Suis la route qui mène à tes rêves…

« Suis la route qui mène à tes rêves et ne te retourne pas »  – Henry David Thoreau (1)

Voilà le conseil que je donnerais à tous les jeunes qui fréquentent aujourd’hui l’école québécoise et qui la fréquenteront demain, et cela, dès l’école primaire, car les interpeller, c’est m’adresser à celles et ceux qui portent en eux notre avenir collectif. Ce sont eux qui reprendront, un jour qui n’est pas si loin, le Québec dans l’état où nous l’aurons laissé. Rien de moins. Ils seront nos décideurs dans tous les secteurs de notre vie sociale, économique et politique. Ils auront à relever les grands défis sociaux, éthiques, écologiques et économiques de ce XXIe siècle. Ils seront des citoyens engagés et, je l’espère, des citoyens responsables, dans ce « Village global » qui comptera vraisemblablement neuf milliards d’humai ns vers le milieu de ce siècle. Comment vivrons-nous ensemble sur notre petite planète et comment partagerons-nous équitablement les ressources qui s’épuisent à la vitesse grand « V »? Quelles décisions devront-ils prendre face à ces grands enjeux et aux inégalités qui semblent chaque jour s’accentuer entre le Nord et le Sud, entre les riches et les pauvres? Quel avenir leur est réservé?

De temps à autre, l’école revient dans l’actualité. Je songe ici à des réflexions en profondeur sur cette institution si fondamentale de toutes les sociétés dont la nôtre qui nous concerne plus directement. Ce qui est le cas, depuis quelques mois au Québec, avec la large consultation menée par l’actuel ministre de l’Éducation sur une « Politique de la réussite éducative des jeunes », politique qui sera bientôt rendue publique. Une initiative qui nous fournit collectivement une occasion de réfléchir sur l’école dont le défi est celui de préparer le mieux possible tous ces jeunes dans les yeux desquels brille l’espoir. Dans la foulée de cette consultation ministérielle, trois personnalités de la société civile, messieurs Pierre Thibault, Pierre Lavoie et Ricardo Larrivée, ont proposé de s’impliquer dans un projet qu’ils ont appelé « Lab-école » : l’un évoque la nécessité de rendre les écoles plus accueillantes et plus conviviales, à partir d’une architecture repensée, le second insiste sur l’importance de faire bouger les jeunes avec le « défi » qui porte son nom, alors que le troisième réaffirme l’importance d’une saine alimentation. Des écoles moins rectilignes et plus multifonctionnelles, créant des milieux de vie plus intéressants pour celles et ceux qui les fréquentent et qui y travaillent, un « défi » qui vise notamment à donner aux jeunes le goût de l’activité physique, pour une relève en meilleure santé, ainsi qu’une saine alimentation pour tous, voilà bien trois objectifs essentiels pour assurer chez les jeunes, d’une part, de saines habitudes de vie et, d’autre part , un environnement scolaire plus accueillant où il sera plus agréable d’y vivre et d’y faire des apprentissages. Toutefois ces trois perspectives ne rejoignent pas vraiment le point, je dirais, le plus vital de l’école. Ces trois leaders en sont, je crois, bien conscients, car ils affirment avoir prévu associer à leur démarche de nombreux spécialistes du monde de l’éducation, soutenus en cela par un important budget annoncé par le ministre de l’Éducation. Espérons que ces derniers éviteront le piège de s’attaquer au programme d’étude et à celui de l’évaluation, comme cela est trop souvent le cas lorsque l’on souhaite transformer l’école.

Au Québec, comme ailleurs dans le monde, l’enseignement repose sur trois volets principaux : le « programme d’étude », soit les connaissances que les élèves doivent acquérir, de la maternelle à la fin du secondaire, la « pédagogie », soit l’ensemble des processus et méthodes visant l’acquisition de ces connaissances, et « l’évaluation » dont la fonction est de vérifier l’acquisition des différents éléments du programme, en vue de la certification. Les réformes portent la plupart du temps sur le programme et sur l’évaluation. Dans l’esprit d’un trop grand nombre de personnes et d’organismes de toutes natures, tout doit être enseigné à l’école… Et de là à considérer que ce qui n’est pas acquis entre ses murs est moins valable, il n’y a qu’un pas que l’on franchit trop facilement. Lorsque le ministre de l’Éducation est interpelé par divers acteurs de la société civile, c’est sur des sujets tels « la sexualité » ou « la gestion d’un budget » qu’ils suggèrent d’ajouter au programme d’étude, ou de ne pas retrancher, selon le cas, pour ne prendre que ces deux exemples dont nous avons tous entendu récemment parler.

