Un Web bleu

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Je reviens sur le défi numérique, incontournable et crucial pour la société québécoise. L’accélération de la révolution numérique avec l’application généralisée des nouvelles technologies à tous les secteurs d’activités nous annonce une société radicalement transformée par l’intelligence artificielle et ses algorithmes.

Sans perdre son esprit critique, on peut reconnaître les avantages et les gains qu’amènent les applications technologiques dans les secteurs sociaux comme la vie communautaire, le monde du travail, l’éducation, la santé, la science, l’accès au savoir, les transports, le fonctionnement des organisations. Par contre, il est évident que la société numérique peut produire des effets négatifs et induire des distorsions graves dans certains secteurs sensibles de la production et de l’accès au contenu comme les communications et la culture. (Je m’en remets à la définition large et très juste de culture qu’en fait l’UNESCO.)

Culture et communications

Ces deux domaines sont plus que jamais liés l’un à l’autre depuis le développement exceptionnel des technologies micro-ondes (télécommunications) et numériques (informatisation). À compter des années 1960, en raison du caractère particulier et original de cette société francophone, le Québec a plusieurs fois revendiqué à l’État fédéral la compétence partagée sinon exclusive du secteur de la radiodiffusion et des télécommunications. En vain, jusqu’à la décision finale de la Cour suprême du Canada qui en faisait une compétence exclusive du gouvernement fédéral. Une décision de plus en plus coûteuse pour le Québec qui s’accroche depuis lors à sa «souveraineté culturelle», même si les ressources qu’il déploie sont à des lieux des politiques ambitieuses qu’il dit rechercher. La situation est pourtant critique. S’il ne veut pas être entraîné jusqu’à l’aliénation dans la spirale étourdissante de la mondialisation numérique, le Québec doit trouver le moyen d’avoir une prise significative, législative sinon réglementaire,  sur les télécommunications pour maintenir vivante sa culture et sa société distincte.

J’ai la conviction qu’une des principales causes du profond malaise existentiel qui atteint diversement le Québec découle de cette bataille perdue des communications lorsque la Cour suprême a jugé que le gouvernement fédéral avait une compétence exclusive en communications. La combinaison de la technologie numérique et des télécommunications a créé les conditions d’un nouveau monde qui échappe largement au contrôle de l’État du Québec.

La dominance fédérale

Pendant ce temps, sans rendre de comptes au Québec dans le secteur, le gouvernement fédéral intervient directement et joue un rôle majeur dans la culture « canadienne francophone » en terre québécoise. Il injecte au Québec des centaines de millions relevant de Patrimoine Canada, Ministère responsable. Avec des institutions bien établies et dotées de budgets conséquents, Patrimoine Canada a sous sa responsabilité le CRTC (Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes), régulateur de la production et de la diffusion audiovisuelle, Radio-Canada, Téléfilm, le Fonds canadien de production, le Programme des crédits d’impôt à la production télévisuelle, le Fonds des médias, le Conseil des arts du Canada, les fonds à l’édition, la littérature, l’information journalistique, les musées, le soutien au multiculturalisme et autres.

Particulièrement depuis le début du 21e siècle, le développement phénoménal et la généralisation de l’Internet ont bouleversé l’univers médiatique et conséquemment toute la société. De nouveaux acteurs ont créé de multiples plateformes et supports directement ouverts au public. Avec d’énormes moyens financiers, de gros joueurs américains se sont imposés mondialement, imposant leurs règles de fonctionnement et soutirant des milliards au marché publicitaire des médias traditionnels, comme les journaux, les revues, la radio, les diffuseurs télévisuels. Ces joueurs se nomment Google, Apple, Facebook, Amazone, Microsoft (GAFAM). Des diffuseurs en ligne (également producteurs), toujours américains, se sont ajoutés à la constellation, notamment pour la vidéo avec Netflix, Apple TV, pour la musique avec Spotify, Apple Music, et pour les plateformes ouvertes avec Facebook, Instagram et Twitter.

La dominance américaine

Partout au Québec, comme ailleurs au Canada, ces acteurs étrangers ont déstabilisé et mis à mal l’écosystème national de la production et de la diffusion du contenu et de la culture, privant les organisations culturelles et les producteurs canadiens et québécois des revenus de leur modèle habituel de fonctionnement devenu obsolète. Depuis, plusieurs d’entre eux, la majorité sans doute, cherchent un modèle québécois exploitant Internet, un modèle plus solide, plus éclaté, multiforme, souple et créatif. Au cœur de la bataille, on attend l’intervention gouvernementale fédérale pour contraindre les gros joueurs américains à participer à la production de contenu canadien et québécois, à se conformer aux règles fiscales en payant les taxes comme les acteurs locaux et nationaux, et à payer des impôts sur les énormes profits réalisés en terres canadienne et québécoise. Une exception, le Québec facture désormais la TVQ au géant en ligne Netflix.

