Pour une géographie volontaire de l’espace habité au Québec – 2e partie

Enjeux et défis de l’aménagement du territoire

Les planificateurs de l’occupation et de la vitalité des territoires ont pour premier devoir de s’investir dans l’identification, la compréhension et la mesure des évolutions en cours et de leur impact sur les rapports de la population et de l’activité économique avec l’espace. Ce champ de connaissances guide la formulation des grandes orientations d’aménagement et de développement territorial et l’élaboration des programmes d’intervention et des plans d’action des ministères et autres acteurs de l’organisation et de la dynamique des territoires.

Il va de soi que les autorités politiques doivent être parfaitement instruites des forces de changement de la société. C’est à cette condition que le projet de société à promouvoir sera en phase avec les réalités nouvelles et que les actions des pouvoirs publics pourront au mieux servir le leadership d’une géographie volontaire.

Le Québec à l’ère postindustrielle se construit avec ses zones métropolitaines, ses régions, ses villes petites et moyennes, ses villages et ses territoires ruraux. Redéploiement, reconquête et recomposition territoriale prendront le pas sur l’hyperurbanisation et l’hémorragie des régions. C’est un grand dessein à se donner et à mettre en œuvre.

 

De la concentration au redéploiement

Si le développement de l’économie industrielle et des services conjugué à la mécanisation des activités agricoles et à la marginalisation des campagnes sont à l’origine de l’exode rural, les évolutions économiques, sociales, culturelles et technologiques récentes expliquent l’évènement de l’exode urbain (voire première partie). À l’inverse du mouvement d’exode rural qui a appauvri démographiquement et économiquement les territoires ruraux et le réseau des petites villes, l’exode urbain porte un potentiel de reconquête et de redynamisation des régions et de leur maillage urbain.

La dématérialisation de plusieurs secteurs de l’activité économique, la mobilité accrue des personnes et des biens, la révolution numérique et la généralisation des technologies d’information et de communications (TIC), le travail à distance, la valorisation du patrimoine bâti et des paysages, la montée de nouvelles valeurs, la recherche d’une meilleure qualité de vie…, sont autant de réalités actuelles qui font éclater les frontières traditionnelles de la cité au profit d’une occupation desserrée et plus équilibrée de l’espace habité.

Si le Québec des années 1950 à 1990 a été celui du monopole industriel et urbain accompagné du déclin rural, celui des décennies qui suivent fera une large part aux régions et aux nouvelles ruralités dans une démarche d’interdépendance et de complémentarité avec l’armature urbaine. L’ère postindustrielle dans lequel nous sommes engagés modifie profondément la structure économique et les logiques de localisation, entraînant la reconfiguration de l’occupation et de l’organisation du territoire.

À partir du moment où l’impératif de la concentration s’érode, d’autres lieux que la grande ville deviennent propices pour de nombreuses fonctions et convoités pour des installations permanentes de résidence, de production et de loisir. Commence alors la réappropriation de territoires que plusieurs décennies d’abandon et de négligence avaient marginalisés.

Aux développements concentriques des première et deuxième couronnes de banlieues, se succèdent les installations dans les espaces à dominante rurale qui n’ont plus rien des caractéristiques de la banlieue traditionnelle. On est ici détaché de la trame mère urbaine, carrément implanté dans des milieux distincts, et arrimé aux communautés existantes, villes et villages. Bien que sans continuité spatiale avec la grande ville, des liens fonctionnels irriguent les relations centre-périphérie et ville-campagne.

Dans ce nouveau mode d’occupation du territoire, les villes centrales ne sont pas affaiblies. Elles y trouvent l’occasion de repenser leur rôle à travers leurs missions essentielles, libérées désormais des exigences d’une croissance illimitée inhérente au modèle de la concentration de l’ère industrielle dans lequel le capital de production et les populations tiraient les avantages de la proximité.

