Société de l’information – Suite : Les temps changent

Dans mon dernier billet, j’ai commencé à aborder un sujet qui m’est cher et qui me passionne : notre rapport à l’information. Quelque part entre les microfiches et Internet, le Téléjournal et les médias sociaux, nul besoin de s’étendre pour pouvoir affirmer que quelque chose a changé. J’ai l’impression qu’il n’y a pas si longtemps, nous fondions beaucoup d’espoir sur la démocratisation de l’information comme levier d’action, d’éducation, de développement. Qu’en est-il de cette société de l’information; y tirons-nous collectivement notre épingle du jeu?

Ma perception générale, c’est que nous n’avons pas vraiment trouvé comment faire du système d’information notre allié. Il s’agit d’un système gigantesque, intangible, multiformes, multifacteurs, multiacteurs. Il est le théâtre de nombreux rapports de force et il a des ramifications à la fois locales et globales. Bref, c’est extrêmement difficile de s’y retrouver. Toutefois, c’est tellement omniprésent et important dans notre société que je trouve que ça vaut la peine de s’attaquer à la bête, de gruger l’os et de commencer à dégager un chemin qui nous permettra de nous réapproprier l’information comme pouvoir collectif.

Je partage donc en vrac quelques-unes de mes réflexions récentes, dans l’espoir d’en discuter avec d’autres passionnés, tourmentés ou éclairés.

L’angle individuel

Comment oser dire aujourd’hui qu’on manque d’information? On baigne dedans. Il y a quelque chose de culpabilisant là-dedans, on est encore dans une logique de changement par des comportements individuels. Le bon citoyen est quelqu’un d’informé. Mais qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire avec le genre d’information auquel on a facilement accès? L’abondance a un revers plutôt pernicieux, elle pourra donner envie à ceux qui ne s’y retrouvent plus dans cette jungle informationnelle de se taire ou de se replier sur eux-mêmes. Même pour des personnes scolarisées, la recherche d’informations de qualité et surtout son interprétation peut s’avérer tout un défi. On est bien loin de l’accessibilité et de la démocratisation, surtout si on s’intéresse un peu aux statistiques sur la littératie. Alors, qu’offre-t-on comme alternative pour sortir d’un rapport à l’information dans une logique individuelle?

L’importance des perceptions

Devant l’étendue en apparence infinie de l’information, on laissera souvent à d’autres le choix de l’information qu’on recevra. La composition des flux informationnels qui nous parviennent a un impact très important sur notre perception du monde et sur celle de notre pouvoir de l’influencer et d’y agir. En recevant majoritairement des informations sur tout ce qui va mal, sur des enjeux sur lesquels la majorité n’a souvent pas de prise, la démonstration a été faite que cela joue sur le cynisme ambiant.

Cette semaine, dans les signets de Nouveau Projet, on référait à un article très intéressant du Monde.fr : « Faut-il faire de l’information positive?[1] ». On y rapporte que l’actualité négative a toujours eu la cote dans les médias traditionnels, mais que depuis l’arrivée des médias sociaux, on dénote une plus grande propension des usagers à y partager les nouvelles positives. Sans aller d’un extrême à l’autre ou y voir une invitation à valoriser la futilité, on parle plutôt dans l’article de la recherche d’un équilibre et de l’idée de redonner ses lettres de noblesse à la nouvelle positive pour chasser l’idée qu’une nouvelle « sérieuse » ne pourrait être par essence que négative. Intéressant! 

Un rôle qui gagne en importance

Cette idée des flux d’information est aussi évocatrice d’une autre transformation : la montée de l’influence de ce qu’on pourrait appeler les « courtiers » d’information. C’est-à-dire ceux à qui nous confions, consciemment ou non, la responsabilité de faire le tri et de choisir l’information que nous recevrons. Cette tâche est colossale, elle est aussi éminemment stratégique. Nous donnons beaucoup de pouvoir à ces courtiers. Inversement, sommes-nous exigeants envers eux?

D’autre part, la montée de l’importance des courtiers ne fait-elle pas ombrage aux anciennes vedettes de l’information? C’est-à-dire les producteurs de la connaissance et les analystes. On sait tous que pour garder la richesse, il faudra continuer à produire de l’information de qualité et la traiter, au-delà de la trier et de la partager. Dans le contexte actuel, sommes-nous sur le point de porter un coup fatal au système de production et de traitement de l’information? Le débat récent sur le journalisme d’enquête était très évocateur à cet égard. Dans un passé pas si lointain, les médias traditionnels avaient un rôle beaucoup plus important au niveau de la production et de l’analyse. Il se réduit à une peau de chagrin. Que peut-on faire pour rééquilibrer les rôles dans cet échiquier mondialisé?

De nouvelles formes de participation citoyenne axées sur les données

Dans un autre ordre d’idée, en février dernier, j’ai eu le privilège de participer à une activité citoyenne de « datadiving », grâce à Votepour.ca. Le « datadiving » et les « hackathons » sont de nouvelles pratiques collaboratives qui peuvent être utilisées dans une perspective d’implication citoyenne. Ils réunissent des experts du traitement de données et du numérique (des « geeks » – c’est eux-mêmes qui s’appellent ainsi!) avec des entrepreneurs sociaux et des organismes, pour exploiter les données au service d’un projet ou d’un besoin social. Il en résultera la création de portails d’information, d’applications numériques ou autres. Bref, quelle ne fut pas ma surprise d’y découvrir de nouveaux visages et des expertises avec lesquelles je ne suis jamais en contact et qui souhaitent eux aussi contribuer au développement de la collectivité. Quel heureux et curieux mélange!

En discutant avec ceux qui y participent sur une base régulière, j’ai compris que tout cela repose sur un idéal de données ouvertes. Dans cet esprit, il faut d’abord mettre de la pression sur les gouvernements, compagnies, municipalités pour qu’elles donnent accès à leurs données. Ensuite on pourra les mettre au service de l’amélioration de la société, par le traitement, l’analyse, la diffusion et la création de portails et d’applications qui permettent leur usage à des fins sociales. Ce sont un peu les « Robin des bois » de la donnée. J’ai trouvé ça vraiment intéressant de voir le potentiel et la volonté d’implication des participants. Seule ombre au tableau, j’ai eu un petit choc en réalisant qu’un petit nombre d’entre eux (très minoritaire, mais quand même) croyait avec ferveur que toute la complexité de monde peut se traduire dans des algorithmes, toujours plus performants! Hé oui, comme à chaque fois qu’on fait de nouveaux mélanges, il y a des petits chocs de cultures et ça fait de bonnes discussions.

Et si on rêvait!

Au-delà de ces quelques réflexions très éclectiques, l’usage de l’information est peut-être à l’image d’un malaise social plus profond, celui de la quête de sens et de la recherche d’un nouvel idéal de bien commun. J’ose croire que lorsque nous parviendrons à définir un nouveau projet de société, qui sera plus que la somme de plusieurs causes et enjeux, nous découvrirons comment l’information s’y inscrit. Puisqu’au fond, l’information est un moyen et non une fin.


[1] Le Monde.fr, « Faut-il faire de l’information positive? », 3 juin 2016. 

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Sophie Michaud
Sophie Michaud

Le développement collectif, et tout ce qui gravite autour, m’anime de la profonde conviction qu’on pourra enfin « sauver le monde », une collectivité à la fois.