Sous perfusion, le père Noël se meurt

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Vous avez déjà entendu parler de société complexe? De la loi des rendements décroissants? Des causes de déclin et d’effondrement de civilisations?  De l’effondrement des sociétés complexes? C’est le titre du livre de Joseph A Tainter, anthropologue, paru en 1988 et réédité récemment. Il y aborde la question de l’apparition, de la croissance et de la disparition des civilisations depuis environ 4 000 ans avant Jésus Christ.  En termes plus simples du «toujours plus, plus, plus» à «de moins, en moins, moins».

Comprendre ce processus aujourd’hui qui se répète à travers l’histoire est important car il permet de comprendre ce qui nous attend indépendamment des changements climatiques, la perte de biodiversité et l’épuisement des ressources qui sont davantage des conséquences de la civilisation thermo-industrielle que le déterminant court terme de sa fin prochaine. Tainter aborde, entre autres, la question de la légitimation du pouvoir des élites au cours des millénaires qui repose sur la distribution de cadeaux (du pain et des jeux) et la répression. J’y reviendrai.

Premières observations à retenir

L’effondrement est un phénomène récurrent des sociétés humaines et de nombreuses explications ont été données pour l’expliquer. Tainter en recense onze (11), soit :

  1. Diminution ou l’épuisement d’une ou plusieurs ressources vitales
  2. Création d’une nouvelle ressource
  3. Apparition d’une catastrophe insurmontable
  4. Réaction insuffisante aux circonstances
  5. Autres sociétés complexes (concurrence et conflit entre États)
  6. Envahisseurs
  7. Conflits de classe … mauvaise administration ou inconduite des élites
  8. Dysfonctionnement social
  9. Facteurs mystiques
  10. Enchaînement aléatoire d’événements
  11. Facteurs économiques

 

Tainter ne se satisfait pas de ces explications qui n’expliquent pas à elles seules la récurrence et l’universalité des effondrements. Pour lui : « Les société humaines et les organisations politiques, comme tous les systèmes vivants, sont maintenues par un flux continu d’énergie. De l’unité familiale la plus simple à la hiérarchie régionale la plus complexe, les institutions et les interactions modélisées qui composent une société dépendent de l’énergie. En même temps, les mécanismes par lesquels les groupes humains acquièrent et répartissent les ressources de base sont conditionnés par des institutions politiques entre eux. Le flux d’énergie et l’organisation politique sont les deux pôles opposés d’une équation. Dans un groupe humain, aucun ne peut exister sans l’autre ni subir de changement substantiel sans altérer à la fois l’autre et l’équilibre de l’équation. Le flux d’énergie et l’organisation socio-politique doivent évoluer en harmonie[1] ».

Ici, il convient de faire une pause.

Qu’est-ce que l’énergie? L’énergie est ce qui permet de transformer le monde. Sans énergie, il ne se passe rien.

En ce qui nous concerne, les sources primaires d’énergie sont : le soleil, l’eau, le vent. Les plantes « stockent » leurs énergies et les transfèrent aux animaux et aux humains qui s’en nourrissent. Les humains utilisent cette énergie pour satisfaire leurs besoins primaires (voir pyramide de Maslow) et permis la création d’outils qui augmentent leurs capacités physiques. Les outils ont permis de développer l’agriculture, dans un environnement climatique favorable, et de créer des surplus alimentaires et de les « stocker ».

 

Ces surplus ont permis de créer les premières sociétés complexes en offrant la possibilité pour certains de ne pas travailler pour assurer leurs besoins primaires. C’est le début de la spécialisation, des armées professionnelles, des experts, des élites, de la centralisation et l’embryon des premiers États. Les sociétés humaines étant des organisations destinées à la résolution de problèmes, elles développent des systèmes socio-politiques de plus en plus complexes qui nécessitent de plus en plus d’énergie à des coûts croissants par habitant (pensons à la santé et l’éducation).