Un autre bénéfice que procure ce desserrement de l’espace habité, est la perspective d’un développement mieux équilibré du territoire ainsi qu’une lutte plus efficace aux disparités régionales. L’équilibre social du Québec est intrinsèquement lié à l’équilibre des territoires.

Ce nouvel intérêt pour des territoires qui, durant plus d’un siècle, ont été des terres d’exode, porte les capacités d’un projet susceptible de redessiner la carte de l’occupation du territoire au cours des prochaines décennies. Il y a dans ce potentiel de rééquilibrage territorial des mérites réels que les pouvoirs publics doivent comprendre et saisir pour en tirer avantage.

Ainsi, cette  détente  de la pression démographique et économique qui se manifeste dans les aires métropolitaines, permet d’entrevoir plus d’efficacité dans les politiques de gestion des problèmes urbains et de revitalisation des régions pour plus d’égalité et une meilleure qualité de vie pour tous.

 

Une convergence : développement durable et modèle polycentrique

Le contexte de desserrement des grands centres au bénéfice des régions survient alors que le développement durable s’impose à toute stratégie de croissance, obligeant à une remise en question de nos modes de production, de consommation et de transport, ce qui n’est pas sans interroger nos modèles d’organisation territoriale.

La consolidation et la promotion d’un réseau de villes moyennes en régions complété par un maillage de petites villes dotées adéquatement des infrastructures et services publics modernes, viendront appuyer des tendances mises au service d’un « projet territorial » déconcentré et durable. Les pouvoirs publics sont ici sollicités.

Le caractère durable du projet suppose un niveau élevé d’autonomie économique (emplois) et social (services) des villes en régions (villes régionales, villes de centralité, chefs-lieux de MRC) pour limiter la dépendance aux grands centres et les mouvements pendulaires quotidiens sur de grandes distances entre lieux de vie, lieux de travail et lieux de services.

Les PME et TPE sont le moteur principal de la croissance en régions. Des politiques spécifiques, en harmonie avec les grandes orientations d’aménagement et de développement du territoire, leur seront offertes pour susciter et accompagner des projets d’implantation et d’expansion.

Le  projet territorial national à mettre de l’avant serait ainsi polycentrique, c’est-à-dire constitué de plusieurs centres urbains, pôles d’un dynamisme économique et social régional, limitant la dépendance aux grands centres. Les MRC constitueraient l’assise institutionnelle de ce modèle d’organisation territoriale, composant une nébuleuse de bassins de vie, d’activités et d’emplois. Chaque entité bénéficierait d’un haut niveau d’autonomie de proximité, assuré par les dispositions politiques, administratives et fiscales d’une véritable politique de décentralisation en faveur des trois niveaux de collectivités territoriales (MRC et agglomération, municipalités locales et régions).

Ce polycentrisme s’appliquerait aussi aux grandes villes, l’objectif étant de créer, à l’intérieur des limites des agglomérations, des territoires disposant d’une certaine autonomie pour faciliter le bon fonctionnement urbain et pour mieux répondre aux principes du développement durable.

Plus que jamais l’aménagement du territoire est interpelé comme outil de l’action publique pour formuler des orientations de développement et programmer des interventions déterminantes en faveur d’une géographie volontaire qui fasse converger les tendances économiques, sociales, environnementales et technologiques, avec le redéploiement des grandes villes, la reconquête des régions et le développement durable. Ce qui suppose regard prospectif, nouveau paradigme de développement et détermination politique.

L’aménagement du territoire ne doit plus se limiter à accompagner et à encadrer les mouvements de croissance. Il doit les orienter de façon à dessiner une géographie de l’occupation et de la vitalité de l’espace habité qui soit conforme au projet de société, reflet des évolutions en cours et des valeurs collectives, tel le développement durable.

 

Deux enjeux : villes durables et équilibre des territoires

Le réseau urbain du Québec ne connaît pas les niveaux d’encombrement et de dysfonctionnement de mégalopoles tels New York, Paris, Los Angeles ou Mexico, mais n’a pas moins à faire face à des problématiques urbaines qui vont en s’aggravant. Cette situation handicape la qualité de vie des citoyens et oblige à des actions soutenus et coûteuses de la part des pouvoirs publics.

