Oh oui, on aime bien rigoler! La fin d’année, avec son cortège d’émissions humoristiques, en fut encore une fois la preuve! Je ris bien des imitations des personnages publics, mais j’ai toujours un petit pincement lorsqu’on se moque des parlers, des accents (c’est normal je suis acadien 😉 ) ou des compétences verbales des individus, comme dans la di-que-tée de la ministre T.

Malheureusement, ces moqueries sont souvent au détriment de dzividzus qui sont stigmatisés en raison de certains attributs qu’ils n’ont pas choisis, qui sont très accessoires à leur vie ou qui leur barrent la route, mais qu’ils aimeraient tout simplement escamoter.

Je suis d’autant plus sensible à ceci que je ressors un peu troublé d’une étude des besoins en littératies que j’ai menée auprès des francophones à travers le Canada. Les dernières données de l’enquête internationale PEICA (2012) suggèrent que, chez la population âgée entre 16 et 65 ans, voici la proportion qui se situe en-dessous du niveau 3 sur l’échelle de littératie[1], seuil qui est considéré comme un minimum pour fonctionner dans la société actuelle :

  • 42,7 % des anglophones hors Québec
  • 48,5 % des Canadiens
  • 51,8 % des francophones hors Québec
  • 52,3 % des francophones au Québec

Bien sûr il s’agit de moyennes. Mais justement, dès qu’on se déplace dans les catégories d’âge moins jeunes ou dans les régions plus périphériques, la proportion augmente.

Bien sûr, une personne qui n’a pas bien scoré sur l’échelle de littératie n’est pas nécessairement « illettrée » ou dysfonctionnelle. Elle a peut-être fait son petit bonhomme de chemin et est parfaitement heureuse.

Mais du point de vue sociétal, et en particulier pour l’avenir, ceci signifie que, grosso modo, la moitié de notre population ne joue pas à armes égales.

Dans plusieurs provinces et territoires, les adultes francophones ne disposent tout simplement pas des instruments pour développer leurs compétences en français, qu’il s’agisse de groupes d’alpha, de collèges, de ressources andragogiques, de budgets ou tout simplement de la reconnaissance que leurs besoins existent.

Mais au Québec, en comparaison avec les autres régions du Canada, à l’exception de l’Ontario, les instruments pullulent et les politiques sont ouvertement favorables à l’apprentissage tout au long de la vie. Il y a donc autre chose qui cloche, qui relève de la dimension culturelle.

On doit se poser la question de la valeur que l’on accorde – ou pas – aux littératies. La recherche démontre qu’il est bien d’apprendre, mais il faut aussi mettre en pratique nos compétences afin de les retenir. Sans lecture, sans « consommation » des produits de la culture, ces compétences s’étiolent. C’est pourquoi une personne ayant complété son secondaire qui passe des tests de littératie peut tout à coup se retrouver classé – et stigmatisé – à un niveau qui évoque l’école primaire.

S’il y a un coup de barre à donner en plusieurs endroits du Canada pour que les francophones puissent avoir les moyens d’apprendre tout au long de la vie, partout il faut aussi valoriser cet apprentissage et appuyer les milieux culturels pour qu’ils abreuvent nos littératies. On peut aussi se demander, avec l’auteure de La langue affranchie[2], si les aristocrates de la langue, à force de culpabiliser les locuteurs du français à l’égard de la pauvreté de leur parler, ne les poussent tout simplement pas à abandonner la langue et la culture dont ils sont dépositaires? Et si cet abandon était relié au désintérêt plus général envers les littératies?

Je contribue actuellement à l’établissement de la nouvelle université de langue française de Toronto, qui se veut du type 2.0. Nous voguons dans les eaux de l’avenir, inspirés par les compétences du 21e siècle : créativité, curiosité, collaboration, conscience, adaptabilité, pensée critique… Nous tentons d’imaginer comment éduquer nos étudiantes et nos étudiants afin qu’ils puissent s’émanciper et s’épanouir dans le monde de demain. Aussi stimulantes que soient ces compétences, il ne faut pas oublier qu’elles reposent sur un socle, celui des littératies. Sans ce socle, eh! que ce ne sera pas drôle pour les générations qui poussent, pas plus que pour la moitié d’entre nous qui n’a pas eu la chance de rester à bord!

 

Marc L. Johnson
2018-01-31

 

Crédit photo : © Andrew Neel sur Unsplash

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[1] Dans cette enquête, la littératie est définie comme : « …la capacité des répondants de comprendre des textes écrits (imprimés et numériques) afin de participer à la société, d’atteindre leurs objectifs, de perfectionner leurs connaissances et de développer leur potentiel. » (Statistique Canada. (2013). Les compétences au Canada : Premiers résultats du Programme pour l’évaluation internationale des compétences des adultes (PEICA). P. 8

[2] Beaudoin-Bégin, Anne-Marie. (2017). La langue affranchie. Se raccommoder avec l’évolution linguistique. Montréal : Somme toute.

 

 

 

 

 

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Marc L. Johnson
Marc L. Johnson

Je me présente aujourd’hui volontiers comme sociologue-conseil, mais j’ai aussi porté – ou je porte encore à mes heures – la casquette de journaliste, d’agent de communication, d’éducation et de mobilisation, de prof, de coopérant-volontaire, de consultant, de chercheur et de courtier des connaissances. Je suis acadien. Mon premier boulot fut câlleux de bingo bilingue dans mon petit village de Saint-Ignace au Nouveau-Brunswick. Comme ces boules, je n’ai jamais cessé de tourner, puis de militer, d’apprendre et de me déplacer. J’ai fait de longs séjours en France, au Cameroun, au Togo, au Kosovo et au Guatemala, et de plus courts en bien d’autres endroits. Depuis une vingtaine d’années, mon port d’attache est Ottawa-Gatineau. Pour l’essentiel, je prête mes services aux associations, institutions et gouvernements qui veulent comprendre les besoins, décoder les aspirations, détordre les politiques, imaginer l’avenir, concocter des stratégies et évaluer leurs réalisations. Mes engagements bénévoles et professionnels s’imbriquent dans une diversité de chantiers : les politiques linguistiques, la culture, les médias, le développement économique, l’emploi, l’alphabétisation, l’éducation, la justice, les services gouvernementaux, l’immigration, la santé, la gouvernance communautaire… Je vois le développement collectif comme un grand jardin. Ses graines sont des besoins réels, ressentis et reconnus. Ses jardiniers sont une large gamme de citoyens engagés, solidaires et mobilisés. Ses fleurs sentent bon le progrès et ses fruits ont le goût de la justice sociale. Nous.blogue est pour moi une belle occasion de réfléchir tout haut, de tirer des leçons, de réagir, de lancer des hypothèses, de mettre en dialogue les expériences et les intuitions des unes et des autres. Malgré tout, je me garde de céder au verbiage, car mon jeune fils prend plaisir à me rappeler que, à Gatineau comme à bien d’autres endroits, intello, c’est nul, c’est poche.