L’avantage d’être à la retraite : ça vous permet de creuser certaines questions… mais cela peut devenir un désavantage lorsque les lectures (et conférences) incidentes se poursuivent pendant des semaines et transforment ce qui devait être un simple compte-rendu de colloque en une réflexion inachevée, pour ne pas dire échevelée ! Ainsi, après ma participation au 3e Sommet sur la culture philanthropique de l’Institut Mallet j’ai voulu consulter les compte-rendu des deux premiers sommets de 2013 et 2015, de même que les recherches exploratoires (présentées succinctement au Sommet) sur les écosystèmes philanthropiques de Montréal, Québec et Gaspé. Il me semblait aussi nécessaire de prendre connaissance du livre lancé à l’occasion dudit sommet : Les fondations philanthropiques : de nouveaux acteurs politiques ? publié aux PUQ sous la direction de Jean-Marc Fontan, Peter Elson et Sylvain Lefèvre. Finalement, la lecture des publications récentes à propos de deux fondations importantes dans le contexte montréalais m’est aussi apparue nécessaire d’autant que le chapitre sur ces mêmes fondations dans ledit livre m’avait déçu (sans doute pour cause de délais de publication, les informations n’étant pas vraiment à jour). Je parle de Recherche-action sur le « temps zéro » du Projet Impact Collectif (PIC) par Nancy Pole et Jean-Marc Fontan publié par le PhiLab en mai 2017 et du document produit par la Fondation Lucille et André Chagnon pour présenter ses nouvelles orientations : Rencontre sur les orientations philanthropiques de la Fondation Chagnon.

Deux autres sources parues récemment : dans le Journal de Montréal, Par delà la guignolée, l’angle mort de la philanthropie et par l’Institut de la statistique du Québec, Portrait des bénévoles de 16 à 65 ans au Québec.

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La rencontre des 14 et 15 novembre dernier était la troisième organisée par l’Institut Mallet. Créé en novembre 2011, par les Sœurs de la Charité de Québec, cet Institut s’est donné pour mission de contribuer à l’avancement de la pensée et la culture philanthropiques au Québec.

 

Les Sommets de l’Institut Mallet

 

Le premier Sommet réalisé en 2013 sur le thème La philanthropie : visages et transformations a permis de faire un bilan historique et tracer un premier portrait du « système philanthropique québécois ». Parmi les interventions remarquables de ce premier sommet, celle de Jacques T. Godbout 1 rappelait l’importance de ne pas oublier les bénéficiaires, qui sont rarement présents dans les assemblées telles que celle-ci ; Lucia Ferretti 2 sur l’histoire de la philanthropie en français au Québec depuis l’époque de la Nouvelle-France ; et la « synthèse » de Benoît Lévesque qui fait plus de cent pages, soit la moitié des actes à elle seule. Plus qu’une synthèse de l’évènement, c’est à une véritable théorie du système de la philanthropie que nous avons droit. Les relations et flux entre les agents…

Benoît Lévesque, Actes du Sommet sur la culture philanthropique, 2013, p. 147

Mais c’est un système qui donne lieu à une culture plurielle. La diversité des pratiques philanthropiques (donateurs, bénévoles et bénéficiaires) et des cultures organisationnelles des fondations conduisent à un tel pluralisme. Philanthropie stratégique, philanthropie d’entreprise, philanthropie disruptive… la finance sociale et l’investissement responsable… Le tour d’horizon proposé par Lévesque est impressionnant. Il passe en revue les missions des organismes de bienfaisance présents au premier Sommet, élabore sur la politique québécoise de soutien au communautaire et le modèle québécois d’économie sociale.  La contribution de Lévesque à ce premier Sommet de l’Institut Mallet offre une synthèse audacieuse, magistrale de la problématique de la culture philanthropique au Québec.