Par ailleurs, plusieurs régions intermédiaires et périphériques de l’espace québécois souffrent d’un déficit de vitalité économique et démographique, largement attribuable à la forte concentration de la population et des investissements productifs sur les régions métropolitaines de Montréal et de Québec. Cette situation est à la source de profondes disparités territoriales, tant économiques que sociales, qui plombent l’essor de la société tout entière.

L’aménagement du territoire a un rôle capital dans l’action publique. Deux grands enjeux se posent : le développement durable des grandes villes et l’équilibre des territoires pour plus d’égalité et de justice sociale. Des enjeux qui soulèvent trois principaux défis.

 

Trois défis pour l’avenir des territoires

1er défi : densifier, verdir et réhumaniser les grandes villes

La façon dont la ville est construite influence la manière de vivre de ses habitants. Il faut des politiques d’urbanisme favorisant la mixité de l’habitat, l’économie d’espace, la mobilité, la proximité des services, la qualité de l’air et de l’eau potable.

Il n’existe pas de solution toute faite pour rendre une ville durable. Plusieurs aspects de la vie urbaine doivent être abordés. Il ne s’agit pas seulement de construire des espaces verts, d’attirer des entreprises écologiques innovantes ou d’établir un réseau efficace de transport public. Il faut voir la ville comme un tout en y intégrant le bien-être de ses habitants.

La mixité réfère à la cohabitation de différents types d’habitations incluant des grands immeubles ainsi que des maisons particulières avec jardin. La densification et la « verticalisation » de l’habitat ne sont pas incompatibles avec la présence d’un certain pourcentage de maisons individuelles. Ainsi, selon Pierre Merlin : « Des maisons de ville, comparables à la forme traditionnelle des villages, avec jardin à l’arrière, permettent d’avoir 150 m2 de jardin sur 250 m2 de terrain. Cela correspond à un coefficient d’occupation des sols de 0.6 et permet de mettre 40 logements à l’hectare, soit une densité équivalente à celle des grands ensembles.»[1]

Montréal et Québec ont des Plans métropolitains d’aménagement et de développement (PMAD) pour les deux prochaines décennies. Ces plans font-ils suffisamment preuve de prospective? Ont-ils la souplesse nécessaire pour s’adapter aux changements économiques, sociaux et environnementaux qui imposent de nouvelles approches d’aménagement du territoire? Favorisent-ils suffisamment la densification pour contrer l’étalement? Les dispositifs d’application ont-ils la rigueur nécessaire pour faire face aux pressions du développement? Les terres agricoles en périphérie sont-elles vues comme une ressource à protéger ou une réserve foncière en attente d’urbanisation?

 

L’exemple des écoquartiers

Les écoquartiers proposent une vision renouvelée et moderne de la ville et de l’aménagement du territoire.

Cette nouvelle approche est possible en améliorant la qualité du cadre de vie, en dynamisant les quartiers et les territoires par la création d’emplois et d’activités, en visant une plus grande performance énergétique des bâtiments, en privilégiant les circuits courts et en favorisant des usages plus « vertueux ».

Les écoquartiers sont en quelque sorte des laboratoires de la ville de demain: compacte, écologique, conviviale et au bilan carbone neutre. Trois projets d’écoquartiers sont en cours de réalisation à la ville de Québec : D’Estimauville, Pointe aux Lièvres et la Cité Verte.

 


 

Exemple de la Cité Verte

Plus de 800 unités d’habitation seront aménagées dans la Cité Verte, située dans le quartier Saint-Sacrement. Déployés sur un site de 93 000 m2, les bâtiments seront regroupés autour d’équipements à caractère collectif.

La Cité Verte est un projet multirésidentiel d’envergure pour la région dans le domaine du bâtiment vert et intelligent. Les investissements totalisent de plus de 300 millions de dollars.

