Que ce soit au niveau du gouvernement fédéral, provincial, municipal ou scolaire, l’absentéisme électoral est réel. Décevant? Oui. Surprenant? Non. À mon avis, la cause est le mot “démocratie.” Alors que je présidais le comité directeur des États généraux sur la réforme des institutions démocratiques, cette définition de la démocratie faisait sourire des citoyens que le comité directeur consultait. Pas étonnant puisque depuis des siècles, on ne cesse de répéter que la démocratie, c’est le gouvernement du peuple, par le peuple, et pour le peuple. Or, la réalité est toute autre, du moins lorsqu’il s’agit de la démocratie des régimes politiques. En particulier, les syndicalistes, les coopérateurs ou les mutualistes engagés dans leurs associations respectives, savent fort bien que le mot “démocratie” désigne un régime par lequel le peuple gouverne sans autorité suprême qui puisse contredire la volonté des dirigeants. Dans ces associations, l’assemblée générale des membres est souveraine. La démocratie est ouverte à tous et toutes.

Curieusement, lorsqu’il s’agit des régimes politiques démocratiques, cette vision d’un régime politique où le peuple exerce tous les pouvoirs n’a jamais vu le jour. Même chez les Grecs, reconnus comme les fondateurs de la démocratie, on se méfiait d’une démocratie ouverte. Cette idée suscitait une grande méfiance de la part des élites politiques et intellectuelles et aussi de la part des mieux nantis. La majorité étant ignorante, pauvre, irrationnelle, sans expérience, disait-on, le projet d’un gouvernement dominé par le peuple apparaissait comme une aberration. Furent exclus alors les femmes, les jeunes, les handicapés, les étrangers. Seuls les hommes bien nantis – ceux qui réussissaient à gérer leurs propres affaires – étaient citoyens. C’était le gouvernement des bien nantis, par les bien nantis et pour les bien nantis. On inventait ainsi l’aristocratie… qui portait le nom de démocratie! (En grec, aristoi signifie “les meilleurs”, “les plus riches.”)

Plus tard, aux États-Unis, même crainte. Les riches, minoritaires, craignent la tyrannie des pauvres. Ils souffrent d’agoraphobie : pas question de laisser la majorité d’ignorants et de pauvres se réunir dans une agora afin de décider des affaires communes. On associe alors la démocratie ouverte à l’anarchie (En grec an signifie “sans” – donc, anarchie signifie “sans gouvernement.”).  Après d’interminables débats, on vend au peuple l’idée d’une délégation par le peuple de leurs pouvoirs souverains à une minorité de représentants élus par eux. Cette minorité d’élus exercera les pouvoirs souverains du peuple. On invente ainsi la démocratie représentative. On est bien loin d’une démocratie par laquelle le peuple gouverne, sans autorité suprême qui viendrait contredire la décision de la majorité. Pour rassurer le peuple qui aime bien le mot “démocrate”, le 16e président des États-Unis n’hésitera pas à définir la démocratie comme étant le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple. Et depuis, on ne cesse de définir la démocratie de cette façon. Sauf dans les dictionnaires. Le dictionnaire Larousse définit la démocratie comme étant un régime politique dans lequel le peuple exerce lui-même sa souveraineté, sans l’intermédiaire d’un organisme représentatif (démocratie directe) ou par représentants interposés (démocratie représentative.) Pour sa part, le Petit Robert ne contredit pas son concurrent: il définit la démocratie comme étant une doctrine politique d’après laquelle la souveraineté doit appartenir à l’ensemble des citoyens.

Au Québec, ce n’est qu’au début des années 1940, au moment où sévit la deuxième guerre mondiale et à l’occasion des interventions massives du gouvernement fédéral canadien, que les Québécois se sont vraiment intéressés à la démocratie. De la seconde guerre mondiale (1940) jusqu’à la crise d’octobre (1970), l’idée démocratique déferle sur le Québec comme un véritable raz de marée, écrit l’historien Michel Lévesque. Les citoyens réalisent que par leurs actions citoyennes ils ont fait une révolution tranquille, qu’ils ont travaillé à être davantage maîtres chez eux, qu’ils sont aptes à exercer une part de leurs pouvoirs souverains – ce qui requiert une démocratie, non pas représentative, mais participative. Les citoyens, de plus en plus avertis, rejettent cette définition d’un régime démocratique qui ne correspond pas à l’étymologie du mot “démocratie”. Ils se mobilisent et convainquent les élus de procéder à une réforme des institutions démocratiques : révision du mode de scrutin, procédures d’initiatives populaires, droit de rappel des députés, etc. Le gouvernement répond par des projets de loi, des sommets, des commissions parlementaires, consultations populaires, des rapports du directeur-général des élections – et des États généraux et ce depuis 1979. Résultats? Recommandations : positives de l’ordre des 80% des citoyens. Le peuple a parlé fortement, mais rien ne change. L’ensemble des revendications populaire rejetées. Pourquoi? Parce qu’une tradition parlementaire exige l’unanimité des partis présents à l’Assemblée nationale lorsqu’il s’agit de réformer les institutions politiques démocratiques!

Le peuple a compris. La démocratie moderne, c’est le gouvernement des élus, par les élus et pour les élus. C’est un mode de scrutin qui accorde un nombre de sièges à l’Assemblée nationale qui ne correspond pas au pourcentage des votes obtenus. Des consultations populaires et des recommandations ignorées par les élus.

La démocratie est mal nommée. Alors, de nombreux citoyens ne votent pas. Ils ne croient pas en cette démocratie qui n’en est pas une. Ils donnent raison au dictionnaire québécois, le Multi qui définit la démocratie ainsi : État où l’ensemble des citoyens élisent des représentants qui exercent le pouvoir.

Claude Béland

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Claude Béland
Claude Béland

Je suis un avocat devenu président du Mouvement Desjardins. Une carrière d’une cinquantaine d’années au service du coopératisme. Une première étape en cabinet privé, ensuite à la Fédération des caisses d’économie et ensuite dans le réseau des caisses populaires. Retraité, je demeure actif comme consultant auprès des entreprises de l’économie sociale. Professeur associé à l’École des sciences de la gestion de l’Université du Québec à Montréal, j’ai présidé les États généraux sur la réforme des institutions démocratiques. Je suis président du conseil d’administration de la Fondation Lionel Groulx et du Conseil d’éthique de l’industrie des boissons alcooliques. Conférencier et auteur de plusieurs livres, je participe à de nombreux débats sur les défis contemporains.