Ce qui ne l’empêche pas de dire des choses comme : « En raison de la liberté dont elles disposent pour l’allocation de leurs ressources, les fondations s’imposent dans un milieu où les moyens de financement font souvent défaut. » (Lévesque, idem, p. 181)

Autre intervention remarquable à ce premier Sommet :

« Cinq clés de lecture sociopolitique de la philanthropie financière contemporaine », proposées par Sylvain Lefèvre permettent de « réencastrer la philanthropie dans les rapports sociaux et politiques » :

  1. Le recours à la science comme point d’appui externe
  2. L’articulation entre le don et l’action collective
  3. Richesse, inégalités et philanthropie financière : quelle corrélation ?
  4. Don et impôt
  5. Le rôle de l’État par rapport à la philanthropie financière (Sylvain Lefèvre, Actes du Sommet sur la culture philanthropique, 2013, p. 67)

Le second Sommet, en 2015, sur le thème Écosystème philanthropique : perspectives, perceptions et échanges réunissait plus de 400 personnes. L’approche écosystémique avancée lors du premier sommet semble s’enraciner.

Un sentiment d’urgence ou d’historicité n’est pas sans marquer certaines interventions : « Nous sommes tous appelés à être des humains exemplaires si nous voulons qu’il y ait un avenir pour les peuples de la terre. » disait Lili-Anna Pereša, PDG de Centraide Montréal. Mme Pereša décrit la transformation de Centraide au cours des dernières décennies. « [A]près une dizaine d’années à raffiner nos analyses territoriales, nous avons commencé à produire des plans stratégiques territoriaux. » D’une approche par secteur à une approche par communautés territoriales, mais qui doit composer avec des donateurs moins nombreux et plus exigeants : qui veulent participer, s’impliquer… auprès d’un organisme, d’un secteur. On parle de plus en plus de partenariats, de mutualisation des efforts… Mme Pereša présente les fondements et les conditions d’émergence de l’initiative PIC, ou Projet d’impact collectif. (Actes du Sommet 2015 sur la culture philanthropique, p. 137 à 157).

L’identification, la construction des besoins ; la philanthropie d’entreprise ; les rôles et fonctions des fondations subventionnaires dans l’écosystème philanthropique… après un premier sommet qui mettait en lumière le système philanthropique, le second inscrivait ce système dans son écosystème. Benoît Lévesque présente ici aussi une synthèse des deux jours de discussions (p. 161 à 204) en plus d’une revue de littérature intitulée De l’écosystème d’affaires à l’écosystème philanthropique : mise en perspective à partir de la littérature (p. 7 à 26).

[Les fondations subventionnaires devraient se définir] moins comme des organisations de bienfaisance ou des organismes de charité que des organisations vouées au développement des communautés humaines, en se faisant productrices « de bien commun », et ce, au nom de l’intérêt commun. [J-M Fontan]

Le troisième Sommet de l’Institut Mallet qui s’est tenu les 14 et 15 novembre dernier au Palais des congrès de Montréal avait pour thème : La culture philanthropique au cœur de la ville.

Les trois présentations (Powerpoint) faites en plénière d’ouverture portant sur la philanthropie dans trois grandes villes sont (déjà !) accessibles en format PDF. En provenance de : Paris, par Dominique Lemaistre, directrice du mécénat, Fondation de France ; Chicago, par Olivia Stinson, directrice associée, 100 Resilient Cities, Rockefeller Foundation ; et Séoul, par Chul-Hee Kang, doyen et professeur, École de sécurité sociale, Université Yonsei.

La présentation de Mme Wiepking, comparant les niveaux de générosité entre pays, permet de distinguer 4 types de régimes sociaux et politiques qui influencent les niveaux de dons : régimes « étatistes », libéraux, sociaux démocrates et corporatistes. Pour plus de détails, voir ce chapitre intitulé Explanations for Cross-National Differences in Philanthropy publié dans The Palgrave Handbook of Global Philanthropy (2015)

En plus de ces trois présentations d’ouverture, les enregistrements vidéo des trois conférences de la session de clôture du sommet sont aussi accessibles sur le site de l’Institut.

Ce qui m’a permis de réécouter la conférence de Monsieur Huddart,  PDG de la Fondation McConnell, dont j’avais résumé en quelques gazouillis, sur-le-champ, l’intervention riche en propositions et considérations. Avec la PDG de Centraide du Grand Montréal, il avait la tâche de dégager des pistes pour l’avenir. M. Huddart nous en a soumis trois.