L’alimentation énergétique de la Cité Verte est assurée par une centrale thermique utilisant la biomasse. Le recours à une alternative aux méthodes traditionnelles de traitement des déchets fait partie intégrante des stratégies écologiques adoptées à la Cité Verte. La gestion des matières résiduelles est assurée par un réseau de conduites souterraines dont la gestion est entièrement automatisée. La gestion efficace de l’eau passe par la rétention des eaux de pluie et son assainissement.

 


 

L’exemple des Montgorges dans la partie ouest de la ville de Poitiers (France).

La zone des Montgorges à Poitiers s’étend sur environ 35 hectares. Un tiers de cette surface est dédié à l’activité économique, et les deux tiers restants sont réservés à l’habitat, aux équipements et services publics et aux commerces de proximité, organisés autour d’une place. 25 % de la surface de l’opération est consacré aux espaces verts publics. L’opération comprend en tout la construction de 800 logements (dont un minimum de 30 % de logements sociaux), accueillant environ 1 700 personnes.

Le projet, engagé dans une démarche pour obtenir le label écoquartier, a été conçu autour d’objectifs environnementaux, avec ses hectares d’espaces verts, son parc urbain, sa prise en compte de la biodiversité, son respect du site, et ses normes de construction. Priorité aux économies d’énergie avec l’installation de panneaux photovoltaïques sur les toits, récupération des eaux de pluie avec 2 bassins de rétention végétalisés, et mise en place de cheminements doux pour favoriser les piétons et les cyclistes.

 


 

Verdir la ville

La surminéralisation et la bétonisation de nos villes engendrent des îlots de chaleur, le ruissellement des eaux de pluie et la détérioration de la qualité de l’air.

 De plus en plus d’initiatives voient le jour pour créer des endroits de nature dans les villes : parcs publics, murs végétalisés, jardin partagés, parterres de fleurs et arbustes, ruelles fleuries… Mais certains voient encore plus grand et tentent de mettre en place des projets des plus innovateurs pour rapprocher les zones urbaines de la nature. Ainsi, la ville de Chicago a mis en place un vaste plan de végétalisation des toits. Plus que des coins de nature perchés sur les immeubles, ces jardins sont des lieux de vie où se côtoient les générations. La petite production maraîchère est distribuée aux riverains.

 

La ville nourricière

À San Francisco une association pratique la greffe sur les arbres publics. Le but est de rendre les arbres de l’espace public capables de produire des fruits.

Marco Castro Cosio, designer américain, voit grand ! Son rêve qui peut sembler fou, est de faire pousser sur les toits des bus de la ville de New York, des potagers dont les fruits et légumes seraient destinés aux habitants des quartiers. Avec un parc de 4500 bus, la ville a un beau potentiel de jardins roulants !

Le concept de villes nourricières s’impose de plus en plus dans les approches d’aménagement urbain. Montréal, avec les fermes Lufa, souscrit à ce mouvement[2]. La création de villes et villages nourriciers repose sur la mise en place de systèmes alimentaires de proximité, prospères, équitables et sains. L’agriculture urbaine, les jardins communautaires, les pelouses et les parterres transformés en jardinets sont autant de forme de contribution à l’agriculture de proximité qui vise la sécurité alimentaire.

Au Québec, l’organisme Vivre en ville[3] est un ardent défenseur des diverses formes de production agricole en milieu urbain. Au printemps 2014, il lançait l’ouvrage Villes nourricières : mettre l’alimentation au cœur des collectivités[4].

 Pour sa part, l’Association des architectes paysagistes du Québec s’est donnée pour projet, avec la collaboration des autorités de la ville, de faire de Sherbrooke une «ville nourricière». Par différentes actions d’information et de sensibilisation, l’organisme tente de mobiliser les citoyens pour développer au maximum leur autonomie alimentaire, par le biais de jardins devant leurs habitations, sur les toits, de façon communautaire et autres.