Malheureusement, le défi s’annonce plus ardu à surmonter que prévu. C’est en tout cas ce qui ressort de l’annonce récente du ministre fédéral du Patrimoine canadien, Steven Guilbeault, de présenter un projet de loi qui soumettrait les géants américains du web à la Loi sur la radiodiffusion et les télécommunications canadiennes. D’abord essentiellement pour les forcer à produire et financer du contenu canadien. Le CRTC aura, indique le ministre Guilbeault, le mandat d’en déterminer les règles. La future politique fédérale favoriserait le multiculturalisme en édictant des paramètres qui reflètent notamment les points de vue des autochtones, des communautés racisées et aux antécédents ethnoculturels divers. Pour le moment, rien de spécifique pour le Québec. L’opposition à la Chambre des communes a tôt fait de dénoncer l’absence de toute taxation des géants du web et d’imposition de redevances au profit de l’industrie canadienne (et québécoise) des médias. Cette dernière mesure est vigoureusement réclamée par le milieu de la presse écrite, dont le contenu journalistique est largement vampirisé par les plateformes comme Facebook. La principale cause des déboires des journaux, on le répète abondamment, vient de la migration des revenus publicitaires vers les plateformes des géants numériques qui vampirisent le contenu sans en assumer le moindre coût de production, y compris en matière de droits intellectuels. Il en résulte une dislocation fatale pour les journaux (désormais en ligne) entre la production de l’information, la création de la valeur et les revenus.

Des appels du pied pointent en direction de déductions fiscales (salaires, dépenses numériques, abonnements), de fonds d’aide aux médias, de philanthropie, de nouveaux modèles d’affaires, dont le mode coopératif. Mais, à ce jour, aucune expérience n’a démontré la portée déterminante et pérenne de ces mesures sur la rentabilité de chacun ou de l’ensemble des journaux comme Les coopératives de l’information (anciennement Groupe Capitales médias) ou tout autre éditeur. C’est inquiétant!

À court terme, une piste apparemment féconde de financement demeure sous-exploitée, celle de la société civile. Cette société civile est constituée de dizaines, voire de centaines d’organismes du milieu, des secteurs publics, parapublics, entreprises, sociétés, coopératives, groupes, syndicats, finances, etc. Cette société civile, avec ses ressources encore importantes, produit, anime et alimente largement l’écosystème collectif, et depuis toujours est le théâtre même de l’actualité québécoise et régionale dans toutes les facettes de sa diversité.

La société civile

Comme d’autres sociétés, le Québec, sa métropole, sa capitale et ses régions subissent de diverses façons le tsunami numérique et les conséquences économiques, et tentent avec leurs moyens limités de s’adapter. Les nombreux acteurs de la société civile régionale et québécoise (pas uniquement les commerces) mettent beaucoup d’argent sur ces nouvelles plateformes comme Facebook et d’autres plateformes de contenus. Il est impossible de mesurer précisément l’ampleur des sommes investies par ces organismes. Des millions de dollars si on inclut les ressources mobilisées et la rémunération pour la cueillette, l’ordonnancement, la production et la diffusion d’informations destinées à diverses clientèles, y compris le grand public. Ce faisant, disons les choses comme elles sont, ces acteurs deviennent malgré eux des agents de détournement du marché médiatique national et régional, contribuent à son déclin et provoquent l’affaiblissement et la dilution de la couverture du milieu. Un cercle vicieux qui en plus accentue l’exode du capital financier en dehors de la région.

Sans exclure les formes d’aide énumérées plus haut, on peut penser au modèle d’affaires d’une troisième catégorie de contenu, l’information commanditée, indépendante évidemment des deux autres (rédaction et publicité commerciale). Il ne s’agit pas d’imiter aveuglément les plateformes comme Facebook qui accueillent abondamment et sans restriction divers types de contenu commandité et rejoignent massivement une clientèle d’abord ciblée par les algorithmes.

Il s’agit au contraire de régionaliser en les rassemblant sur une plateforme médiatique à portée territoriale l’information journalistique (par les journalistes), le contenu sociétal payant (la société civile y inclus les institutions publiques) et la publicité commerciale (commerces et services).

Pourrions-nous avoir l’ambition de créer un Web bleu, au fur et à mesure du développement d’une plateforme ouverte et générale à laquelle plusieurs rêvent? En tricotant la trame de la courtepointe numérique québécoise d’un système ouvert mobilisant la société civile, le gouvernement, les municipalités et les citoyens autour d’une identité commune et rassembleuse?

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