La première piste a trait à la collaboration intersectorielle et avec les communautés. Il souligne le pouvoir de l’écoute, l’importance d’entrer dans le monde des autres.  Parmi les exemples de telles collaborations vient le programme PIC, piloté par le Centraide du Grand Montréal. Le projet Écouter Montréal mené par la fondation du Grand Montréal est aussi donné en exemple. Une initiative de la Banque de Montréal est citée : Je Vois Montréal qui amènera dans ses suites à la création de Je Fais Montréal. La nouvelle Maison de l’innovation sociale ainsi que la collaboration entre les Jardins de Métis et les communautés environnantes sont donné des exemples de telles collaborations ancrées.

La deuxième piste proposée pour l’avenir concerne le financement du changement à grande échelle. Traditionnellement les fondations offrent du financement à des organisations caritatives (OBNL) et participent aux grandes campagnes pour les hôpitaux et les universités. Il est plus difficile d’obtenir du financement pour améliorer les systèmes sociaux et non pas seulement produire plus de services sociaux.

Si les dons et les subventions des fondations ne représentent que quelques points de pourcentage (2% à 4 %) des revenus des organisations subventionnées, les fondations ont aussi un grand éventail d’outils à leur disposition : les garanties de prêt, les prêts, les fonds d’investissement responsable afin d’aligner leurs investissements avec leur mission et ainsi augmenter leur impact. Ces investissements ne remplacent pas les subventions mais les complémentent plutôt.  Ces investissements d’impact ont un rôle catalytique en attirant d’autres fonds publics et privés. Les fondations ont une plus grande tolérance au risque. M. Huddart passe à l’anglais (et sort de son texte écrit) pour cette partie de son allocution :

« When we give a grant, we are giving away capital that we don’t want back. We can create conditions for investment at low interest rates, we can afford to do that. And under the federal regulations we can afford to lose money on those program related investments because we can claim them as charitable donations. We have the capacity to create the conditions for catalytic change around complex challenges. The challenge, l’opportunité est de transformer nos défis complexes en opportunités pour la croissance exclusive. That’s the real opportunity before us. »

Huddart donne en exemple un projet d’habitations développé avec la Société d’épargne autochtone du Canada, sur la réserve des Hurons-Wendat, près de Québec, où à l’aide de certains « investissements d’impacts » la Société peut offrir des prêts à taux raisonnables pour construire, rénover ou acquérir une résidence familiale. C’est une chose qui est actuellement impossible sur la plupart des réserves au Canada. Un tel accès au capital permet de réduire la dépendance vis-à-vis des gouvernements et stimule l’économie locale. Il s’agit d’une innovation sociale prête à être partagée avec le reste du pays.

La troisième piste d’action consiste à un renouvellement de l’engagement et des échanges avec les gouvernements. En particulier dans le cadre d’une consultation lancée par le gouvernement fédéral en vue formuler une Stratégie d’innovation sociale et de finance sociale (document de consultation), en partenariat avec un Groupe directeur composé d’experts et d’innovateurs sociaux (dont font partie M. Huddart, Nancy Neamtan, Marie J. Bouchard, parmi les 17 membres).

L’intervention de M. Huddart, en particulier sa deuxième piste d’action, soulève la question de l’investissement des capitaux des fondations, ces capitaux qui vont générer les revenus qui seront par la suite distribués en subventions. Un investissement qui peut avoir un effet d’entrainement sur d’autres capitaux (fonds de travailleurs, fonds de pension, fonds privés ou publics) et ainsi accroître la capacité de transformation sociale de l’action philanthropique.

Dans le cadre de la consultation sur la Stratégie d’innovation sociale et de finance sociale, il est question d’une Loi cadre, au niveau fédéral, qui s’inspirerait de la loi québécoise sur l’économie sociale, et qui pourrait favoriser, inciter de tels investissements à impact social.