 

« Réhumaniser les grandes villes »

L’expression est du sociologue et philosophe français Edgar Morin. Il déclare :

« Quand un système ne parvient pas à traiter ses problèmes vitaux soit il se désintègre, soit il se métamorphose. Nous n’avons pas encore commencé les réformes qui nous conduiraient à la métamorphose. Il s’agit d’abord de réhumaniser les villes et de revitaliser les campagnes. (…) Il n’y a pas seulement les résistances, mais aussi les initiatives et les capacités créatrices. Des milliers d’initiatives locales fleurissent (associations écologiques, résurrection de villages, réseaux de solidarités, etc.) qui témoignent d’un puissant vouloir vivre. Mais ces initiatives sont isolées et ne se connaissent pas les unes les autres. Aucune administration, ni parti ne les recense, ni ne leur permet d’échanger leurs expériences. Le changement se nourrira de la convergence de ces multiples initiatives dispersées ou locales. Celles-ci commenceront à devenir une force politique à partir du moment où émergera la conscience qu’il faut changer de Voie.»[5]

Réhumaniser la ville c’est sortir du culte de la croissance et passer à la civilisation du qualitatif; c’est promouvoir les transports publics et la piétonisation, favoriser la réinstallation des commerces de proximité, prioriser l’échelle du quartier. Cette philosophie du développement s’inscrit dans un temps long, de « l’essentiel » par opposition à celui de l’urgence et de la « gestion », du chiffré et du toujours plus.[6]

 

2e défi: Réoccuper et dynamiser les régions en misant sur la nouvelle économie et la transition numérique

Aux efforts déployés de l’interne pour « réinventer la ville », des éléments inattendus de solutions sont portés par des évolutions de société qui modifient les rapports villes/campagnes, centre/périphérie. Ils nous viennent des régions et des zones rurales en voie de reconquérir la préférence d’un nombre croissant de familles, de travailleurs et d’entreprises dans le secteur des PME et TPE en quête d’un lieu d’installation.

L’attractivité reconquise de plusieurs régions et territoires ruraux, conjuguée aux dysfonctionnements des grandes villes, génère le nouveau phénomène de l’exode urbain qui porte un potentiel insoupçonné de réorganisation territoriale. Un potentiel que l’aménagement du territoire ne saurait contraindre mais mobiliser pour atténuer la pression démographique et économique sur les aires métropolitaines et favoriser la revitalisation des régions et des territoires ruraux.

 

Villes petites et moyennes et villages en régions à la rescousse des grandes villes

L’attrait pour les petites et moyennes villes et les territoires ruraux en régions, peut désormais être mis à contribution à travers des efforts déterminés, concertés et réalistes pour favoriser un modèle polycentrique de l’espace habité dans des rapports renouvelés entre villes et campagnes, aires métropolitaines et régions, centre et périphérie.

Comme mentionné plus haut, plusieurs conditions sont aujourd’hui réunies, notamment dans les pays d’économie postindustrielle, pour un allègement des grandes villes au profit des petites et moyennes villes en région et une reconquête et recomposition des territoires ruraux. L’exode urbain marque le pas de cette tendance qui mérite qu’on s’y intéresse puisque révélateur de nouveaux rapports entre les activités économiques, la population et l’espace.

Le relâchement de la pression économique et démographique sur les grandes villes doit être vu comme une chance à saisir pour repenser et redéfinir ces milieux de vie et de production. Et aussi pour mieux arrimer les grandes villes à un système urbain aux composantes hiérarchisées, interdépendantes et complémentaires afin d’irriguer la totalité de l’espace habité du territoire québécois des flux économiques et démographiques nécessaires à un meilleur partage de la richesse collective et accéder à une certaine égalité des territoires. Le réseau urbain qui structure l’organisation de l’espace occupé du Québec est moins hiérarchisé qu’en Ontario et que dans la majorité des pays européens.

