«Oui à l’environnement, mais pas au détriment de l’emploi»

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Ainsi parlait M. François Legault, notre mononcle en chef, le 12 août dernier. C’est ce qu’ont dit les gouvernements depuis qu’existe un ministère de l’Environnement! Ce qui fait dire à certains que le ministère des Forêts du Québec défend d’abord les compagnies forestières plutôt que l’intérêt public québécois.

«Pour atteindre sa cible de préserver 17 % du territoire en 2020, Québec a créé 34 nouvelles aires protégées, situées majoritairement dans le nord de la province, où les forêts n’ont pas tellement de valeur commerciale.»

Ces aires protégées ne représentent nullement la diversité des milieux forestiers du pays, comme la convention internationale signée par le Québec l’enjoignait de faire. Seulement «1% du territoire protégé se trouve au sud du 49e parallèle», comme le souligne Richard Desjardins: 17% d’aires protégées… Ah oui? (Voir aussi Régime forestier: le Québec se fait passer un sapin! et les interventions d’Action boréale.)

Les vieilles forêts sont des écosystèmes beaucoup plus complexes que ce que les ingénieurs du Ministère mesurent: «Parmi les 28 000 espèces vivantes interconnectées qui constituent une forêt, ils en ont étudié 5 ou 6: des arbres « commerciaux ». Puis ils ont appris à modéliser leur abattage dans une dévastation mécanique de l’entourage.» (Idem)

Affirmer que l’économie ne doit pas être freinée par les considérations écologiques, c’est une belle illustration de la philosophie économiste qui nous a conduits à la crise environnementale actuelle. Oui, c’est vrai qu’il faut continuer à favoriser le développement économique, mais d’une nouvelle façon.

Il faut changer de paradigme

Des citoyens envisagent un recours collectif contre le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs. Nous n’en sommes pas encore à nous enchaîner collectivement sur les chemins forestiers, comme le font les militants écologistes et autochtones à Fairy Creek, sur l’île de Vancouver!

Parler de changer de paradigme, c’est dire qu’il faut changer notre conception du développement, notre manière de mesurer le progrès, notre manière de tenir compte des effets de l’action humaine sur l’environnement, sur l’avenir.

Changer de paradigme, c’est protéger les vieilles forêts tout comme les fonds marins parce que ces milieux vivants abritent et nourrissent des multitudes d’espèces. Il faudra des dizaines, voire des centaines d’années à un fonds marin dévasté par le raclage actuel pour se rétablir. On commence à peine à mesurer l’importance des «arbres-mères» dans les forêts matures, de même que les relations de commensalisme qui s’établissent, non seulement entre un arbre-mère et ses rejetons, mais aussi entre espèces: les travaux de Suzanne Simard sont éloquents.

Changer de paradigme c’est abandonner celui qui a présidé à la Grande accélération. Le changement peut être difficile: il semble, en effet, plus facile d’imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme! Pourtant, même les banquiers et assureurs commencent à reconnaître que les gouvernements devront reprendre le contrôle des économies, qu’ils avaient délaissé pour laisser libre cours à ladite Grande accélération. Il faudra se faire à l’idée de plus de contrôles, plus de taxes et de règlements… (A climate plan for a world in flames, Financial Times; Values, de Mark Carney)

Ce qui implique de la part de nos politiciens qu’ils recommencent à prendre leur rôle au sérieux. Il faut cesser d’élire des clowns ou des entrepreneurs sur le retour. Mais surtout, il faut cesser d’attendre des sauveurs. Oui, les élus de demain devront oser reprendre du pouvoir pour orienter l’économie… Mais ils ne feront pas cela simplement parce qu’ils ont reçu l’onction sainte de l’élection, mais bien parce qu’ils sauront tisser des liens, mobiliser les communautés et leurs organisations dans la construction de ce nouveau paradigme. Mais, c’est peut-être aux réseaux communautaires de les amener à un tel changement. Eux-mêmes, ces réseaux doivent tisser des liens et combattre l’action en silo (The Social Sector Needs a Meta Movement).

Changer de paradigme en ville, ça pourrait vouloir dire d’appliquer un principe de précaution ou de préservation des rares espaces naturels encore présents sur le territoire municipal montréalais:

  •  Plutôt que de laisser détruire des friches vieilles de 50 ans (coin Marseille et Assomption), au nom de la sacrosainte propriété privée, alors que des terrains de stationnement à peine utilisés existaient à côté…
  • Plutôt que de laisser asphalter la moitié d’un espace vert (le golf d’Anjou), qui pourrait faire partie d’un futur grand parc de l’Est, alors que des espaces industriels à redéployer existent juste à côté — mais ils ne sont pas dans le même arrondissement, ou de la même municipalité et ces dernières sont en compétition pour les projets de développement…
  • Plutôt que de laisser disparaître des aires de diversité biologique extraordinaires (le Technoparc) parce que cet espace a été «tagué» industriel il y a 40 ans.

Incidemment, il est grand temps que la Ville se dote d’un nouveau plan d’aménagement, car le dernier date d’une époque où les sensibilités et les urgences n’étaient pas ce qu’elles sont. À coup de «PPU», de projets particuliers d’urbanisme, on laisse s’implanter des mégastructures (ensembles de tours — genre Griffintown; ou pylônes de béton — genre REM) sans avoir un cadre général adapté aux objectifs critiques et urgents de la transition écologique pour décider et orienter ces PPU.

Il est inconcevable que la structuration du transport collectif régional pour le prochain siècle soit laissée entre les mains d’un financier privé (CDPQ Infra) sans inscrire cette intervention lourde dans la planification collective des transports. Quand on dit qu’il faut prendre son rôle politique au sérieux, c’est aussi ça: respecter les autres instances politiques et niveaux de représentation et d’expression de l’intérêt public.

 

Gilles Beauchamp
Blogueur sur Gilles en vrac… depuis 2002

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3 réponses

  1. Merci, Yves, de ce commentaire. Ce même organisme (The Shift project) publiait aussi tout récemment cette somme en trois tomes sur le thème de La résilience des territoires qui me semble des plus utiles :
    Comprendre : https://theshiftproject.org/wp-content/uploads/2021/09/Shift_Resilience__Tome1__A-IMPRIMER.pdf
    Agir : https://theshiftproject.org/wp-content/uploads/2021/09/Shift_Resilience_Tome2__A-IMPRIMER.pdf
    Organiser : https://theshiftproject.org/wp-content/uploads/2021/09/Shift_Resilience_Tome3_A-IMPRIMER.pdf

    Plusieurs outils adaptables ou importables pour ici. Je compte bien en présenter quelques-uns dans un prochain billet, ici ou sur Gilles en vrac…

  2. « changer notre conception du développement, notre manière de mesurer le progrès, notre manière de tenir compte des effets de l’action humaine sur l’environnement, sur l’avenir » constitue, en effet, un changement de paradigme majeur.
    La « décarbonation de l’économie » demande de revoir en profondeur la structure de l’emploi, les compétences requises, l’affectation des ressources, etc. Pour que l’emploi ne soit pas un obstacle majeur à la transition socio-écologique, il faut anticiper ce qu’il sera dans tous les secteurs d’activités dans un monde bas carbone.
    Les enjeux liés à cette question sont fondamentaux pour que le changement de paradigme puisse se faire. Dans cette perspective, je vous invite à lire le rapport de THE SHIFT PROJECT (en français) qui soulève les différents enjeux liés à cette question et les avenues de pilotage pour réaliser ce passage difficile.
    TSP-PTEF-Emploi-moteur-transformation-bas-carbone-RI-septembre-2021-VF.pdf (theshiftproject.org)

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