Au cours des vingt-cinq dernières années, j’ai participé à de nombreux colloques ou commissions où il fut question de l’occupation dynamique du territoire. Entre autres, lors des Sommets sur la décentralision des pouvoirs et des responsabilités du gouvernement provincial au profit des gouvernements municipaux, ou lors de la Commission sur l’avenir politique et constitutionnel du Québec, du Sommet sur l’économie et l’emploi, des États généraux sur la réforme des institutions démocratiques du Québec et de la vaste consultation citoyenne qui les ont précédés, ou encore la Coalition pour les régions du Québec. Je me souviens aussi des publications du Conseil des affaires sociales au début des années 1990, (Deux Québec dans un, Un Québec solidaire, et Agir ensemble) auxquelles j’ai participé – et quelques années plus tard, d’un collectif intitulé La voie citoyenne. (2003.)

J’en retiens trois constats. Le premier : l’occupation dynamique du territoire, c’est d’abord celle des citoyens et citoyennes. Un dynamisme durable est celui de l’appropriation citoyenne du projet de mieux vivre ensemble sur leur territoire. Autrement dit, de convenir d’un projet commun. Un projet collectif généreux destiné à assurer le mieux-être de tous les habitants et qui invite à la participation citoyenne, encourage la concertation et facilite la mobilisation.

J’ai alors acquis la conviction de l’impossibilité de créer des milieux de vie dynamiques si les citoyens eux-mêmes ne le sont pas. Le dynamisme des territoires n’est pas uniquement la responsabilité des élus. Il se doit plutôt d’être une responsabilité citoyenne. Résumons par ce proverbe chinois : « si chacun nettoie le devant de sa porte, toute la ville sera propre ! »

Deuxième constat: il faut la démocratie. Une démocratie vivante – le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple. Une vraie démocratie. Des décisions miroirs de la volonté populaire. Une démocratie participative. La mobilisation citoyenne n’est possible que lorsque les citoyens participent aux décisions qui les concernent et profitent d’un mode de scrutin et des mécanismes de consultation qui sont véritablement démocratiques, c’est-à-dire des décisions majoritaires à laquelle la minorité se soumet, au nom d’une démocratie efficace. Ce qui produit, du moins dans les collectivités des « petits pays », des régimes sociodémocrates. Des collectivité dont la raison d’être est inspirée par l’objectif ultime du Un pour tous, tous pour un.

Troisième constat : lorsqu’une collectivité démontre un fort esprit d’initiative et de créativité et se distingue par la démonstration de ses compétences et de sa capacité à prendre en main un projet de vie démocratique et plus égalitaire, la revendication de nouveaux pouvoirs devient justifiable. À l’occasion d’une révolution tranquille, les consultations des citoyens du Québec, s’inspirant du dynamisme citoyen, confirmaient la volonté de créer un modèle québécois dont l’objectif ultime se voulait la création d’un État où chacun et chacune auraient une place et un rôle à jouer afin que tous puissent y vivre dignement. Au niveau local, le dynamisme de citoyens de certains territoires a permis de se donner les services dont ils avaient besoin. Une proposition plausible et possible qui méritait une accélération puisque déjà depuis le début du XXe siècle, le Québec avait vécu plusieurs exemples d’une appropriation de certains pouvoirs pour assurer le mieux-être des citoyens et citoyennes, sans l’intervention de l’État. Voyons quelques exemples.

Il y a 117 ans, dans une municipalité du Québec (Lévis), des citoyens se sont approprié la responsabilité de gérer les épargnes individuelles de leurs citoyens pour les mettre au service de la collectivité. En empruntant la voie du coopératisme, les citoyens sur tout le territoire du Québec se sont approprié localement cette responsabilité – avec succès. Le dynamisme des habitants de plus de 1000 territoires a permis la création d’une coopérative pour assurer la gestion de leurs épargnes, combler les besoins de crédit et faire en sorte que leurs épargnes contribuent au développement de leur milieu.

Autre exemple : récent, celui-là. Devant les difficultés du gouvernement central provincial à rendre accessibles les services de santé de première ligne dans tous les replis du Québec, des citoyens se sont approprié la responsabilité de rendre accessibles ces services par la création de coopératives de santé. On en compte plusieurs aujourd’hui.

Autre exemple : depuis le Sommet économique de 1996, alors que s’est créé le Chantier de l’Économie sociale qui ne devait qu’être une expérience de deux ans mais qui, vu ses succès, est devenu permanent. Plusieurs territoires dynamiques ont proposé des stratégies d’une économie dite sociale pour répondre aux besoins de leurs contribuables. Aujourd’hui, on compte de nombreuses initiatives d’appropriation de responsabilités dans le secteur du loisir et du tourisme social, la culture, l’habitation, les centres de la petite enfance, l’agriculture, l’aide domestique, les coopératives funéraires, les ressourceries, les médias communautaires, l’énergie éolienne, etc. Des succès tels que, désormais, l’État, parfois, y contribue.