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L’intervention de M. Benoît Lévesque mérite d’être écoutée (21 minutes) en ce qu’elle fait un magistral résumé des questions et enjeux couverts durant les deux jours du sommet. Témoignages et études portant sur la philanthropie à l’échelle internationale ; comparaisons entre trois villes québécoises (Gaspé, Québec et Montréal) ; nouveaux défis de la philanthropie dans les villes : ancrages territoriaux, collaborations nouvelles, transformations des pratiques…

 

Éléments de cartographie

 

Incidemment les portraits de la philanthropie dans trois villes québécoises, MontréalQuébec et Gaspé, et le portrait pour la province sont aussi disponibles sur le site de l’Institut.  Ce sont des études exploratoires qui mettent en lumière la croissance importante des dons et des actifs des fondations publiques et privées au cours de la dernière décennie : à l’échelle du Québec, on constate une croissance de 68% des dons des fondations publiques et de 92% des dons des fondations privées ; croissance des actifs de 190 % des fondations privées en éducation et de 263 % des fondations privées en « bénéfice public » ; croissance des actifs de 89 % des fondations publiques en arts et culture, et de 85 % des fondations publiques en éducation.

Ce que ces données mettent aussi en lumière, c’est que même si les fondations (privées et publiques) ont donné quelques 880 M$ en 2015, cela ne représentait qu’une petite portion (2 à 4%) des revenus des œuvres de bienfaisance québécoises. Les trois-quarts des revenus des œuvres de bienfaisance proviennent du gouvernement. Il faut noter que ces « œuvres de bienfaisance » comprennent de grandes institutions telles les universités et les hôpitaux. Ainsi les 5 plus grandes œuvres de bienfaisance à Montréal, par leurs actifs sont :

Le fait que de telles institutions publiques aient un statut d’œuvre de bienfaisance devrait interdire tout amalgame entre société civile (ou tiers-secteur) et philanthropie. Malheureusement les analyses et préoccupations relatives au financement des organisations communautaires par les fondations peuvent parfois, souvent faire oublier que la majeure partie des dons (et des crédits d’impôts qui y sont associés) vont vers des organisations qui sont loin de vivre dans les marges de la société ni d’être caractérisées par l’action bénévole.

 

Centraide du Grand Montréal

 

Je n’ai pas réécouté la prestation de la PDG de Centraide (lien Youtube) du Grand Montréal, en session de clôture du 3e Sommet mais je me souviens très bien de ma surprise lorsque Mme Pereša interpella d’entrée de jeu les organisations communautaires afin qu’elles se fusionnent ! L’ancrage dans son milieu et l’autonomie sont sans doute parmi les caractéristiques les plus importantes d’un organisme communautaire tel qu’on le définit au Québec. Et qu’une fondation vienne dire (répéter, après une interpellation similaire faite en atelier par un grand donateur privé) en plénière que les organisations charitables sont trop nombreuses et trop petites et qu’elles devraient fusionner, cela m’est apparu pour le moins… inapproprié !

Il est vrai que la conjoncture est critique pour plusieurs organisations qui sont actuellement logées dans des écoles de la Commission scolaire de Montréal : la CSDM souhaite récupérer plusieurs de ces écoles et entrainera donc la délocalisation de ces organismes. Si le moment peut s’avérer pertinent pour certains de ces groupes d’envisager un regroupement… cela ne devrait pas se faire sous la pression publique d’un bailleur de fonds. Puisqu’il semble que la récupération des écoles par la CSDM a d’abord pour but d’équilibrer son budget en vendant les immeubles récupérés (plutôt que de les utiliser comme écoles) ne peut-on imaginer une approche plus constructive ? On a parlé lors du deuxième sommet Mallet de finance sociale et d’investissement socialement responsable. Pourquoi certaines fondations qui ont à investir à long terme leurs avoirs, ne s’avanceraient-elles pas pour aider ces organisations à acheter leur école ?

Il est clair que ce n’est pas le rôle de Centraide que de faire de tels investissements… mais le leadership déployé autour du programme PIC par la mobilisation de plusieurs fondations montréalaises ne pourrait-il trouver à s’appliquer ici aussi ?

Parlant du programme PIC, Projet Impact Collectif, la description qu’en donnait Mme Pereša en 2015, lors du second Sommet Mallet, m’avait laissé l’impression que l’impact dont on parlait (et que l’on voulait accroître) était surtout celui des donateurs : regrouper plusieurs fondations afin de maximiser l’effet de leurs dons. Il s’agissait aussi que ces dons s’articulent aux efforts concertés de planification et d’action des communautés locales. Mais cela n’est pas nouveau. Centraide est engagé depuis plusieurs années, avec la Ville de Montréal et la Santé publique de Montréal dans un programme tripartite de soutien aux concertations intersectorielles dans 30 quartiers de l’Île. Le PIC amène, certes, des ressources supplémentaires mais c’est, pour l’instant, un petit nombre de quartiers qui obtiendront un apport significatif.