Dans cette même dynamique, la Fédération des commissions scolaires du Québec (FCSQ) a choisi comme thème de son congrès annuel, « Rêvons l’école », avec comme conférencier principal, Fred Pellerin. J’y étais. Un message magnifique à la manière de Fred : une école ne peut vivre sans sa communauté dans une symbiose totale. Une vision aussi rafraîchissante qu’inspirante.

Voilà une belle effervescence autour d’une institution qui interpelle toutes les Québécoises et tous les Québécois, car l’école concerne nos enfants et nos petits-enfants. De plus, chacun de nous peut s’exprimer sur l’école, car nous l’avons tous plus ou moins fréquentée… Et, comme l’écrivait André Malraux dans un autre domaine qui nous concerne tous : « Il n’est pas nécessaire d’avoir lu de longs traités sur l’amour pour être capable d’en parler. Il suffit d’avoir aimé. » (2)

Le cœur et la raison d’être de l’école sont et demeurent le développement intégral et la réussite de l’enfant, ce porteur de rêves et d’avenir. Et c’est précisément chez les jeunes qui fréquentent l’école primaire et secondaire que se situe le cœur de mon propos. Voilà pourquoi j’ai salué très positivement cette « Politique ministérielle pour la réussite éducative des jeunes » qui les concerne directement.

« Le monde a changé et l’école doit accompagner cette mutation en se transformant elle-même. » (3)  Je suis d’avis qu’elle devrait prendre désormais en compte un nouveau paradigme, celui du « potentiel entrepreneurial » des jeunes, ce goût inné qu’ils ont pour l’action et la réalisation de choses concrètes, qui vient compléter le traditionnel « potentiel intellectuel » qui réfère davantage à l’acquisition de concepts et de connaissances, ces dernières étant d’ailleurs plus facilement acquises lorsqu’elles sont associées à des expériences concrètes.

La prise en compte de ce potentiel que tous possèdent à des degrés divers amènera l’école à se transformer progressivement en proposant de « nouveaux espaces » dont les jeunes sont les acteurs premiers. C’est ainsi que nous avons introduit le « projet entrepreneurial », depuis dix-huit ans maintenant, dans les écoles membres du Réseau québécois des écoles entrepreneuriales et environnementales (RQÉEE), un réseau d’écoles primaires et secondaires qui compte maintenant une centaine d’écoles membres réparties dans la plupart des régions du Québec. En introduisant à l’école le « projet entrepreneurial » nous avons ouvert un espace nouveau, non seulement aux élèves, mais aussi à leurs enseignants qui jouaient dans ce cadre de nouveaux rôles, soit ceux de « guides » et « d’accompagnateurs », dans une relation différente de la traditionnelle position de celles et ceux « qui savent »… Ce qui les place dans une fonction beaucoup moins hiérarchique par rapport aux jeunes qui leurs sont confiés. C’est ainsi que s’est progressivement développée ce qu’il est convenu d’appeler la « pédagogie entrepreneuriale », à travers des projets répondant à divers besoins de l’école ou de la communauté, dans lesquels ils sont amenés à faire des choix, à être créatifs, à trouver des solutions aux obstacles rencontrés, à prendre des décisions, à faire équipe et à se sentir responsables des résultats obtenus.

Dans ce nouveau contexte pédagogique, que nous développons au Réseau depuis 1999-2000, les jeunes, dès la maternelle dans des projets à leur mesure, développent des valeurs et attitudes telles la créativité, la confiance en soi, le sens des responsabilités, l’autonomie, l’esprit d’équipe, le leadership, la ténacité et autres, auxquelles s’ajoute une compréhension quant à l’importance vitale du développement durable. Voilà autant de « savoir-être » qui, se développant de projet en projet pendant le primaire et le secondaire, prépareront une relève plus créative, plus confiante en son potentiel et en « sa capacité de réaliser ses rêves ».

Ce nouvel espace éducatif offre la possibilité, tant pour les enseignants que pour leurs élèves, d’évoquer les univers ou les sujets qui les passionnent et de parler de leurs rêves, ce qui amène les élèves à exprimer les leurs. Cet espace a aussi le mérite de rapprocher l’école de la vie, de la rendre plus concrète et plus intéressante pour les jeunes. C’est ainsi qu’Albert Jacquard me disait un jour : « Nous devrions arrêter de dire aux jeunes qu’ils se préparent à la vie, mais plutôt qu’ils sont dans la vie, comme nous, mais à une étape différente. » (4)

Ce nouvel espace éducatif, offre aussi aux parents un lieu idéal pour s’impliquer à l’école, en dehors des activités pédagogiques traditionnelles relatives à l’enseignement des différentes disciplines prévues dans le programme d’étude et à l’évaluation, qui correspondent spécifiquement aux responsabilités des enseignants. Lorsque les parents s’impliquent, ils témoignent de leur intérêt pour les divers projets initiés et réalisés par leurs enfants et ils ont l’occasion d’y introduire des besoins de la communauté. Ce qui a un effet très motivant pour ces derniers qui sont fiers de découvrir l’importance de leur rôle à l’école. Car l’école et les parents forment une équation indispensable à la réussite scolaire et éducative des jeunes. Nous avons tous, un jour ou l’autre, eu l’occasion d’observer les résultats plutôt désastreux, lorsque le second élément de cette équation est absent ou inadéquat.

