Peut-être avez-vous lu mon billet du 1er mars 2017 à propos de la paix. Peut-être pas. J’y explorais les liens potentiels entre la surpopulation humaine et la difficulté de cohabiter paisiblement. Une question de compétition pour des ressources qui se font plus rares, si je résume.

Le texte que je signe aujourd’hui s’inscrit dans la suite. Il a pour déclencheur la page Idées du Devoir du 1er et 2 avril [1]. Deux géographes de l’Université de Montréal, Rodolphe De Koninck et Sébastien Rioux, y réfutent l’hypothèse de la surpopulation pour expliquer la surexploitation des ressources. Ils répondent à un autre texte, celui de Jean-Pierre Sauvé, qui attribue la détérioration grandissante de la biosphère à la surpopulation.

La vérité étant souvent cachée dans la pluralité, les interstices et les nuances, les positions des trois auteurs me semblent plus complémentaires qu’antagonistes. Quoi qu’il en soit, elles me poussent à creuser davantage.

Essentiellement, messieurs De Koninck et Rioux avancent que la population mondiale devrait se stabiliser au cours de la 2e moitié du XXI siècle, dans les 9 milliards et quelque. Tu parles d’une bonne nouvelle! Malthus [2] aurait eu tort avec sa théorie de la croissance exponentielle.

Pour les deux auteurs, le problème réside plutôt dans la répartition inégale de la richesse et des ressources. L’agriculture mondialisée produit actuellement suffisamment de nourriture pour 10 milliards d’humains. Cependant, nous en gaspillons le tiers et sommes très peu enclins à partager équitablement les pains comme les profits.

Toujours selon De Koninck et Rioux, dans notre capitalisme de la croissance infinie, l’offre pèse plus lourd que la demande. Excessive, elle pousse à la boulimie consumériste et au gaspillage, devenus tous deux structurels.

La destruction de la biodiversité et la croissance des inégalités ne sont donc pas inéluctables (autre excellente nouvelle), mais relèvent de choix politiques, économiques et sociaux qui peuvent être changés (c’est là que les défis commencent). Les auteurs en appellent à un développement alternatif pour rompre notre aliénation collective face à un modèle dominant qui, finalement, ne desservira jamais qu’une minorité. 

La prospérité durable selon Tim Jackson

En écrivant son livre Prosperity without Growth – Economics For a Finite Planet en 2009 [3], Tim Jackson a tracé les contours de cet autre modèle de développement, celui de la prospérité durable, faisant place au bien-être humain et au respect des limites écologiques.

Ce professeur du Centre for Environmental strategy (CES), de l’Université de Surrey au Royaume-Uni, appuie son propos sur de nombreux résultats de recherche. Il écrit notamment : « si la participation [à la vie de la société] est vraiment ce qui compte et si les biens matériels fournissent un langage [par lequel nous communiquons] … nous sommes en présence d’une énigme… La société occidentale moderne semble être en proie à une récession sociale. Un accord surprenant existe autour de ce constat dans l’ensemble du spectre politique. »

Citant les travaux du psychologue Tim Kasser, Jackson soutient que les valeurs matérialistes comme la popularité, l’image et la réussite financière sont en opposition, sur le plan psychologique, avec les valeurs intrinsèques que sont l’acceptation de soi et l’appartenance à une communauté. Si on en croit la fameuse pyramide de Maslow, ce sont plutôt ces dernières qui répondent aux besoins humains fondamentaux et contribuent à notre bien-être.

Un bonheur superficiel et éphémère que de posséder une nouvelle voiture, si ce n’est d’y amener sa famille en pique-nique. Il semblerait que oui. On pourrait peut-être même se passer de voiture.

Selon la sociologue Kate Soper (également citée par Jackson), on observe une montée des valeurs et des modes de vie alternatifs : un nouvel hédonisme. Elle y voit une réaction de désenchantement face aux promesses de la société de consommation. Celle-ci aurait dépassé un point critique, au-delà duquel le matérialisme serait tout simplement nuisible au bien-être humain.

Changer la norme

Ainsi, même du champ droit, on constate les effets néfastes du matérialisme, de l’humain devenu consommateur. On perçoit les pertes, l’atrophie des liens sociaux, de notre capacité d’empathie et de solidarité.

Si le mur est visible de tous les horizons, force est de constater que la volonté de changer le modèle, d’imaginer la prospérité sans corollaire de croissance économique, n’est pas aussi largement partagée.