La meilleure description des conditions d’émergence et des objectifs (en évolution) de ce programme se trouve sans doute dans le document du PhiLab « Recherche-action sur le « temps zéro » du Projet Impact Collectif (PIC) ». Les tensions qui ont pu être observées au cours de la première période de définition et d’implantation du programme sont clairement identifiées : « La plupart des partenaires expriment certains malaises avec le fonctionnement du projet. » (p. 30) « La façon de préparer et d’annoncer le PIC a provoqué des inconforts chez plusieurs » (p. 31) Les partenaires du terrain critiquent le fait de n’avoir pas consulté les Tables de quartier avant le lancement et aussi d’avoir lancé le programme à la Chambre de commerce seulement, sans évènement dans les communautés locales.

On note les inégalités et le manque de transparence de Centraide dans ses relations avec le terrain. Même les organisations ayant établi de fortes relations avec la fondation relèvent des ambiguïtés dans le discours et ont de la « difficulté à bien saisir tout le rationnel qui sous-tendait le choix des quartiers. » (p. 33) Cependant, « [m]algré des critiques initiales et les réactions subséquentes qui se sont fait entendre, l’accueil du PIC sur le terrain est jugé favorable. » (p. 43)

Parmi les recommandations suggérées par ce premier rapport d’évaluation, la communication avec les milieux, le dialogue avec le terrain, les mécanismes de rétroaction. À propos de relations avec les « bénéficiaires » ici je me permets de référer à l’intervention de M. Eric Weissman lors du 2e Sommet Mallet, en 2015. Malgré son titre plutôt opaque « Ethnographie critique et élicitation visuelle : en voyant comment entendre » et quelques premières pages un peu laborieuses, le propos mérite vraiment qu’on s’y penche. Comment écouter, faire parler les bénéficiaires pour entendre même ceux qui ont de la difficulté à s’exprimer ? Au passage M. Weissman rappelle avec raison que les bénéficiaires ce sont aussi les organisations charitables, et les professionnels travaillant pour les fondations. Ce à quoi j’ajouterais que les donateurs sont aussi des bénéficiaires : ne dit-on pas que « donner fait du bien » ?

Malgré ces tensions, ou plutôt à cause de la reconnaissance de ces tensions, le programme PIC devrait générer son lot de connaissances. Pour cela, plus de transparence serait utile : « Dans un esprit de transparence, les partenaires devraient penser à diffuser l’ensemble de l’agenda d’apprentissage dans tout le système d’action du PIC, dont auprès des acteurs du terrain. Cela permettra à ces derniers de mieux comprendre l’utilisation éventuelle de l’information évaluative qu’ils aideront à générer pour la prise de décision par d’autres parties prenantes du système d’action du PIC ». (p. 39)

Grâce à (ou à cause) des « cartographiques dynamiques des finalités recherchées » (de chaque partenaire) ou la « circonscription des capacités et zones d’influence de chaque partenaire », les processus d’idéation et d’évaluation continue mis en branle par le programme risquent d’être aveugles aux opportunités portées par des partenaires ou évènements non prévus aux plans initiaux. Le fonctionnement par quartier, ou par représentation centralisée (Coalition des tables) laisse peu de place aux initiatives pouvant avoir des effets structurants – ou systémiques – qui peuvent naître de coalitions locales ou sous régionales à l’extérieur de la structure hiérarchisée-centralisée mise en place. Y aura-t-il de la place pour ces micro-batailles qui se mènent en marge des espaces publics plus normés ou institutionnalisés, ce que Michel Roy, directeur de la Table de quartier Hochelaga-Maisonneuve, appelait des conciliabules ?

