La responsabilité sociale des entreprises

La RSE, vous connaissez? C’est un raccourci pour rappeler la responsabilité sociale des entreprises. Ou une responsabilité sociétale  puisqu’il s’agit non seulement des relations entre employeurs et employés ou les relations avec la communauté ou avec le mécénat, mais plutôt tout ce qui concerne la société et la contribution des entreprises à relever les défis du monde actuel, tels la protection de l’environnement, le développement durable, la lutte à la pauvreté et la recherche d’un monde plus juste et plus égalitaire.

Personnellement, j’ai vécu cette période appelée « les trente années glorieuses » (1945-1975), soit trente ans s’inspirant des valeurs d’un régime politique social-démocrate proposé par les membres de l’Organisation des Nations Unies en adoptant la Déclaration universelle des droits de l’homme.

Déjà, dans un Québec dominé par les valeurs religieuses de charité, de partage, de respect des autres, les citoyens et citoyennes, peu importe leur domaine d’activité, étaient guidés et influencés par ces valeurs. Mon père, propriétaire d’un commerce, était plus fier de l’embauche « d’une famille » comme il le disait, soit l’embauche d’un père de famille, d’une épouse et de deux ou trois enfants, que de ses résultats financiers dont il parlait rarement, pour ne pas dire jamais. En ces temps-là, les trois piliers des sociétés, soit le pouvoir de la société civile, le pouvoir politique et le pouvoir économique, poursuivaient tous – et ensemble – les mêmes objectifs, soit le développement d’une société libre (une liberté individuelle qui ne nuit pas à celle des autres), une égalité des droits et des chances pour tous et une solidarité guidée par la pratique d’une éthique du bien commun. Et dans nos maisons d’enseignement universitaires, on entendait parler de la « Responsabilité Sociale des Entreprises ».

Durant cette période d’après-guerre mondiale, les États-Unis vivaient l’expérience d’une social-démocratie. Dans son livre intitulé « L’Amérique que nous voulons », l’économiste Paul Krugman rappelle qu’aux États-Unis, la classe moyenne était dominante. On comptait un peu de pauvres et un peu de riches, mais, dit-il, ils étaient peu nombreux. Comment était-on parvenu à une telle égalité? Par l’adhésion des trois pouvoirs à ce projet d’une société plus juste et égalitaire. Tous les intervenants (citoyens, politiciens et gens d’affaires) se savaient responsables de la création d’une société dans laquelle, idéalement,  chacun et chacune avait une place et un rôle à jouer, ce qui permettait à tous de vivre dignement.

Puis en 1976 vint le début du basculement du monde. Les nouvelles technologies rapprochant les continents, ainsi que les peuples et surtout les marchés, et rendant les frontières plus perméables, les plus puissants acteurs du pouvoir économique en profitent et réussissent à conquérir de nouveaux marchés. Ils accumulent de grandes richesses, ce qui impressionne de grands économistes qui s’en font les propagandistes. S’accélère alors une mondialisation qui, par le fanatisme du marché, met l’économie au-dessus de tout. Le pouvoir citoyen – jusqu’alors responsable de la démocratie – est vaincu par la force du pouvoir économique. La raison économique devient la meilleure, plus importante que la raison sociale. Le pouvoir politique se range du côté du pouvoir économique, prétendant qu’il ne pourra protéger la société civile sans assurer la croissance de la richesse.  Il en résulte un néfaste déséquilibre entre les trois piliers. Pourtant, tel un tabouret et ses trois pieds, un projet de société ne peut être en équilibre si les trois pieds ne sont pas d’égale force et si les trois piliers ne s’entendent pas sur l’objectif global : maintenir l’équilibre!

Résultats de ce déséquilibre?  Les inégalités s’amplifient partout dans le monde, comme le rapportent constamment les médias. On rapporte que plus de la moitié des richesses mondiales sont détenues par 1% de la population.[1] Partout dans le monde, le nombre de pauvres augmente, alors que chez une minorité de riches, c’est la richesse qui augmente. Au début de cette année, soit le 3 janvier 2017, après une demi-journée de travail, les 100 présidents-directeurs généraux les mieux rémunérés du Canada avaient déjà accumulé l’équivalent de ce que gagne en une année entière la moyenne des travailleurs du pays!  Selon le Centre canadien des politiques alternatives, ces dirigeants ont reçu en moyenne 9,5 millions de $ pour une année de travail, soit 193 fois le salaire moyen des Canadiens établi à 49 510$. On pourrait multiplier de tels exemples, malgré les cris d’alarme de grands économistes qui démontrent que ce sont ces inégalités qui sont la cause du grand déséquilibre dans le monde.

De toute évidence, le pouvoir économique ignore la RSE. L’objectif des grandes entreprises est l’enrichissement de ses propriétaires ou actionnaires. Finie la RSE, dans un grand nombre de grandes entreprises. Quant au pouvoir politique, il n’ose intervenir, sauf pour apporter une aide financière. La révélation récente des rémunérations augmentées pour les hauts dirigeants d’une grande firme québécoise a provoqué de nombreuses réactions de la part des citoyens exigeant l’intervention de l’État pour corriger ce comportement qualifié d’indécent. Incroyable, mais vrai, nos premiers ministres – celui du Canada et celui du Québec – ont refusé d’intervenir. Le premier ministre du Québec, pour sa part, n’a cessé de répéter que le gouvernement ne doit pas s’introduire dans les affaires des entreprises privées parce que les investisseurs étrangers refuseront de venir s’installer au Québec si ces étrangers apprennent que l’État interviendra dans leurs affaires!  Autrement dit, il faut maintenir le déséquilibre entre les trois pouvoirs fondamentaux des sociétés. Il ne faudrait pas intervenir dans les affaires de ces grands entrepreneurs même s’ils sont une des causes des problèmes sociaux contemporains. Donc, finie pour les grandes entreprises la RSE.

Heureusement, de nombreux réseaux de petites entreprises au Québec reconnaissent les mérites de la RSE. Ces entreprises se veulent de bonnes citoyennes. D’ailleurs, curieusement, dans ces entreprises, l’État n’hésite pas à intervenir. Oui, intervention chez les petits. Pas chez les grands.

On en reparlera.


[1] Rapport de l’OXFAM de 2014.

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2 Commentaires

  1. Vous avez aujourd’hui, à la radio de Radio-Canada, très bien partagé l’essentiel de ce que vous écriviez dans ce blogue du 12 avril. J’ai vécu, dans une coopérative d’habitation l’essence et l’esprit du mouvement coopératif. Je me désole comme vous que le ‘mouvement’ Desjardins ait abandonné une partie de ses règles de base pour se mesurer aux ‘grandes banques’. J’ai bien apprécié votre remarque concernant la promotion de la sociale-démocratie comme base fondamentale du projet d’indépendance du Québec. Bravo pour votre dynamisme et votre enthousiasme inspirants !

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Claude Béland
Claude Béland

Je suis un avocat devenu président du Mouvement Desjardins. Une carrière d’une cinquantaine d’années au service du coopératisme. Une première étape en cabinet privé, ensuite à la Fédération des caisses d’économie et ensuite dans le réseau des caisses populaires. Retraité, je demeure actif comme consultant auprès des entreprises de l’économie sociale. Professeur associé à l’École des sciences de la gestion de l’Université du Québec à Montréal, j’ai présidé les États généraux sur la réforme des institutions démocratiques. Je suis président du conseil d’administration de la Fondation Lionel Groulx et du Conseil d’éthique de l’industrie des boissons alcooliques. Conférencier et auteur de plusieurs livres, je participe à de nombreux débats sur les défis contemporains.