 

Aujourd’hui la civilisation thermo-industrielle, la plus complexe et inter dépendante n’ayant jamais existé, est totalement dépendante du « stock » d’énergie fossile (même pour l’agriculture) ce qui représente une situation sans précédent dans l’histoire. Grâce à cette énergie (plus de 80% de l’énergie consommée mondialement) et la technologie, l’homme a créé des machines qui augmentent ses capacités extra corporelles et lui DONNE L’IMPRESSION qu’il peut maîtriser son destin quelles qu’en soient les conséquences.

 

Chaque habitant de la planète est en moyenne propriétaire de 200 esclaves mécaniques. 600 dans les pays développés comme le Canada (1er producteur mondial de GES / habitant).  Pour maintenir notre mode de vie, sans les énergies fossiles, il faudrait multiplier par 200 la population mondiale (200* 7,8 000 000 000).

 

Selon l’Agence internationale de l’énergie, la diminution de la production pétrolière et gazière a débuté en 2008 et va s’accélérer considérablement dans les prochaines années.

 

Deuxième observation

La complexité est de plus en plus coûteuse pour moins de résultats et nous pouvons l’observer chaque jour. Ceci s’explique assez facilement.  Tout d’abord, les problèmes les plus simples et nécessitant le moins d’efforts et de ressources (nutrition, énergie, matières premières, etc.) sont d’abord solutionnés.

Deuxièmement les problèmes plus complexes (que nous avons dans bien des cas contribué à créer) demandent une hiérarchie croissante, de produire et analyser davantage d’information (inflation bureaucratique, solutions organisationnelles cumulatives), plus de spécialistes dont la médecine moderne est un exemple, plus d’investissements technologiques, plus, plus, plus de temps et d’énergie pour les solutionner ce qui entraîne des bénéfices décroissants du travail spécialisé entraînant une insatisfaction croissante de celles et ceux qui doivent « nourrir la bête ». C’est ce que l’on nomme la Loi des rendements décroissants.

Troisième observation

La croissance de systèmes complexes apporte pour un certain temps des avantages à la population mais comporte un coût énergétique associé croissant qui, avant le développement d’économies basées sur les combustibles fossiles, était payé par le travail humain (entre autres par l’esclavage). C’est ainsi que nous sommes passés du champ (économie de subsistance et essentiellement agricole) à l’usine et aux services (la civilisation thermo-industrielle) ce qui a permis, il faut le reconnaître, une amélioration importante des conditions de vie et de santé d’une partie non négligeable de la population mondiale.

Dans ce système de plus en plus complexe et coûteux : « Les dirigeants, les partis politiques et les gouvernements ont constamment besoin d’établir et de maintenir leur légitimité. Cet effort doit avoir un vrai fondement matériel (du pain et des jeux), qui doit se transposer par une certaine réceptivité (approbation, acceptation, passivité) de la population de soutien. Le maintien de la légitimité ou l’investissement dans la coercition (lorsqu’on ne peut pas donner de bonbons) nécessite une mobilisation continue de ressources (impôt, dette). C’est un coût implacable que toute société complexe doit supporter[2] ». Dans un contexte où les États épuisés, surendettés ne pourront plus jouer au père Noël, c’est toute la cohésion sociale, le « vivre ensemble » qui vont en être profondément ébranlés.

Que faire

Dans un contexte où la première menace est qu’il est impossible de trouver un substitut aux énergies fossiles dans un avenir prévisible, particulièrement au pétrole qui est nécessaire au système logistique en transport. Que la perte de biodiversité et des espaces naturels va continuer à réduire les capacités d’adaptation des humains et de l’environnement vivant face aux changements climatiques. Que la population mondiale continue de croître et que les bouleversements climatiques (sécheresse, pénurie d’eau, inondations) vont impacter de plus en plus la production alimentaire comme actuellement au Brésil, en Argentine et au Paraguay, réduire les espaces habitables et causer des famines. Que les ressources minérales et halieutiques s’épuisent. Que chaque jour nos dirigeants perdent en légitimité créant un vide de pouvoir généralement vite occupé par des groupes comme on peut l’observer en Haïti. Dans ce contexte, il n’est pas difficile d’imaginer une augmentation des tensions géopolitiques mondiales et conflits tant régionaux que locaux.