 


 

Préconiser une politique d’aménagement du territoire pour une configuration spatiale de type polycentrique en vue d’un réseau urbain qui structure une occupation et une organisation de l’espace habité plus équilibrées, est aujourd’hui une entreprise non seulement souhaitable mais réaliste.

 


 

Le redéploiement territorial hors régions métropolitaines ne doit pas être perçu seulement comme le refus d’une certaine urbanisation, mais comme la réponse spatiale à des évolutions de la société qui redonnent une attractivité à un plus grand nombre de lieux et qui contribuent, conséquemment, à ralentir le mouvement d’hyperurbanisation des grands centres et à offrir des sites alternatifs de vie et de production. Les régions et leurs réseaux de petites et moyennes villes, de villages et d’espaces ruraux deviennent des lieux d’accueil pour des familles, des travailleurs et des entreprises, libérés désormais de l’obligation de la concentration dans les aires métropolitaines.

 

Édifier des écosystèmes plutôt que des infrastructures

Si les infrastructures et les équipements urbains de types autoroutes, réseaux d’égouts et d’aqueduc, systèmes de transport, parcs industriels, centres d’achats et terrains de stationnements ont caractérisé le développement de la société industrielle concentrée, l’aire postindustrielle réclame davantage des écosystèmes. C’est-à-dire des milieux de vie et de travail qui réunissent les éléments économiques, financiers, sociaux, culturels, technologiques et environnementaux qui, en interaction, vont favoriser le bien-être des citoyens tout autant que l’initiative et le succès économique. Ces milieux, conjugués à des expertises spécifiques sont qualifiés de « territoires intelligents », villes et régions (traduction de smart cities, smart territories).

L’approche systémique, associée à la prospective, s’impose aujourd’hui aux plans et stratégies d’aménagement et de développement du territoire. Le démarchage et l’aide financière et technique au démarrage d’entreprises ne sont que des éléments de ces écosystèmes. La vision, l’audace et le courage politique assureront leur formulation et leur mise en œuvre. La rapidité et la profondeur des changements ne s’accommodent plus des solutions établies. Il y a obligation d’innovation.

L’abolition par le gouvernement Couillard des CLD et des CRÉ, organismes de premier ordre du développement local et régional, témoigne de la méconnaissance du rôle de tels organismes dans le processus de mise en place des écosystèmes de production préalables au démarrage ou à l’accueil de PME et TPE dans les villes petites et moyennes et les villages en régions. Méconnaissance aussi de la contribution des régions au développement global du Québec. Il est impératif de rétablir ces missions dans le cadre du prochain pacte fiscal. Si les MRC doivent en prendre le leadership, qu’elles disposent des compétences et des ressources appropriées.

 

3e défi : Revaloriser et recomposer les territoires ruraux

La ruralité d’aujourd’hui et de demain ne sera jamais plus celle des années 40 et 50. Elle est inscrite dans la modernité et se fait terre d’accueil pour de nouveaux résidents, de nouvelles activités et de nouvelles valeurs. Elle évolue à travers des liens d’interdépendance et de complémentarité avec la ville. La modernité n’est pas synonyme d’urbanisation et l’adhésion du monde rural à la modernité ne doit pas se traduire par son urbanisation.

Il faut prendre toute la mesure de la ruralité dans son sens contemporain et dans la dynamique évolutive actuelle de la société québécoise, et se donner les moyens pour en préserver son identité propre et ses caractéristiques fondamentales à la base de son attractivité reconquise.

Quelles sont les menaces qui pèsent sur la ruralité désormais convoitée, fréquentée, réoccupée et en voie de recomposition? La plus grosse menace, c’est le promoteur immobilier privé qui a, généralement, trop de pouvoir par rapport aux politiques publiques. Il agit souvent au détriment du culturel et du paysager. Bien que transformé dans ses fonctions, le milieu rural peut conserver son identité, sa distinction.

