Je crois que les Québécois ont un nouveau sport national: « casser du sucre sur le dos des fonctionnaires ». La rentrée et la reprise des négociations des conventions collectives sauront sans doute nous ramener en plein cœur de ce grand malaise… Les cassettes sont prêtes de part et d’autre, on attend le signal de départ. Commenceront, comme à l’habitude, les histoires épouvantables d’abus de confiance, de primes et de surprimes, les histoires d’incompétence à faire frémir, les montants d’argent faramineux utilisés à des fins ridicules ou, pire encore, malhonnêtes.

À force de se maintenir dans cette logique de mépris et de cynisme, on en est venu à oublier que cette fonction publique, elle nous appartient et qu’elle est un outil de développement collectif puissant. Du moins, c’est mon opinion. Au-delà des histoires d’horreur, des débats de chiffres stériles et de cette question insoluble, parce que trop simpliste: « y a-t-il encore du gras à couper avant d’arriver à l’os? », j’ai l’impression que ça fait un bail qu’on ne s’est pas demandé à quoi on veut qu’elle serve cette fonction publique, outre nous soigner et éduquer nos enfants. À quand la dernière réflexion collective sur les valeurs et la vision qui doivent alimenter cette puissante machine?

Tranche de vie…

Mon bref passage dans la fonction publique du Québec m’a laissée très perplexe, et je l’avoue un peu amère. J’aurai fait partie de ces trentenaires à contrat,  «flushés » par l’austérité. Au départ, j’avais profondément envie de m’investir dans le service public, on pourrait même dire que c’était mon « plan de carrière ». Je viens de Québec, j’ai étudié en Sciences sociales, j’ai envie de travailler pour améliorer la société et, contrairement à d’autres idéologues, je peux me soumettre à un cadre un peu plus rigide si je sens que c’est pour la cause. J’avais donc accepté mon sort: je serais fonctionnaire!

Toutefois, au printemps dernier, le sourire un peu en coin, ça faisait finalement bien mon affaire d’en être éjectée, puisque je ne m’y reconnaissais que très peu. Force est de constater que j’avais une image un peu romantique de l’appareil public. Pour moi, il s’agissait d’un puissant levier pour améliorer de façon significative les conditions de vie du plus grand nombre, dans une perspective d’équité et de justice.

On s’entend, le 9 à 5 et les cubicules poussiéreux, ce n’est pas super! Je ne suis pas dupe non plus au point d’y être allée pour les soi-disant avantages sociaux: les salaires accusent un retard sur le privé et, entre vous et moi, j’ai l’impression que la caisse sera vide quand ce sera le tour de nos retraites. En plus, après des vagues successives de coupures, on nous fait maintenant payer nos boîtes de Kleenex, notre party de Noël, etc. Cette idée répandue que c’est le paradis de tous les excès me semble un peu périmée. Bref, rien de tout cela n’a joué dans la balance, j’y allais, en toute candeur, pour me mettre au service du développement collectif, dans sa version publique.

Cette vision romantique n’était cependant pas fidèle à ce qu’on attendait de moi… mon erreur! Je l’ai compris le jour de la formation sur les valeurs des fonctionnaires. De mémoire, il y en a 5 et, pour moi, ça se résumait à suivre les consignes et règlements. Un peu effrontée, j’ai demandé au formateur laquelle de ces valeurs devait me faire lever le matin… la réponse la plus intéressante et la plus juste que j’ai reçue est celle qu’il m’a donnée dans le corridor, avec un petit clin d’œil : « les ministres et les hauts fonctionnaires n’aiment pas les missionnaires »… Il ne voulait que freiner mes attentes, pour mon propre bien probablement!

(Fin de la tranche de vie)

Bref, cessons de nous laisser compter des salades et des histoires de peur par ceux qui ne veulent que décrédibiliser la fonction publique et lui porter flan, au point qu’elle deviendra rapidement obsolète. Je crois sincèrement que la majorité des fonctionnaires ne se lèvent pas le matin pour sous-performer, « gosser » sur des virgules, emmerder les organismes avec des redditions de comptes interminables et être des empêcheurs de tourner en rond… Ils ont un rôle, celui que nous leur donnons, dans notre démocratie : ils veillent principalement à l’application des lois et règlements adoptés par l’Assemblée nationale. De là le côté un peu tatillon. Pour le reste, la force conseil et le pouvoir de développement de l’appareil public sont quant à eux régis par le gouvernement. « La machine », de son petit surnom qui en dit long, est le bras exécutant des ministres. À nous d’être plus exigeants et astucieux, puisqu’on semble manquer cruellement de créativité ou de volonté pour faire évoluer et croître ce rôle, le démocratiser et le mettre au service des collectivités et de leur développement. Les ministères et organismes détiennent de l’expertise, des données, des analyses et une mémoire collective extraordinaire qui pourrait être tellement plus utile. Comment permettre à l’appareil public d’exploiter pleinement son potentiel, être plus contributif et nous aider à relever les défis que nous amène le 21e siècle? Plusieurs personnes à l’intérieur des murs des organisations publiques n’attendent que ça, et se donnent corps et âmes pour la société québécoise. À nous de les aider à s’affranchir du manque d’imagination de nos dirigeants.

Je n’aurais jamais cru me porter à la défense de la fonction publique, mais les rafles de mépris et d’incompréhension qu’on entend un peu partout m’ont finalement fait sortir de mes gonds. Pourrait-on imaginer, dans nos rêves les plus fous, une solidarité comme celle dont nous avons été témoins pour les écoles publiques et les enseignants, mais ce pour l’ensemble du service public? J’ai envie qu’on lui redonne ses lettres de noblesse, une vision et les moyens de réussir. Qu’on soit collectivement complices de ses réussites et de ses échecs, parce qu’il nous appartient. C’est un réel enjeu de démocratie. Je ne sais toutefois pas comment nous y parviendrons dans le contexte actuel, alors que les citoyens dénigrent la fonction publique et les gens qui y travaillent, que les organismes et entreprises tentent de la contourner et que les gens à qui nous avons délégué le pouvoir de l’administrer la vilipendent publiquement et n’en font qu’à leur tête en la politisant à souhait…

Je ne crois pas que les innovations des années à venir seront portées par le secteur public, comme dans les années de la Révolution tranquille. Toutefois, a-t-on les moyens de se priver d’une fonction publique forte et pertinente? Et qui travaille à l’améliorer, en l’aimant?

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Sophie Michaud
Sophie Michaud

Le développement collectif, et tout ce qui gravite autour, m’anime de la profonde conviction qu’on pourra enfin « sauver le monde », une collectivité à la fois.