de partenariat que les organismes communautaires et de l’économie sociale doivent apprendre à concrétiser avec les élus locaux devenus des interlocuteurs obligés.

Le savoir-faire dans les rapports entre élus et acteurs collectifs locaux ne va pas de soi. Comme l’explique bien Gérard Divay (2019), les élus locaux sont « dans une position inconfortable », pris entre leur imputabilité politique et les attentes des acteurs du développement local. Il est donc normal, pour reprendre son expression, qu’ils « investissent de manière tâtonnante » les enjeux sociaux.

Pour leur part, les acteurs des interventions collectives ont l’habitude d’une démocratie directe qui bouscule les modes habituels de la démocratie représentative. Il faut aussi ajouter à cette difficulté le fait que l’action communautaire n’arrive pas actuellement à présenter un front uni dans ses revendications. Il est urgent de dépasser le morcellement des revendications sur des enjeux sectoriels et de développer un arrimage entre l’action de mobilisation locale et les mouvements sociaux capables de donner aux revendications les ressources et surtout le souffle dont elles ont besoin pour devenir des priorités publiques.

L’engagement dans la transition exige donc un double mouvement. Pour gagner les autorités publiques qui sont sensibles aux attentes de leurs commettants, l’action collective concertée a avantage à sensibiliser et mobiliser la population aux enjeux de la transition écologique. Elle doit en même temps établir avec les élus des MRC des rapports de partenariat afin que celles-ci soient en position de relayer les attentes des communautés au gouvernement dont les décisions sont déterminantes pour l’institutionnalisation des réussites locales.

La transition n’aura pas lieu, à moins que l’action citoyenne développe les moyens de l’imposer.

 

Référence

Divay, G. (2019). « La proximité n’est pas qu’une affaire locale », dans Divay G., S. Belley, L. Caron, E. Charbonneau et M.-C. Prémont, Le management municipal, Tome1 Un gouvernement de proximité ?, Québec : Presses de l’Université du Québec, p.43-74.

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2 réponses

  1. Clair, concis, percutant voire incisif! Ça donne de l’élan, de la direction. Ça met des mots justes sur des pensées et des convictions que je partage. Merci mille fois René!

  2. Merci René de cette contribution à un débat qu’il est urgent de porter au sein des nos communautés. Celui de notre responsabilité collective de développer nos capacités de résilience face aux nombreux bouleversements qui nous attendent…

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