Monsieur Legault, quelle politique pour les régions?

Le texte d’Emiliano Arpin-Simonetti publié dans Le Devoir du 9 octobre et celui d’un collectif de maires et de préfets de régions parus le 13 octobre sont à l’origine de cette réflexion.

On se souviendra par ailleurs que tout au long de sa campagne électorale, le chef de la CAQ, François Legault, a répété que « si on veut occuper notre territoire au Québec, la priorité des priorités, c’est l’économie, c’est créer des emplois, partout au Québec ». Ainsi, il a plaidé pour « un investissement massif en région », pour « des fonds régionaux importants », pour « qu’Investissement Québec soit plus proactif sur le terrain dans les régions », pour qu’on « accélère l’accès à internet haute vitesse dans toutes les régions » et qu’on parvienne « à connecter les régions du Québec par des vols qui soient de tarification raisonnable ».

 Stop à l’hyperurbanisation.

Sous-estimant, voire sans comprendre le rôle que peuvent jouer les régions dans les transitions numérique, énergétique et écologique qui constituent les grands enjeux du XXIe siècle, le gouvernement Couillard a accentué, par ses politiques à incidences territoriales, la concentration démographique et économique sur Montréal et Québec. Un modèle de développement qui vampirise les régions.

Il faut aujourd’hui gérer les dysfonctionnements de ces villes, notamment la congestion routière. Pour ce faire on a opté pour le REM, de nouvelles stations de métro, le prolongement de l’autoroute 30, etc. à Montréal ; le tramway, le 3e lien, l’élargissement des boulevards Henri IV et Duplessis, etc. à Québec. Autant de solutions courtermistes qui auront pour effet d’attirer davantage de population et d’entreprises, aggravant du coup les dysfonctionnements, obligeant dans 15 ou 20 ans à repenser de nouvelles infrastructures de transport et autres investissements publics coûteux pour rendre le quotidien viable ici.

Un modèle obsolète de développement territorial

C’est la fuite en avant d’un modèle d’occupation du territoire devenu obsolète face à la dématérialisation de l’économie, la révolution numérique et leurs applications dans le télétravail, le coworking, la flexibilité du temps de travail, la quête d’une meilleure qualité de vie, etc. Autant de nouvelles réalités économiques, technologiques et sociales qui « autorisent » désormais l’installation d’entreprises, de travailleurs salariés et indépendants et de familles, hors des grands centres urbains. Les régions, avec leurs villes petites et moyennes et villages redeviennent des lieux alternatifs de vie, de travail et de production enviables. Les pouvoirs publics doivent prendre acte de ces changements et adapter leurs actions en conséquence.

Faisant le choix de la concentration et de l’hyperurbanisation qui découlent d’une théorie de développement territoriale issue du milieu du XXe siècle (celle des lieux centraux), le gouvernement a négligé puis abandonné les régions, misant sur la croyance que par effet d’entraînement les territoires, intermédiaires et éloignés allaient se développer, les métropoles étant leurs locomotives économiques. Or, l’expérience des cinq dernières décennies a démontré que plutôt de les irriguer, les grandes villes assèchent les régions.

Les enseignements d’un sondage français

Un sondage Ifop réalisé en France publié le 9 octobre, révèlent que 81% des Français perçoivent la vie à la campagne — villages et petites villes — comme le mode de vie idéal. Mais le sondage révèle aussi que le monde rural est considéré comme en déclin par près de 6 Français sur 10. Selon les sondés, l’installation en milieu rural est conditionnée par la présence de services publics, suivie d’une offre d’emplois et de transports suffisante. Une personne sur deux en milieu rural veut que l’État agisse contre notamment la désertification médicale et attend des actions en faveur du développement économique et de l’accès à internet haut débit. Il ne faudrait pas croire que la situation est différente au Québec. Il y a ici aussi un « puissant désir de vivre en région », une région toutefois inscrite dans la modernité.

Favoriser un modèle polycentrique

Prenant en compte les révolutions technologique, numérique, économique et écologique en cours, les théories actuelles d’aménagement du territoire préconisent une approche qui tend à l’équilibre entre métropoles et territoires, entre centre et périphérie. Les pôles secondaires dans chacune des régions reçoivent une attention particulière.

Misant sur la capacité de reconquête et de recomposition des territoires hors les grands centres, les nouvelles politiques de développement territorial font appel à des stratégies vigoureuses d’investissement en région, faisant contrepoids à celles des pôles centraux :  des investissements publics en infrastructures, équipements et services, ainsi que l’accompagnement à l’installation d’entreprises et à l’accueil de nouveaux arrivants. Ceci dans le but d’accroître l’attractivité et la compétitivité des territoires régionaux et ainsi favoriser une meilleure répartition de la population, de la production, des emplois et des possibilités d’épanouissement pour tous.

