Au Québec, depuis quelque temps, on parle de refaire le pays.  Pas étonnant puisque la plupart des pays se questionnent aussi sur leur destinée.  Si le XXe siècle fut le siècle le plus prolifique sur le plan de la connaissance de la matière et de l’exploitation des ressources planétaires, il est aussi un siècle qui, après avoir connu les bienfaits de ce qu’on a appelé une social-démocratie et l’égalité des droits et l’accès à une juste part des ressources nécessaires à une vie digne pour tous, bifurqua, dès la venue du XXIe siècle, vers le triomphe de l’inégalité.

On le sait : l’inégalité brise les pays.  Elle est source d’injustice, de conflits, de luttes des classes, de fraudes.  Elle est antisociale.  Les gouvernements n’arrivent pas à y trouver remède.  Les économistes les plus réputés la dénoncent.  En particulier, le chef économiste et vice-président démissionnaire de la Banque mondiale, Joseph Stiglitz.  Il dénonce particulièrement l’inégalité américaine.  Il écrit : “ Pendant des années, les plus riches avaient conclu un marché avec tous les autres : nous vous donnons les emplois et la prospérité, et vous nous laissez emporter nos bonus. Vous aurez tous votre part, mais la nôtre sera plus grande.  Mais, aujourd’hui, cet accord tacite entre les riches et les autres, qui a toujours été fragile, est rompu.  Le 1% emporte toujours la richesse mais ne donne rien au 99%, sauf l’angoisse et l’insécurité.  La majorité des Américains ne tirent aucun bénéfice de la croissance du pays.”[1]

En lisant le livre qu’il a écrit sur le sujet, je me suis rappelé les élections en France, en 2012.  Cinq partis politiques sollicitaient l’appui des électeurs en promettant de s’attaquer à l’inégalité.  Le parti de gauche de Jean-Luc Mélenchon promettait aux électeurs d’organiser une constituante d’élus qui accepterait de décréter un revenu individuel maximal de 360 000 euros par an, de multiplier les logements sociaux, de décréter la retraite à 60 ans ainsi que la nationalisation de l’énergie.  Quant au Parti Vert d’Éva Joly, il proposait plutôt un costaud virage écologique par la création d’un million d’emplois de l’économie verte et d’une sortie définitive du nucléaire en vingt ans, en plus de l’augmentation de la taxe carbone, de l’imposition à 70% des revenus au delà d’un revenu de 500 000 euros annuels, la retraite à 60 ans ainsi que l’augmentation de 50% des prestations du bien-être social.  Le Parti socialiste de François Hollande proposait pour sa part la création de 500 000 contrats de ce qu’il appelait des contrats de génération, la création de 60 000 postes au niveau de l’Éducation nationale, de 15 000 emplois d’avenir pour les jeunes, et d’un taux d’imposition de 75% pour les revenus supérieurs à 1 million d’euros par an et de 45% pour ceux supérieurs à 150 000 euros.  François Bayrou du Mouvement démocrate ne s’en laissait pas imposer.  Ce qu’il faut pour la France, disait-il, c’est le gel des dépenses publiques, un taux d’imposition de 50% pour les revenus au dessus de 250 000 euros annuels, la hausse de la taxe à la consommation, la création d’une étiquette « produit en France » pour favoriser « l’achat chez nous » et… le coup de grâce, un référendum sur les institutions.  Nicolas Sarkozy, au nom de l’Union pour un mouvement populaire, proposait plutôt la réduction de l’immigration, l’introduction de nouveaux critères de ressources et de logement pour le regroupement familial, la réduction des condition de liberté conditionnelle pour les condamnés, la formation obligatoire des chômeurs, la pratique du référendum en cas de blocage des partis politiques, l’allègement des charges sur les bas salaires, une hausse d’impôts pour les grandes entreprises, l’augmentation des salaires des professeurs en autant qu’ils acceptent de travailler davantage. Quant au Front national (FN), Marine Le Pen proposait d’abandonner l’euro, d’imposer un moratoire sur l’immigration, le rétablissement par référendum de la peine de mort et du service militaire, la création d’un ministère de la laÏcité et la lutte contre tous les signes publics d’appartenance religieuse.  Cinq partis politiques sur six désiraient s’attaquer aux inégalités.  On connait la suite.  C’est le parti de Nicolas Sarcozy, plus à droite qu’à gauche, qui finalement l’emporta.  Puis, ce fut l’élection du président Hollande dont le parti retarda l’adoption de mesures suffisantes à redresser une situation inégalitaire.  L’inégalité, selon les rapports d’avril 2015, est en augmentation!  Pendant ce temps, aux États-Unis, près de 60% de la croissance depuis 1980 a été absorbée par les 1% les plus riches!  Au Québec, les mêmes tendances se dessinent, contredisant le projet social-démocrate né de la Révolution tranquille.  Manifestement, le modèle québécois social-démocrate s’effrite.  De plus en plus de Québécois et de Québécoises songent à refaire le pays.  Les uns en virant vers la droite; d’autres vers la gauche.  La plupart dans l’indifférence, chaque journée suffisant à sa peine.

J’en conclus que ce ne sont pas les gouvernements qui reconstruiront le pays.  Ce sera la majorité citoyenne.  Une majorité éclairée par une éducation citoyenne permanente, porteuse de valeurs collectives assurant un bien-être universel et sachant mettre la richesse collective au service de l’ensemble de la population.

Vaste programme, me direz-vous.  En effet.  Vaste programme pour mettre fin à la destruction du pays.

CLAUDE BÉLAND


[1] Joseph Stiglitz, Le prix de l’inégalité, Éditions LLL, page 16.

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Claude Béland
Claude Béland

Je suis un avocat devenu président du Mouvement Desjardins. Une carrière d’une cinquantaine d’années au service du coopératisme. Une première étape en cabinet privé, ensuite à la Fédération des caisses d’économie et ensuite dans le réseau des caisses populaires. Retraité, je demeure actif comme consultant auprès des entreprises de l’économie sociale. Professeur associé à l’École des sciences de la gestion de l’Université du Québec à Montréal, j’ai présidé les États généraux sur la réforme des institutions démocratiques. Je suis président du conseil d’administration de la Fondation Lionel Groulx et du Conseil d’éthique de l’industrie des boissons alcooliques. Conférencier et auteur de plusieurs livres, je participe à de nombreux débats sur les défis contemporains.