Une autre menace est liée à un déficit de connaissances et de pratiques d’un aménagement et d’un urbanisme spécifiques aux territoires ruraux. Du fait de ce déficit, le réflexe est d’appliquer des modèles et des règles qui ont été conçus pour des milieux urbains. Les conséquences seront vite ressenties : la campagne devient une imitation de la ville.

La ruralité évolue, elle n’est plus celle d’il y a cinquante ans. Les familles aussi ont changé. Il faut voir les transformations en milieu rural comme les manifestations d’un processus de recomposition vers de nouvelles formes de ruralité. Il convient d’intégrer certains éléments du monde urbain au monde rural, en prenant soin toutefois de préserver les caractéristiques spécifiques de la ruralité et d’éviter le transfert du modèle urbain d’habitat.

La nouvelle ruralité n’est plus associée aux seules fonctions agroforestières, et de pêche en zones côtières, mais à une cohabitation de fonctions qui fait la part belle à l’économie du savoir que favorisent la démocratisation du numérique et des nouvelles technologies d’information et de communications. La fibre optique et les liaisons par satellites ont remplacé le tracteur dans plusieurs rangs et des activités de transformation et de services, complétées par le télétravail et la fonction résidentielle, redonnent vie à des secteurs désertés par une agriculture de misère sur des terres pentues et rocheuses.

L’activité agricole n’est pas pour autant abandonnée là où les sols ont un réel potentiel de mise en valeur. La pratique conventionnelle y côtoie de nouvelles formes d’agriculture en termes de taille des unités de production, de choix de production, de mode de gestion, de niveau d’investissement, de méthodes culturales (agriculture biologique, agriculture raisonnée…), de conciliation travail-famille-engagement extérieur.

Dans ce contexte, la ruralité est reconquise après plus de 50 ans de négligence, d’abandon, de « maltraitance » dans plusieurs régions. Reconquise mais aussi réinventée et recomposée dans un rapport étroit avec la modernité et le monde urbain. Il ne faut toutefois pas en déduire qu’elle est une extension de la ville, ou qu’elle est en attente d’urbanisation.

La nouvelle ruralité en voie d’élaboration est inédite : inédite dans ses forces de reconstruction, dans les valeurs qui animent ses nouveaux résidents, dans la structure de ses activités, dans son caractère multifonctionnel, dans ses relations avec le réseau urbain et avec la société globale, dans ses modes de gouvernance. Complément indispensable à la ville, la ruralité moderne a son identité propre et procure une contribution utile au développement de la société québécoise tout entière.

Edgar Morin nous rappelle :

« …la nécessité de s’inscrire dans une action continue en faveur de deux courants qu’il faut développer: la réhumanisation des villes et la revitalisation des campagnes. Cette dernière comporte la nécessité de réanimer les villages par l’installation du télétravail, le retour de la boulangerie et du bistro »[7]

On comprendra « l’installation du télétravail » comme la participation à la nouvelle économie et « le retour de la boulangerie et du bistro » comme un appel aux activités de production et de cohésion sociale.

L’abolition de la Politique nationale de la ruralité et le retrait du financement de la coalition Solidarité rurale du Québec par le gouvernement Couillard furent de déplorables décisions, inspirées d’une vision à courte vue.

La Loi sur la protection du territoire et des activités agricoles, adoptée en 1978, doit être modifiée pour assurer son adaptation aux nouvelles réalités du monde rural, tout en poursuivant sa double mission de protéger les terres ayant un réel potentiel de développement agricole et de freiner l’étalement urbain.

 

Changer notre regard sur l’avenir et agir avec audace

Élus, chercheurs, entrepreneurs, analystes… ne sommes pas là pour perpétuer des façons de faire élaborées dans des contextes qui ont peu à voir avec les réalités d’aujourd’hui ! La force et la rapidité des changements obligent à l’innovation, à l’audace et au courage.