Malgré les différentes expériences associées à la persévérance scolaire réalisées au cours des dernières années, motivées par le fléau de l’abandon scolaire, la véritable transformation de l’école reste à réaliser. Elle impliquera prioritairement celles et ceux qui la dirigent et qui y enseignent, secondés par une véritable implication des parents de leurs élèves et par toute la communauté qui la rapprocheront de la vie qui bat à l’extérieur de ses murs. Cette transformation exigera des leaders visionnaires à la direction des établissements scolaires, des enseignants passionnés, des parents et une communauté impliqués. C’est à ce prix que cette transformation de l’école a le plus de chances de se réaliser.

Voilà une responsabilité collective dans la construction d’un monde meilleur, plus humain, et soucieux de son développement durable. Dans cette école du XXIe siècle, n’hésitons pas à appendre à nos enfants à rêver, à croire en leurs rêves, et dans leur capacité de les réaliser.

Je terminerai sur cette pensée de Michel-Ange : « Pour la plupart d’entre nous, le danger n’est pas de viser trop haut et de rater la cible, mais de viser trop bas et de l’atteindre. ».

Préparons nos enfants à « viser trop haut » et à « suivre la route qui mène à leurs rêves les plus fous », afin que le Québec brille demain dans le concert des nations!

  • Claude Ruel, « Une école pour le XXIe siècle », Préface, Claude Béland, Fides, 1995, pensée mise en épigraphe.
  • Idem, page 46.
  • Idem, en quatrième de couverture.
  • Idem, page 101
  • Ken Robenson, « L’Élément », page 307

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Claude Ruel
Claude Ruel

Diplômé en Pédagogie (enseignement, administration scolaire) et en Lettres (géographie) de l’Université Laval, j’ai débuté ma carrière comme enseignant aux premier et deuxième cycles du secondaire. Pendant toute ma carrière, j’ai donné de nombreuses conférences au Québec et au Canada, écrit plusieurs articles sur l’éducation, en plus d’être associé à l’élaboration de politiques ministérielles et de participer à de nombreuses missions à l’étranger. J’ai enseigné à l’Université Laval, dans plusieurs cégeps et animé des sessions de formation dans de nombreuses entreprises sur le thème du rôle et de l’importance du personnel dans les organisations. J’ai collaboré à quelques reprises aux travaux de la Commission canadienne pour l’UNESCO, notamment, à la préparation de la Conférence de Tokyo sur l’éducation des adultes et à la diffusion, au Québec, du Rapport de la Commission internationale sur le développement de l’éducation, créée par l’UNESCO en 1972 : « Apprendre à être ».   En 1999, j’ai été le cofonfateur du Réseau québécois des écoles entrepreneuriales et environnementales (RQÉEE), en collaboration avec la Fédération des commissions scolaires du Québec, RECYC-QUEBEC et Alcan. J’en suis le directeur général. De 2002 à 2012, j’ai été membre du conseil d’administration de l’Institut de la Francophonie pour l’Entrepreneuriat (IFE), à l’Ile Maurice, ainsi que Professeur invité à cette même institution, une constituante de l’Agence Universitaire de la Francophonie (AUF). Pendant toute cette période, j’ai présenté de nombreuses conférences sur l’éducation et le développement de la culture entrepreneuriale dans plusieurs pays d’Europe, d’Océan Indien et d’Afrique, notamment à la Chambre de commerce d’Antananarivo, à Madagascar, devant la communauté des affaires de l’Île Maurice, à Port-Louis, à la Mauritius University devant une cinquantaine de hauts-fonctionnaires du ministère de l’Éducation de Maurice, à l’Académie de Reims, au Château de Montmirail, en Champagne, à l’Institut Supérieur de Commerce de Paris, devant la communauté d’affaires de Lille et à l’Université d’Annaba, en Algérie. En 2015, j’ai été membre du « Jury international » créé par le Bureau du Premier ministre français, suite à un appel de projets pour le développement d’une culture de l’innovation et de l’entrepreneuriat.