Une telle approche est conçue dans une perspective de solidarité territoriale et de complémentarité entre métropoles et territoires, entre villes et campagnes, pour une plus grande égalité des territoires.

Décentraliser pour des MRC pivots dynamiques du développement régional durable

Dans une décision audacieuse du gouvernement, une véritable décentralisation des pouvoirs serait entreprise, confiant aux MRC les compétences et les ressources à la hauteur de leur mandat pour en faire les maîtres-d’œuvre de l’aménagement et du développement territorial (certaines MRC pourraient être redessinées pour assurer les masses critiques nécessaires).

Cette responsabilité serait exercée de façon partagée entre les MRC et les municipalités locales, certaines missions d’ordre régional étant confiées à des tables de concertation et d’intervention réunissant les préfets de chaque région administrative, en conformité avec une Politique nationale de développement territorial (PNDT) précisant les objectifs et les grandes orientations de développement. Cette PNDT aurait comme pendant organisationnel la Politique nationale d’aménagement du territoire chapeautant la Loi sur l’aménagement durable et l’urbanisme ainsi que la Loi sur la protection du territoire et des activités agricoles. La réunion de ces deux lois majeures sous la PNAT favoriserait une plus grande cohérence dans les actions.

Un objectif fort de la vision gouvernementale serait de faire des MRC, redéfinies et consolidées, des bassins de vie et d’emploi dynamiques, lieux attractifs et viables pour les entreprises, les travailleurs et les familles, dans toutes les régions du Québec.

En plus de contribuer à la lutte aux disparités régionales par un meilleur équilibre dans la répartition spatiale de la population et de la capacité productive, le scénario d’un développement territorial polycentrique servirait les objectifs du développement durable. La consolidation et la promotion d’un réseau de villes moyennes en régions complétées par un maillage de petites villes et de villages dotés adéquatement des infrastructures de mobilité et de services publics modernes, viendraient renforcer des tendances mises au service d’un « projet territorial » déconcentré et durable.

Le caractère durable de ce modèle de développement régional suppose un niveau élevé d’autonomie économique (emplois) et social (services) des villes en régions (villes régionales, villes de centralité, chefs-lieux de MRC) pour limiter la dépendance aux grands centres et les mouvements pendulaires quotidiens sur de grandes distances entre lieux de vie, lieux de travail et lieux de services.

Les régions attendent des actions concrètes et vigoureuses de la part du nouveau gouvernement.

 

 

 

 

 

 

 

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Bernard Vachon

Deuxième d’une famille de neuf enfants, j’ai grandi dans les quartiers ouvriers de Rosemont et de Montréal-Nord. La culture, le sentiment identitaire, les études et l’entraide étaient des valeurs fortement stimulées au sein de la famille. Détenteur d’un doctorat de la London School of Economics and Political Science en Angleterre ainsi que de l’Université de Liège en Belgique dans les domaines de l’aménagement et du développement territorial, j’ai fait carrière comme professeur-chercheur au département de géographie de l’Université du Québec à Montréal durant 32 ans (1969-2000). Mes domaines de spécialisation sont le développement local et régional, le Québec rural, la décentralisation et la gouvernance territoriale. Parallèlement à mes enseignements et ma recherche, j’ai exploité avec ma famille une ferme ovine, Chantemerle, de 1979 à 1989, dans un petit village sur les contreforts des Appalaches dans le Bas-Saint-Laurent, un lieu qui s’est avéré un laboratoire d’observation et d’analyse des problématiques de dévitalisation et de « recomposition » territoriale. Nous possédons toujours ce petit coin de ruralité, espace de ressourcement et d’inspiration. Suite à mon départ à la retraite, j’ai agi comme formateur, conférencier et consultant auprès de ministères, associations municipales, MRC et municipalités locales dans mes domaines de compétence. Je consacre désormais l’essentiel de mes temps libres à l’écriture (livres, blogues, articles, …), au bénévolat et à ma famille. Jean-Sébastien Bach, l’homme et son œuvre, est un compagnon de tous les jours. Ma collaboration à ce blogue est motivée par le désir de participer au mouvement de développement collectif qui se déploie dans toutes les régions du Québec, porteur d’une force insoupçonnée pour faire face aux grands défis qui confrontent la société actuelle.