Les vieux modèles sont comme les vieilles chaussettes, il faut savoir s’en débarrasser

Dans mes deux derniers billets publiés sur Nous.Blogue ayant pour titre Pour une géographie volontaire de l’espace habité au Québec, parties 1 et 2, je présentais le scénario du redéploiement démographique et économique des grands centres urbains, conjugué à l’attractivité reconquise, ou en voie de l’être, des régions et des espaces ruraux. Le redéploiement, comme l’expression territoriale de la société postindustrielle qui libère progressivement une partie de la population et de l’activité économique de l’impératif de la proximité physique pour les bénéfices des économies d’échelle. Après la concentration de l’ère industrielle, le desserrement et le déploiement.

Ces textes, relayés par les médias sociaux, ont suscité des réactions diverses parmi des collègues, amis, connaissances, intervenants, élus, fonctionnaires… (courriels, messages privés Twitter, appels téléphoniques…) que les questions territoriales, et en particulier l’avenir des régions, préoccupent. Si la plupart adhèrent à l’essentiel de ce scénario, certains se font interrogateurs, d’autres émettent des doutes.

Je n’ai pas de certitudes absolues pour rassurer, pour convaincre ces derniers. Je n’ai que des hypothèses fondées sur des indicateurs qui révèlent des tendances fortes définies par des évolutions de sociétés porteuses de changements. Des hypothèses qui, dans plusieurs lieux, se concrétisent, comme c’est le cas plus répandu et mieux documenté aux États-Unis et en Europe. Le Québec ne fait pas exception à ces bouleversements, mais à un rythme plus lent.

Depuis plus de quarante ans j’observe des réalités économiques, sociales, territoriales qui se transforment, j’analyse des évolutions, je constate des faits, je lis des études et des ouvrages sur le rapport des collectivités et de leurs activités avec l’espace, je décèle des tendances, je voyage, j’entretiens des liens avec des chercheurs et des décideurs publics d’ici et d’ailleurs, je m’instruis de politiques nationales et régionales en matière d’aménagement et de développement, je découvre, avec d’autres, des signes révélateurs de mutations profondes dans les modes d’occupation et d’organisation des territoires.

Voici en vrac quelques réactions que m’ont inspirées les commentaires reçus :

