Une élection déroutée

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Dérouter…
Au sens propre – détourner de l’itinéraire, de la destination, imposer une nouvelle voie
Au sens figuré – rendre incapable, déconcerter, désarçonner, interloquer

Déroute…
Au sens propre – fuite désordonnée, en désordre, complète
Au sens figuré – débâcle, désastre financier, social, politique

Pandéroute… (néologisme)
Au sens premier – Réaction instinctive et coutumière des gouvernements, leurs mandataires des pouvoirs publics, les milieux institutionnels et les milieux d’affaires de protéger et de promouvoir prioritairement leurs intérêts lors d’une crise générale pandémique hors de leur contrôle effectif.

La «pandéroute»

Les résultats de l’élection fédérale du 20 septembre 2021 laissent pantois, tellement on y cherche, en vain pour l’essentiel, les repères habituels et les références pour en dégager globalement une interprétation démocratique cohérente et fidèle aux faits. Difficile cette fois-ci d’imaginer la démocratie parlementaire canadienne s’épanouir à la Chambre des communes, alors que le prochain champ de bataille politique se profile déjà sur les ruines de l’autre et les ambitions partisanes des belligérants.

Plusieurs d’entre nous au Québec, et certainement ailleurs au pays, ont été franchement déconcertés par cette déroute électorale éclatée et dispersée. Le Canada apparaît toujours aussi balkanisé, affaibli par des clivages politiques et économiques, désorienté a mari usque ad mare dans sa recherche des nouveaux mythes nationaux qui vieillissent trop vite, par manque d’enracinement ou simplement dépassés.

En toile de fond bien sûr, soudaine et puissante, la propagation incontrôlable en 2020 du coronavirus aura vite évolué vers une pandémie qui a entraîné une crise sanitaire mondiale et une profonde crise socioéconomique à l’échelle de la planète. Une véritable déroute, aux sens propre et figuré.

Les dirigeants du monde, indistinctement des régions continentales et du type de régime politique et économique, ont été coincés et désarçonnés par cette secousse inégalée dans l’histoire moderne, contraints par l’Organisation mondiale de la santé de confiner leurs populations dans l’attente de vaccins efficaces et d’une gigantesque opération de vaccination pleine de rebondissements et d’incertitude.

Ce confinement généralisé, énorme, imparable, comme un brusque coup de frein à l’écosystème économique mondial et aux institutions financières internationales, a littéralement mis hors champ des centaines de millions de travailleurs et mis en péril la santé des familles de toute condition et toute culture.

C’est dans ce climat de crise que le premier ministre du Canada, après une extravagante et coûteuse distribution d’aide financière qui a fait grimper le déficit fédéral à 138$ milliards, plongea à la mi-août le pays dans une élection générale dont il semblait le seul à voir la nécessité, voire la légitimité.

Crise et engagements

Croyant pouvoir comme son père diriger un gouvernement majoritaire à son troisième mandat, M. Trudeau a succombé à son fantasme en pleine pandémie, pervertissant de la sorte l’exercice démocratique d’appel au peuple que constitue traditionnellement une élection. La décision est apparue tout de suite grossière et illégitime et l’est demeurée tout au long de cette folle campagne. Une campagne dont la trame, inexistante au départ si ce n’est l’ambition personnelle de M. Trudeau d’accroître son pouvoir sur le Parlement, s’est joué sur fond de mascarade généralisée d’engagements coûteux pour acheter le vote.

Des engagements, faut-il le rappeler, qui portaient souvent, surtout, sur la santé et les services sociaux (garderies, crise sanitaire, financement du régime, etc.), des compétences à fort budget, exclusives au Québec et aux provinces.

Cette autre élection canadienne expose pour une ixième fois la précarité du statut politique particulier du Québec sur les enjeux et les défis collectifs qui lui sont propres. Même si les courants politiques divergent dans la manière de les formuler et de les résoudre.

La Confédération canadienne n’arrive toujours pas à répondre aux aspirations historiques et aux besoins du Québec. Bien plus, désormais on s’autorise sans retenue au Canada anglais à discréditer ouvertement et avec insistance l’identité nationale et les valeurs québécoises. «No way !» La cause «What does Quebec want?» est entendue. Lors du débat électoral en anglais, l’interpellation sur le racisme portée par l’animatrice à l’endroit du chef du Bloc québécois visait les lois sur la laïcité et la langue, dont on conteste la légitimité morale et la légalité constitutionnelle devant la Cour Suprême.

Le Canada sort politiquement ébranlé et affaibli du pari insensé de Justin Trudeau. Comparés à ceux imposés par la crise sanitaire, les masques de cette commedia del arte mettant en vedette l’homme de théâtre Trudeau en disaient beaucoup sur la précarité et l’artificialité de son leadership, non seulement dans sa fonction politique de premier ministre, mais aussi comme chef d’État de la confédération canadienne. On peut espérer que cette épreuve le fera grandir… et qu’il mettra autant d’énergie à la réconciliation nationale qu’il en a eue dans les dernières semaines de la campagne.