Les initiatives prônant un ralentissement et une simplicité volontaire [4], à plus ou moins grande échelle, plus ou moins radicalement, se sont effectivement multipliées dans les dernières années. Plusieurs regroupements ont gagné en force et en reconnaissance : communautés de type écovillages, comme grands mouvements altermondialistes. Ces initiatives restent toutefois fragiles, parce que marginales face au courant dominant.

Les normes sociales sont des vecteurs puissants qui forgent, guident et contraignent les comportements. Comme le dit encore Jackson, « elles influencent profondément le degré de facilité ou de difficulté d’un comportement durable ».

S’il n’est pas facile de s’extraire de la norme, il l’est encore moins de demeurer en marge. Tout nous y ramène dans nos rapports avec les autres et la réponse à nos besoins. Qui tente de vivre en autarcie alimentaire et énergétique se trouve souvent contraint de transgresser les règlements municipaux ou se bute à la perception négative de ses voisins.

Mieux vaut avoir des alliés. Certains contextes sont plus favorables et certaines communautés sont plus soutenantes que d’autres.

La transition

Comment passer de la marginalité à une nouvelle norme économique, écologique et sociale?

Début avril à Montréal, se sont enchaînés deux événements aux sujets connexes : l’un organisé par le centre de liaison et de transfert Territoires innovants en économie sociale et solidaire (TIESS), l’autre par le Centre de recherche sur les innovations sociales de l’Université du Québec à Montréal (CRISES – UQAM). On y a beaucoup parlé de la transition.

J’ai appris que l’idée de transition s’est d’abord développée en réponse à la pénurie d’énergies fossiles annoncée. Avec la prise de conscience du réchauffement climatique et de ses impacts, la transition énergétique est devenue une nécessité partagée par un large spectre d’acteurs.

Dans l’un des ateliers du colloque du CRISES, René Audet, titulaire de la Chaire de recherche sur la transition écologique de l’UQAM, a apporté une intéressante distinction entre la transition vers une économie verte et la transition écologique vers un développement durable. Un fossé sépare les deux visions : celui du maintien ou de la transformation du modèle en place.

On peut ranger dans l’économie verte la toute récente création, par le gouvernement du Québec, d’une grappe industrielle pour soutenir l’industrie du transport électrique. Dotée d’une enveloppe de 4,4 millions sur 5 ans, le président du conseil consultatif n’est nul autre qu’Alexandre Taillefer, notre vedette-champion-entrepreneur [5].

Dans ce modèle, les dominants restent les dominants, le système économique mondialisé se tient bien en selle, mais s’adapte à de nouvelles niches. Il s’agit essentiellement d’une course à l’avantage concurrentiel pour les entreprises qui prennent le virage vert.

La transition écologique, elle, suppose un renversement du paradigme de croissance actuel [6]. Elle appelle à la responsabilité envers l’écosystème auquel nous appartenons et duquel nous puisons nos ressources. Elle fait une large place aux initiatives citoyennes, ainsi qu’à des modèles économiques alternatifs, tels que l’économie sociale et solidaire, l’économie de partage ou le troc (dont les expériences de monnaies locales).

Ces deux visions de la transition à mener ne sont pas nécessairement antagonistes. Elles peuvent probablement cohabiter, le doivent même peut-être, dans une perspective réaliste et pragmatique tenant compte de la pluralité des intérêts et de notre économie mondialisée.

Il faut toutefois être collectivement vigilants.

Les alliances

Un article du Devoir paru le 25 mars 2017 [7] cite le chercheur Benoît Lévesque, sociologue et professeur émérite à l’UQAM : « Ils [ceux qui s’en remettent à un rééquilibrage du marché autour des technologies et des énergies propres, ceux qui remettent en question la logique de croissance et ceux qui prônent une diversification des modèles économiques] se rapprochent dans la mesure où ils sont d’accord pour une décroissance de ce qui est toxique, du gaspillage et de l’utilisation des énergies fossiles. Cela amène plusieurs acteurs, pour des raisons et des argumentaires différents, à se mobiliser. »

Quand on s’allie, on gagne en force. Certaines alliances méritent toutefois d’être observées de plus près. Stratégie de lobby ou récupération des acteurs des mouvements écologiques et sociaux, le cas de SWITCH est intéressant.

Sa mission est rassembleuse, habilement rédigée : « SWITCH, l’Alliance pour une économie verte au Québec, souhaite accélérer le virage vers une économie verte afin de contribuer à une société québécoise innovante, résiliente, concurrentielle, qui réconcilie équité sociale, environnement et qualité de vie. SWITCH travaille à l’émergence d’une vision et d’un leadership social, politique et économique clairs, au développement d’une plus grande cohérence dans les politiques et les interventions de l’État et à la convergence des initiatives du secteur public, privé, associatif, coopératif et mutuel et de la société civile en faveur d’une économie verte. »

L’objectif est résolument économique.

