Un homme de parole – Dialogue avec Gilles Ottawa

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La parole aurait été donnée à l’Homme, dit-on, pour qu’il trahisse sa pensée. Cette réflexion, qui est tantôt attribuée à Talleyrand, tantôt à Stendhal, et qui est plus sûrement de Gabriel Malagrida, prêtre jésuite italien exécuté à Lisbonne le 21 septembre 1761, est bien loin de la pensée du « philosophe » atikamekw Gilles Ottawa. Tentative de reconstitution d’un dialogue qui me semble plus d’actualité que jamais.

On m’avait parlé de Gilles Ottawa comme d’un philosophe atikamekw, d’un ethnologue autodidacte, d’un historien. L’auteur du livre Les Pensionnats indiens au Québec était une véritable mémoire vivante de sa communauté. Je l’ai rencontré en mars 2012. Il m’a été présenté par son neveu, Sikon Ottawa, devenu mon frère atikamekw. Je lui fais part de ce que l’on dit de lui. Il proteste et nuance : « Ce qui est sûr, c’est que je suis de la première génération atikamekw qui peut lire des sources écrites, se référer à des documents et en mesure d’écrire. »

Un historien donc?

« Je ne crois pas. Non. Pas exactement. Je suis, précise-t-il, tout simplement un héritier de cette tradition orale, toujours vivante chez les peuples autochtones. »

Les historiens écrivent, il est vrai. Et Gilles Ottawa entretient avec l’écriture une relation difficile. « Je crois que je suis un peu méfiant, avoue-t-il. »

Méfiant? Pourquoi? Parce qu’il a baigné dans une culture de la parole. Écrire, n’est-ce pas un peu trahir? Il a peut-être raison. D’ailleurs, même les livres d’histoire mentent souvent quand le pouvoir l’exige. Alors?

– Alors je parle.

– C’est-à-dire?

– Par exemple, je suis souvent invité à parler aux enfants dans les écoles.

– Conférencier?

Il secoue la tête. Il hésite. Non. Pas tout à fait. Il préfère souvent parler librement, répondre à des questions plutôt que de prononcer des conférences formelles. Comme aujourd’hui. Il parle de quoi? Des traditions, des pratiques, des relations avec le territoire, de la conception que les Atikamekw se font du monde. « L’humain, pour l’Atikamekw – l’autochtone – n’est pas un être isolé, fini, mais une relation avec d’autres humains et avec la nature. Nehirowisiw. »

Nehirowisiw évoque l’identité atikamekw, une identité qui est liée à un territoire et à ses ressources. Or, pour Gilles Ottawa, la parole est aussi en quelque sorte un territoire, un espace que nous partageons avec d’autres et qui contribue à ce que les hommes fassent partie d’un même tissu. Car il n’y a pas que le territoire physique, ancestral… La parole est aussi un milieu de vie. Menacé aussi? Oui. Menacé sans doute et qu’il faut absolument préserver comme une composante de l’identité, et comme condition à une vie communautaire de qualité.

Je lui fais observer qu’il y a peut-être là une leçon pour tous les Québécois : l’Homme habite sa parole.

Gilles Ottawa approuve. « Surtout dans une culture de l’oral, souligne-t-il. » Il ajoute que la parole doit être toujours juste, vraie. On ne ment pas. La parole est le seul moyen de transmettre des informations, parfois sur des questions vitales. Alors, insiste Ottawa, on n’a pas le droit de dire des choses qui sont fausses.

Oui. Vu sous cet angle, cela semble évident. Je m’étonne tout de même un peu : on ne ment jamais? Personne ne ment? Pas même leurs chefs parfois? Même en politique? Il sourit. Hum! Je comprends que certains apprennent plus vite que d’autres et que les traditions ne sont pas toujours également respectées.

Il se rend bien compte qu’il y a là un concept que les non autochtones ont parfois de la difficulté à saisir. Alors pour que je comprenne mieux la différence entre deux conceptions de la parole, il me raconte une histoire. L’histoire de ce Corse qui ne croyait pas ce qu’un autochtone lui disait parce que la chose lui avait été racontée par un autre qui l’avait apprise d’un autre… « Cette chose-là? Non, je ne la crois pas. Toi-même tu n’en as pas été témoin. Ni celui qui t’en a parlé. C’est un mythe », disait le Corse. L’autochtone a parlé du Corse et de ses curieuses idées à un autre autochtone, qui en a parlé à un troisième, qui lui-même… Finalement, le dernier autochtone à entendre parler du Corse et de ses idées par un autochtone qui n’avait pas vu le Corse lui-même, mais qui en avait entendu parler par un autre autochtone, se mit à penser un moment comme le Corse pour conclure : « Le Corse donc, c’est un mythe! »

Plusieurs années après notre rencontre, j’ai voulu reparler à Gilles Ottawa. Historien? Philosophe? Ethnologue autodidacte? Conférencier? Bon. Il n’y a pas de définition qui lui aille tout à fait. Sinon peut-être ceci : Gilles Ottawa, un homme de parole. Dans tous les sens du mot.

Je le lui ai bien dit. Récemment. Mais Gilles Ottawa n’a pas réagi. En fait, il est mort peu de temps après notre rencontre. Mais sa parole est toujours vivante. Elle a des échos particuliers ces jours-ci. Il suffit de regarder autour de soi : la corruption ne semble pas éradiquée, en dépit des scandales, des commissions d’enquêtes, des reportages. On a droit à l’omerta dans le réseau de la Santé. Le Devoir lui-même ne semble plus valoriser autant le sens critique (Qu’est-il arrivé à Lise Payette? A-t-elle été jugée coupable de ne pas avoir été assez gentille avec certains ministres? ). Comme si un mot d’ordre circulait : ne laisser parler que les porte-paroles du pouvoir.

Nous sommes loin de la culture de la parole autochtone! Consolons-nous, même chez les non autochtones, il y a bien encore du vrai dans la parole. C’est sans doute ce qui explique pourquoi on la craint tant.

Gilles Ottawa disait aussi : « Certains hommes prennent un couteau. Ils trouvent un bout de bois et ils en font quelque chose. » Je n’avais pas de couteau à portée de la main, seulement un ordinateur, ni de bout de bois, mais des notes inspirantes d’une conversation. Merci à Gilles Ottawa.

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