La résolution des enjeux entourant la relocalisation des organisations logées actuellement dans des écoles de la CSDM, ou encore ceux portés par des promoteurs (OBNL ou privés) de développement urbain pourraient avoir des effets systémiques (mobilisation de la finance sociale, par exemple) sans pour autant être parties prenantes des processus actuels de planification communautaire. C’est pour cela que les données et analyses produites graduellement par les quartiers et leurs partenaires devraient être « ouvertes » et participer d’une construction commune favorisant la conscience et l’engagement des forces présentes.

 

La Fondation Lucille et André Chagnon (FLAC)

 

La réorientation de l’intervention de la plus importante fondation privée québécoise suite à la fin des programmes conjoints (Québec en Forme, Avenir d’enfant) développés avec le gouvernement québécois est un sujet « chaud » dans le contexte philanthropique actuel. Déçu par la superficialité de l’entrevue de M. Claude Chagnon, réalisée par Pierre Bruneau en ouverture de la deuxième journée du 3e Sommet Mallet, je comptais me rattraper avec le chapitre (LA STRATÉGIE DES FONDATIONS – Les cas de Centraide du Grand Montréal et de la Fondation Lucie et André Chagnon) dans le bouquin tout récent « Les fondations philanthropiques : de nouveaux acteurs politiques ? ». Non, il semble que les entrevues et informations sur lesquelles l’article de Taïeb Hafsi et Denis Harrison est basé datent de 2014… « En 2014, les partenariats étaient considérés comme des boulets et la FLAC envisageait de ne pas les renouveler. »

Le gazouillis formulé au moment de l’entrevue :

gillesenvrac
Claude Chagnon « Soutenir les démarches territoriales concertées; certains réseaux professionnels ; faire connaître les ressources, données qui peuvent soutenir leur capacité d’agir », trois axes de notre action. #Sommet2017
15 nov. 2017 08:59

Ce sont les trois mots clés qu’on retrouve dans la présentation qui sert d’appui à la tournée de consultation des partenaires menée par la Fondation depuis quelques mois. Des concepts repris dans la nouvelle politique de financement et illustrés par ce graphique :

Incidemment, le document de consultation identifie parmi les 4 secteurs où des investissements liés à sa mission peuvent mobiliser 10% de son capital (180 M$ !) le secteur de l’immobilier collectif (CPE, centres et organismes). La Fondation pourrait-elle racheter les écoles montréalaises dont la CSDM souhaite se départir ??

Le virage semble clair. La Fondation souhaite passer « D’une organisation perçue comme possédant argent et voulant appliquer ses propres solutions… vers une organisation appuyant ceux qui ont le potentiel d’innover et de mettre en œuvre des solutions. D’une position de simple bailleur de fonds… vers une posture relationnelle de proximité basée sur la coopération, le respect mutuel et la confiance. D’une organisation perçue comme en attente de résultats spécifiques et dirigés… vers une organisation qui appuie et outille ses partenaires pour qu’ils suivent la mise en œuvre d’initiatives et leurs effets sur les conditions qui favorisent la réussite éducative et réduisent les iniquités (initiatives et conditions priorisées par et convenues avec les partenaires). » Bon… Si la Fondation était « perçue » comme ayant ses solutions et attentes dirigées, c’est peut-être parce que c’est ce qu’elle était ? Mais tant mieux si elle a réalisé des apprentissages. L’investissement dans le PIC par la fondation Chagnon représente l’application au contexte montréalais de ces nouveaux principes.

Un commentaire à propos du soutien aux ressources et réseaux venant en aide aux processus collectifs de développement. Pourquoi pas un « dépôt de données » qui rendrait accessibles les données utiles aux acteurs sur lesquelles baser leurs projets et analyses pourrait être développé, en mettant à profit les efforts déjà engagés par Centraide mais aussi la Ville et le réseau de la santé ? Même si dans ce dernier cas, la disparition de l’Agence régionale a, du coup, fait éclater l’équipe qui opérait le portail « Espace montréalais d’information sur la santé ». Le développement d’un tel dépôt accessible viendrait soutenir à la fois les processus planifiés tels les PIC et tables de quartier, mais aussi plus ouvertement les initiatives de développement social et économique des localités.

 

Les fondations philanthropiques : de nouveaux acteurs politiques ?