Il faut savoir que SWITCH est coordonnée par une boîte de relations publiques (Copticom). Quant aux partenaires, on peut raisonnablement se questionner sur l’étendue et la nature de leurs intérêts communs : Cycle Capital Management, La Fondation David Suzuki, Écotech Québec, la grappe des technologies propres, Équiterre, L’Association de l’Aluminium du Canada, Enerkem, Innergex, Desjardins, Gaz Métro, Le Regroupement national des conseils régionaux de l’environnement du Québec (RNCREQ), Conseil du patronat du Québec (CPQ) et L’Association canadienne de l’énergie éolienne (CanWEA).

Je ne sais pas ce qui s’y passe quand il est question de réduction globale de la consommation, d’achat local, d’agriculture urbaine, d’énergie solaire ou des impacts environnementaux de l’industrie de l’aluminium… J’aimerais être un petit oiseau.

Je ne sais pas si nous y arriverons. L’humanité étant ce qu’elle est, je sais cependant que ce sera une question de rapport de force, de point de bascule. Quand le développement durable deviendra incontournable, par conviction ou par opportunité, nous pourrons enfin prendre le virage.

En attendant, il faut bâtir les possibles : se rassembler, prendre du pouvoir, expérimenter, innover, documenter, promouvoir. Il faut s’occuper de la transition.


[1] « La bombe démographique est un pétard mouillé », Rodolphe de Koninck et Sébastien Rioux, Département de géographie de l’Université de Montréal, paru dans la page Idées, Le Devoir édition du 1er et 2 avril 2017

[2]  Thomas Robert Malthus (1766-1834), économiste britannique connu pour ses travaux sur les rapports entre la croissance de la population humaine et la production, cité dans le billet du 1er mars 2017.

[3] JACKSON, Tim (2009). « Prosperity without Growth – Economics for a Finite Planet ». Éditions Earthscan, UK.

[4] Duane Elgin, chercheur à l’Université de Standford, a défini en 1991 la simplicité volontaire comme un « mode de vie extérieurement simple, mais intérieurement riche ». Il en a d’ailleurs fait le fondement de la notion de progrès humain.

[5] Je pense que notre Gouvernement a compris qu’il pouvait tirer profit de la propension des Québécois à adopter des vedettes, des « do-ers », et à les tartiner partout. Avec Pierre Lavoie, Ricardo Larrivée et Pierre Thibault, ça commence à faire une belle brochette (de gars).

[6] En fait, l’idée d’un changement du modèle de développement n’est pas récente. Elle a commencé à prendre forme à la fin des années 60’ et 70’. Il faut cependant attendre la publication de « Notre avenir à tous » (1987), puis la conférence de Rio (1992) pour qu’elle s’articule et prenne de l’ampleur.

[7] « La transition écologique source d’innovations » paru dans Le Devoir, édition du 25 mars 2017

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2 Commentaires

  1. Superbe réflexion Geneviève, et fort bien documentée. Un texte riche mais j’aime par-dessus tout ta capacité de rechercher des lieux de passage et de rencontre plutôt que de nourrir les antagonismes.

    1. Merci Georges! On m’en a déjà fait le reproche, figure toi… 🙂 Je suis convaincue qu’il faut faire avec les différences. Si non, elles nous freineront toujours.

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Geneviève Giasson
Geneviève Giasson

Je me nomme Geneviève Giasson. Professionnellement, je suis coordonnatrice générale de Communagir. Personnellement, une passionnée-pragmatique, engagée pour un monde plus équitable, où les humains prennent soin de ce qui leur est commun comme de ce qui leur est propre. Un peu idéaliste, mais qu’importe. Ce sont les rêves qui poussent en avant! Le développement local et régional et les enjeux sociaux et environnementaux m’interpellent depuis toujours. D’abord comme communicatrice et intervenante, auprès des jeunes, des ainés et des personnes défavorisées. Puis, durant plus de 15 ans, comme développeuse de projets collectifs en Afrique et ici. Enfin, aujourd’hui, à la barre d’une belle organisation, Communagir, qui appuie au quotidien les efforts de collectivités locales et de régions engagées dans des changements déterminants pour leur avenir. Avec cela, j’aime explorer, comprendre, chercher derrière et en dessous les choses qui ne sont pas visibles autrement, peut-être une déformation de ma formation cumulée de « fouilleuse » en communication, en psychologie et en études urbaines.