« L’époque actuelle nous invite à revoir nos modèles. Dans le cadre de cette réflexion, il faut voir ce qui émerge déjà. Qu’on le veuille ou non, c’est à partir de cette émergence que l’avenir sera construit.»[8]

 

[1] MERLIN, Pierre, universitaire et haut fonctionnaire, spécialiste de l’urbanisme, de l’aménagement et de la démographie. Fondateur et directeur de l’Institut d’urbanisme de l’Académie de Paris. Professeur d’aménagement et d’urbanisme à l’Université de Paris 1. Président de l’Institut d’urbanisme et d’aménagement de la Sorbonne. Auteur de L’exode urbain. La documentation française, 2009. Extrait d’entrevue, Maires de France, déc. 2010 : L’exode urbain est plus rapide que ne l’a été l’exode rural.

[2] Les Fermes Lufa est une entreprise agricole et technologique située dans le quartier Ahuntsic-Cartierville de Montréal au Québec. Elle est réputée pour avoir érigé la première serre commerciale du monde sur le toit d’un immeuble http://lufa.com/fr/

[3] Organisation d’intérêt public, Vivre en Ville contribue, partout au Québec, au développement de collectivités viables, œuvrant tant à l’échelle du bâtiment qu’à celles de la rue, du quartier et de l’agglomération.

[4] Dans sa collection «  Outiller le Québec », 142 pages.

[5] Propos recueillis par Eric Tariant. Voir : www.iiac.cnrs.fr/CentreEdgarMorin/spip.php?action=acceder

[6] En France, le mouvement Bleu, blanc, zèbre initié par l’auteur Alexandre Jardin veut promouvoir l’action solidaire. Créé en 2014, Bleu, blanc, zèbre veut impulser une véritable révolution solidaire où chacun sera acteur des changements: http://www.bleublanczebre.fr/

[7] MORIN, Edgar; http://www.lemonde.fr/idees/article/2007/04/24/si-j-avais-ete-candidat-par-edgar-morin_901079_3232.html#

[8] VENNE, Michel, directeur de l’Institut du Nouveau monde (INM); Nous.Blogue, La société civile se réinvente, Billet du 26 juin, http://nousblogue.ca/la-societe-civile-se-reinvente/

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Bernard Vachon

Deuxième d’une famille de neuf enfants, j’ai grandi dans les quartiers ouvriers de Rosemont et de Montréal-Nord. La culture, le sentiment identitaire, les études et l’entraide étaient des valeurs fortement stimulées au sein de la famille. Détenteur d’un doctorat de la London School of Economics and Political Science en Angleterre ainsi que de l’Université de Liège en Belgique dans les domaines de l’aménagement et du développement territorial, j’ai fait carrière comme professeur-chercheur au département de géographie de l’Université du Québec à Montréal durant 32 ans (1969-2000). Mes domaines de spécialisation sont le développement local et régional, le Québec rural, la décentralisation et la gouvernance territoriale. Parallèlement à mes enseignements et ma recherche, j’ai exploité avec ma famille une ferme ovine, Chantemerle, de 1979 à 1989, dans un petit village sur les contreforts des Appalaches dans le Bas-Saint-Laurent, un lieu qui s’est avéré un laboratoire d’observation et d’analyse des problématiques de dévitalisation et de « recomposition » territoriale. Nous possédons toujours ce petit coin de ruralité, espace de ressourcement et d’inspiration. Suite à mon départ à la retraite, j’ai agi comme formateur, conférencier et consultant auprès de ministères, associations municipales, MRC et municipalités locales dans mes domaines de compétence. Je consacre désormais l’essentiel de mes temps libres à l’écriture (livres, blogues, articles, …), au bénévolat et à ma famille. Jean-Sébastien Bach, l’homme et son œuvre, est un compagnon de tous les jours. Ma collaboration à ce blogue est motivée par le désir de participer au mouvement de développement collectif qui se déploie dans toutes les régions du Québec, porteur d’une force insoupçonnée pour faire face aux grands défis qui confrontent la société actuelle.