 

Cette publication récente (octobre 2017) rassemble une douzaine de chapitres dont plusieurs méritent d’être lus et relus. Le chapitre premier, par Sylvain Lefèvre et Nicole Rigillo offre une perspective historique comparée (Europe, États-Unis, Canada, Québec) où, enfin, on explique de manière un peu convaincante les raisons de la « différence québécoise » en matière de philanthropie : pourquoi les Québécois sont-ils moins généreux que les autres Canadiens ?

La philanthropie au Québec de 1840 à 1917, une analyse plus poussée de des fondations canadiennes et américaines, les fondations privées en Europe, les catégories utilisées par l’Agence Revenu Canada et celles des chercheurs universitaires pour classer les fondations… Une analyse quantitative des rapports entre organismes communautaires et fondations subventionnaires… Le déroulement en détail de cette « improbable mobilisation » des fondations réalisée à l’initiative de la Fondation Béati en 2015 pour interpeller publiquement le gouvernement québécois sur les conséquences de ses mesures d’austérité. Le dernier et onzième chapitre portant sur l’analyse de l’engagement des fondations canadiennes dans l’élaboration des politiques publiques.

La conclusion est un chapitre important (une cinquantaine de pages) qui fait un rappel sur les notions d’écologie et d’écosystème. Pour les auteurs (Benoît Lévesque et Jean-Marc Fontan) « [l]’intérêt de la méthode dite écosystémique d’analyse du réel tient au fait qu’elle est inclusive dans la prise en compte des entités constitutives des ensembles étudiés ». Aux trois ordres transformatifs (produire, consommer, disposer) s’ajoutent deux clés d’opération : une clé éthique correspondant au désir de vivre inscrit dans une posture, un « drive » prémoral se traduisant par une montée en pluralité, diversité et complexité du vivant et une clé esthétique par laquelle l’environnement s’inscrit à l’intérieur de soi.

Décrivant l’écosystème des entreprises, celui des entreprises en économie sociale, puis de la philanthropie, pour arriver finalement à l’écosystème de la philanthropie « en contexte de transition sociale et écologique », la démarche pédagogique vise à entrainer l’ensemble des acteurs (privés, publics, de la société civile) vers une vision holistique qui réponde au besoin urgent d’une nouvelle voie civilisationnelle. « Ce n’est plus à cause de la Nature, ou à cause des dieux, que la pauvreté ou les inégalités existent et que l’environnement se dégrade, mais bien à cause de la façon dont nous nous comportons entre nous et avec la Nature. » « Favoriser le déploiement d’un processus de ‘réenchantement’ de nos valeurs civilisationnelles », un nouveau rapport au sacré, « non plus divin mais ‘moral/éthique matériel’ fondé sur une commune écologie » encore à penser.

De nouveaux droits, de nouvelles institutions, une nouvelle économie sont à construire. Une « révolution » qui ne dit pas son nom, appuyée sur une société civile qui aurait plus de pouvoir grâce à un « bloc social » que la philanthropie subventionnaire pourrait contribuer à développer et soutenir.

« Dans la construction d’un espace commun et d’une vision partagée de l’avenir et des actions à mener pour le réaliser, toutes les composantes de l’écosystème philanthropique sont à mobiliser et à fédérer autour d’une urgence qui dépasse tous les défis surmontés par l’humanité dans le passé. L’enjeu est immense et la solution, incontournable. »

C’est sur ces mots que se termine Les fondations philanthropiques : de nouveaux acteurs politiques ? Si le contexte historique actuel exige que les humains relèvent des défis d’une ampleur et d’une complexité inégalées ne peut-on imaginer que des « hommes et femmes de bonne volonté », désireux de contribuer au bien commun participent de la construction d’une nouvelle conscience, d’un nouvel humanisme ?

 

Gilles Beauchamp,

Blogueur depuis 2002 sur Gilles en vrac…

 

  1. auteur de L’esprit du don [1991] et Ce qui circule entre nous : Donner, recevoir, rendre[2007]  (retour)
  2. auteur de Entre voisins. La société paroissiale en milieu urbain : Saint-Pierre-Apôtre de Montréal, 1848-1930 [1990] et aussi Du «devoir de charité» au «droit à l’aide publique»: la naissance de l’État-providence au Québec, [2011]  (retour)

 

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