Sachant que pour la très grande majorité de la population ces perspectives ne font tout simplement pas partie de leur imaginaire ou relèvent d’un film apocalyptique hollywoodien, que pouvons-nous faire? Que peuvent faire celles et ceux qui ne pensent pas que cela relève de la science-fiction et que l’avenir proche pourrait ressembler au processus décrit par Dmitry Orlov dans son livre Les cinq stades de l’effondrement où il a étudié l’effondrement de l’Union soviétique dans les années 90. Orlov est le premier à avoir fait le lien entre cet effondrement et le pic pétrolier qu’a connu la Russie peu avant.

Ces cinq stades sont observables aujourd’hui au Liban et Venezuela. Dans une économie mondialisée et d’effondrements écologiques ou le système financier est interconnecté comme on a pu l’observer en 2008, le même processus s’appliquerait (effet dominos).

  1. L’effondrement financier, les banques ne répondent plus, l’accès au capital est perdu et les placements financiers réduits à néant.
  2. L’effondrement commercial, les magasins sont vides, les monnaies dévaluées
  3. L’effondrement politique, le gouvernement a perdu sa légitimité et n’est plus un recours
  4. L’effondrement social : les institutions sociales ne remplissent plus leur fonction de protection
  5. L’effondrement culturel : les gens perdent leur capacité de bienveillance, d’honnêteté, de charité.

            a) L’effondrement écologique a été rajouté après la publication du livre
 

Sincèrement, face à l’inconnu je n’ai pas de réponse formatée et surtout pas de réponse applicable à large échelle. Je pense seulement qu’il faut au moins essayer, comme d’autres un peu partout dans le monde, tenter de sortir un nombre croissant de personnes de notre entourage du Déni de réalité et développer des initiatives solidaires. Car, comme je le disais dans mon billet précédent : tant que le déni subsiste, on ne trouve pas l’énergie d’affronter une réalité alarmante et on continue à se conter des histoires rassurantes pour apaiser nos inquiétudes face au futur.

Il faut agir à notre mesure et se regrouper un à la fois avec des gens, comme nous, pour constituer des groupes d’adaptation ou de transition au niveau local qui souhaitent trouver des parties de solutions humainement et matériellement possibles. Faisable dans son coin de pays, dans un esprit de compassion et de bienveillance. C’est de cette façon que l’on peut, je crois, continuer à vivre notre vie, l’apprécier, continuer à sourire et garder une certaine sérénité malgré un avenir qui s’annonce morose.

Notre mode de vie est sous perfusion (dopé aux énergies fossiles) et les limites planétaires vont s’imposer, provoquer des bouleversements irréversibles.  Il faut en avoir conscience, composer avec. Une période historique a débuté où il n’existe pas de précédent, pas de recettes, seulement un espace où nous devons inventer un nouveau monde. Chose certaine, il y aura des victimes, une baisse de la population et une chute drastique de la consommation et on doit viser à limiter les dégâts. On ne peut plus se permettre de continuer à faire l’autruche. Le père Noël se meurt. Il faut choisir où l’on mettra ses énergies.

[1] L’Effondrement des sociétés complexes, Le retour aux sources, p.169

[2] L’Effondrement des sociétés complexes, Le retour aux sources, p.334

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2 réponses

  1. Dans cette perspective, je vous invite à lire un articcle de Yves Cochet sur la conscience sociale: « La totalité des rapports sociaux entre humains est fondée sur une interaction cognitive (l’interaction spéculaire) qui émerge nécessairement lorsque des individus se rencontrent et qui constitue simultanément leur être-au-monde par une boucle incessante entre l’individu et son environnement. L’être humain est tout à la fois modelé par le monde qui lui préexiste et modélisateur du monde par les actions qu’il entreprend.» http://conscience-sociale.blogspot.com/2013/06/yves-cochet-et-la-conscience-sociale.html

  2. Très intéressant, bonne analyse. Toutefois, la part de la prise de conscience et l action individuelle doit être encore plus finement décortiquée car son impact sur l entourage proche, familial,amis,voisins,collègues de travail est certainement plus puissant qu on ne peut l observer depuis l interne du groupe.

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