Le(s) Kanata(s)

Plus globalement, que nous réserve l’avenir au Canada? Où va-t-il si effectivement il va quelque part, ce « Kanata », nom qui lui viendrait du mot huron et iroquois qui signifie «village» et «bourgade»1? Le mot porte-t-il en lui-même quelque reconnaissance et quelque clé de réconciliation envers les autochtones, ou s’agit-il de fausse représentation?

Au lieu de fantasmer sur les utopies à la mode dans certaines universités anglophones, faudrait-il plutôt se pencher sur les «avenirs» des communautés canadiennes? Rêver de ce «Kanata» multiforme et décentralisé, riche de ses innombrables régions, petites patries métropolitaines, urbaines et rurales, dispersées et enracinées sur ce territoire immense, pourtant largement méconnu par des pans entiers de sa propre population, dont une partie grandissante provient de l’immigration? Que pense sérieusement le Rest Of Canada (ROC) du pays «postnational» proposé par M. Trudeau? Qu’en pense une certaine élite intellectuelle, dont les préoccupations sont souvent tournées vers le sud, vers l’imposant voisin américain, pour critiquer la lourde influence de cet énorme melting pot tout en l’imitant paradoxalement sans l’avouer sous le couvert du «label» multiculturaliste anglo-canadien?

Qu’est donc devenue en ce 21e siècle cette monarchie constitutionnelle canadienne créée en 1867, ce Dominion qui a obtenu son autonomie en 1931 de la Couronne britannique, mais dont le gouverneur général, 90 ans plus tard dans une constitution prétendument modernisée, maintient toujours un lien législatif avec la royauté, et incarne la culture politique britannique comme représentant de la Monarchie?

Il est bien loin le mythe d’un Canada binational et bilingue qu’avait esquissé la Commission Laurendeau – Dunton au début des années 1960. Son rapport, tabletté comme les autres sur les questions constitutionnelles, dégageait un horizon politique ouvert et stimulant qui réconciliait l’histoire et la culture des deux nations fondatrices spécifiquement nommées.

Après avoir réglé le sort du nationalisme québécois au référendum de 1980, Pierre-Élliott Trudeau, autoproclamé champion de la primauté fédérale, rapatriera la constitution en 1982 en y inscrivant le caractère bilingue du pays, mais en amputant sa dimension binationale. De nouveaux mythes alimenteraient désormais la fantasmagorie politique canadienne, soit le multiculturalisme et la diversité citoyenne, ceux-là nourris par une immigration vigoureuse et diversifiée. Au détriment de la langue française au Québec et une menace d’extinction ailleurs au Canada.

Plus tard, orchestré par les réseaux d’influence libéraux, avec la complicité active de Jean Chrétien, l’échec de l’accord de Meech, négocié par Mulroney et Bourassa avec les autres premiers ministres, mettra un terme au projet d’amendement de la constitution. L’échec de Meech insufflera une nouvelle vigueur au mouvement souverainiste québécois qui connaîtra, sous Jacques Parizeau, son apogée, sa douloureuse défaite au référendum de 1995, et l’étiolement des forces souverainistes.

Un nationalisme régional

En quelques années, l’idéal fédéral multiculturaliste s’est radicalement transformé en idéologie diversitaire à la faveur des décisions de la Cour suprême, dont le modus operandi s’est édifié sur la Charte canadienne des droits. Les règnes du conservateur Stephen Harper à Ottawa et des libéraux Jean Charest et Philippe Couillard au Québec ont ensuite banalisé et affadi la relation Québec-Ottawa.

Sur la base de l’élection de lundi dernier, on verra comment le nationaliste François Legault se confrontera au multiculturalisme de Justin Trudeau. Il est possible que dans un an, à l’élection québécoise, la question de l’urne demeure, toujours et encore, si le Québec est une nation de plein droit et une société distincte du reste du Canada, libre de choisir et d’assumer son destin.

En dehors de la question québécoise, qu’est-ce que le Canada pourrait devenir? À vrai dire. On n’en sait rien. Ou si peu. Le Canada a-t-il autre chose à proposer que ce multiculturalisme qu’on présente comme une valeur universelle et un signe indiscutable d’évolution de l’humanité vers une diversité nourricière? Justin Trudeau doit admettre que ça se discute, mais ça ne s’impose pas comme l’a fait son père. Sa constitution, Québec ne l’a pas signée et ne le fera pas.

Quand on examine avec attention l’histoire, la culture, la composition, la distribution ethnique, culturelle, sociale et économique de ce vaste pays qu’est le Canada, on constate rapidement l’impressionnante variété et les innombrables différences liées aux mœurs et aux conditions de vie, non seulement entre les cinq grandes régions, mais aussi et tout autant dans chacune d’entre elles.

Hormis le nationalisme pétrolier de l’Alberta, y aura-il finalement au Canada d’autres nationalismes régionaux qui rêvent, comme au Québec, de se gouverner eux-mêmes?

 

Notes

1. Ironie du sort, l’histoire souligne qu’en 1535, quand deux jeunes autochtones indiquent à l’explorateur Jacques Cartier le chemin vers « kanata », ils désignent en fait le village de Stadacona, exactement l’emplacement actuel de la ville de Québec.

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