Dans le monde agricole, des territoires, petits et grands, les agriculteurs ont consenti à un modèle de gouvernance, ont inventé un modèle qui contribue depuis plus de quarante ans à la prospérité des campagnes québécoises et plus particulièrement celle des producteurs laitiers. Un modèle qui permet le développement et la permanence de nombreux villages du Québec.

Le Québec, aux temps précédant le basculement du monde des années 1980, a réussi sa révolution tranquille grâce à un développement endogène, chaque milieu adaptant sa gouvernance aux besoins et à la capacité de leur milieu. Il a créé un modèle québécois efficace au point d’instaurer un coin de pays inspiré de la social-démocratie.

Toutefois, sous les grands souffles d’une mondialisation principalement économique, voilà que dès les années 1980 on assiste à un lourd basculement du monde que Joseph Stiglitz, grand économiste américain, décrit comme étant la faillite d’un système économique qui s’est fourvoyé et a provoqué une grave crise morale. Ce basculement du monde a entrainé dans son sillage l’accroissement des inégalités, la montée de la pauvreté, l’accélération des conflits entre les pays et une accélération de l’aggravation de la crise environnementale. Selon Oxfam, 80 personnes se partagent aujourd’hui la même richesse que celle de 3,5 milliards d’individus! En conséquence, le dynamisme des territoires cherche à se nourrir de ces apports externes. Dès lors, l’appropriation des territoires n’est plus citoyenne ou collective, mais plutôt individuelle et souvent étrangère. La gouvernance démocratique cède le pas à la force du capital. On assiste à une montée de l’individualisme. Un dynamisme individuel qui permet le cumul de grandes richesses pour une minorité et fait place à une augmentation de la pauvreté.

Au Québec, il serait bon, je crois, de se rappeler notre devise :  Je me souviens. Il me semble qu’il suffirait de se rappeler que le développement d’un territoire est d’abord le fruit du dynamisme propre de ses habitants, sans nécessairement renier le monde globalisé. Au contraire. l’ouverture d’esprit à un monde globalisé invite à la solidarité d’un projet commun, et à la renaissance d’un modèle de société qui assure sa survivance et à sa contribution dans « ce concert des nations.» Les contraintes extérieures, la mondialisation, les changements technologiques sont moins des obstacles que des opportunités – à la condition que tous poursuivent le même but, soit de profiter de cette mondialisation pour aller plus loin dans le projet de créer de meilleurs milieux de vie, non seulement pour eux, mais pour tous. Ce que je souhaite de tout cœur!

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1 Commentaires

  1. Bonjour M. Béland,

    Le projet commun est en effet un élément important. Cependant, celui-ci doit être politiquement et, je dirais même philosophiquement, neutre. Si tel n’est pas le cas, le nombre de citoyens qui vont nettoyer devant leur porte diminuera et la ville ne sera pas propre.

    Lorsque nous parlons d’occupation du territoire, nous parlons de comment l’occuper. À ce moment-là, nous entrons dans le domaine de la gestion. Demeurons dans le domaine de la gestion et identifions un objectif qui est neutre et qui nous rassemble tous.

    À ce titre il y a une nouvelle science de gestion spécifiquement conçue pour gérer les sociétés qui a identifié un objectif qui est commun à toutes les sociétés. Celui-ci vise à réduire les tensions, les frictions et les conflits qui surgissent naturellement parce que nous sommes des êtres sociaux.

    Si nous participons tous à atteindre cet objectif, la qualité de vie de nos sociétés sera encore plus élevée, le devant de nos portes sera propre et nos villes aussi.

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Claude Béland
Claude Béland

Je suis un avocat devenu président du Mouvement Desjardins. Une carrière d’une cinquantaine d’années au service du coopératisme. Une première étape en cabinet privé, ensuite à la Fédération des caisses d’économie et ensuite dans le réseau des caisses populaires. Retraité, je demeure actif comme consultant auprès des entreprises de l’économie sociale. Professeur associé à l’École des sciences de la gestion de l’Université du Québec à Montréal, j’ai présidé les États généraux sur la réforme des institutions démocratiques. Je suis président du conseil d’administration de la Fondation Lionel Groulx et du Conseil d’éthique de l’industrie des boissons alcooliques. Conférencier et auteur de plusieurs livres, je participe à de nombreux débats sur les défis contemporains.