  1. Il faut pouvoir s’affranchir des résistances des vieux schémas de pensée (les chaussettes confortables) pour reconnaître l’existence et les mérites des transformations qui bousculent la société tout entière, et avec elle les organisations territoriales héritées du passé, aujourd’hui obsolètes, et chercher les facteurs qui les expliquent. C’est à cette condition qu’on pourra accompagner adéquatement les forces de reconquête et de recomposition des territoires qui ne sont encore qu’à leurs premiers balbutiements.
  2. La révolution industrielle qui, en son temps, a transformé la société, a aussi suscité des résistances tôt vaincues par la puissance des forces de changement. « Les sceptiques ont été confondus ».
  3. Les conclusions et recommandations du rapport Higgins, Martin Raynauld de 1970 portant sur les Orientations du développement régional au Québec, qui faisaient de Montréal la locomotive économique du Québec, et les régions les wagons à la remorque de cette locomotive salvatrice, sont encore bien présentes dans la perception que se font plusieurs du processus de développement des territoires au Québec, bien que la réalité d’aujourd’hui soit différente à plusieurs égards (Montréal capitale canadienne du chômage[1], soldes migratoires positifs de plusieurs régions intermédiaires et périphériques[2], attractivité des territoires ruraux et des villes en régions, etc.).
  4. La prospective, fondée sur des indicateurs révélateurs de changement, est dérangeante, déstabilisatrice, voire subversive car elle remet en cause les modèles établis et oblige à prendre en compte la mouvance, le changement, la métamorphose.
  5. Ce ne sont pas uniquement les dysfonctionnements de la grande ville, la révolution numérique et les activités économiques « footloose » déspatialisées qui sont à la base des premiers et véritables signes de redéploiement des grandes agglomérations urbaines et du renouveau régional; mais la mobilité accrue que procure la démocratisation des technologies de l’information et des communication, et les valeurs d’une société qui se fait plus sensible et proactive à l’égard des questions environnementales -biophysiques et sociales- et du développement durable de façon générale, que traduit la quête d’une meilleure qualité de vie. Dans ce nouveau contexte de développement de nos sociétés, le concept d’accessibilité se substitue, en maintes situations, à celui de proximité et la concentration métropolitaine n’est plus la seule option pour l’établissement des entreprises, des travailleurs et des familles.
  6. « L’effet parapluie » des grands centres que décrit le professeur Mario Polèse dans ses études, a peu à voir avec le potentiel de redéploiement de la société postindustrielle, ce n’est que le cadre actualisé aux années 2000 de la banlieue des années 60. La profondeur et l’ampleur des évolutions économiques, sociales, culturelles, environnementales et technologiques en cours, nous invitent à une approche prospective élargie qui se situe dans un temps long et qui rejoint les forces vives de reconstruction des territoires bien au-delà des deuxièmes couronnes des grandes villes.
  7. À l’ère de la société postindustrielle, les mécanismes qui président à la distribution des activités économiques et des populations sur le territoire ne sont plus essentiellement (ou majoritairement) d’ordre économique. Le caractère immatériel de plusieurs activités, les considérations environnementales et l’importance croissante accordée à la qualité de vie (qui n’est pas sans lien avec les dysfonctionnements de la grande ville), sont désormais des facteurs déterminants dans la logique de localisation de nombre d’entreprises et de familles.
  8. Tous les territoires ne bénéficieront pas au même degré des bénéfices du redéploiement, mais il y a là une chance à saisir qui oblige les pouvoirs publics, les chercheurs et les praticiens à revoir les expertises et les stratégies de développement, les politiques d’infrastructures, d’équipements et de services publics. Les pratiques d’aménagement, d’urbanisme et d’architecture devront aussi s’adapter pour qu’elles deviennent des outils au service du changement et des nouvelles façons d’habiter le territoire.
  9. Pour que s’accomplisse dans les meilleures conditions cette transition vers de nouvelles formes d’occupation et d’organisation de l’espace habité, on ne pourra faire l’économie d’une mise à jour de la science territoriale, d’audace, d’innovation, et de courage politique. « Out » les idées et les solutions issues d’une époque désormais révolue.
  10. À négliger et sous-estimer les forces de reconfiguration territoriale contenues dans les évolutions en cours, à fermer les yeux sur les innombrables initiatives locales et régionales qui réinventent la dynamique des territoires non métropolitains, à nier l’attractivité reconquise de plusieurs régions et territoires ruraux en dehors des zones d’influence de Montréal et de Québec, à maintenir les projecteurs sur les grandes agglomérations, on rejoint la position et les actions du ministre Pierre Moreau. Celui-ci trouvera dans le plaidoyer a contrario d’un développement régional tourné vers l’avenir, des arguments le confortant dans les décisions prises de supprimer les CRÉ et les CLD, d’abolir la Politique nationale de la ruralité, de retirer le financement à la coalition Solidarité rurale et d’abandonner la Stratégie gouvernementale et la Loi pour assurer l’occupation et la vitalité des territoires adoptées pourtant par le gouvernement libéral de Jean Charest en 2012, de rester sourd aux revendications des territoires. Le confortant aussi dans ses interventions favorisant la consolidation et d’expansion des aires métropolitaines de Montréal et de Québec.
  11. Dans un texte intitulé Éduquer au XXIe siècle, publié en mars 2014, le philosophe français Michel Serres, aujourd’hui âgé de 85 ans, écrit : «Je voudrais avoir dix-huit ans puisque tout est à refaire, puisque tout reste à inventer». Les régions sont à refaire, la ruralité est à réinventée… l’avenir est à construire. Dynamitons les modèles d’une autre époque… brûlons nos vieilles chaussettes! Ne soyons pas des résistants mais des acteurs de changement.
  12. Nous ne mesurons pas encore l’ampleur de la révolution que nous sommes en train de vivre et qui métamorphosera nos manières de penser, nos façons de faire et nos modes d’habiter le territoire.
  13. La Conférence Habitat III qui se tiendra à Quito (Équateur) du 17 au 20 octobre 2016 sur le thème : le développement urbain durable : l’avenir de l’urbanisation ? procurera un cadre formel pour discuter de ces questions.
  14. Les références aux exemples européens présentés dans mon texte tiennent leur pertinence dans le fait que les évolutions économiques, sociales et technologiques, et leurs incidences, notamment territoriales, sont similaires de part et d’autre de l’Atlantique, bien que les effectifs en cause soient très différents.

P.S. 1: Dans un commentaire laissé sur le blogue, un lecteur écrit: « Quant aux statistiques sur les bilans migratoires, j’ai appris avec le temps qu’elles sont souvent mal interprétées, notamment par des gens comme Bruno Jean et autres jovialistes qui jouent avec une notion de ruralité qui est de la fiction pure.» Le professeur Bruno Jean, sociologue ruraliste à l’Université du Québec à Rimouski, aujourd’hui retraité, co-fondateur de l’Université rurale québécoise et directeur-fondateur de la Chaire canadienne en développement rural, aura contribué, avec une poignée de chercheurs universitaires dédiés à la cause régionale et rurale du Québec, et Solidarité rurale, à faire comprendre, à défendre et à promouvoir le rôle des nouvelles ruralités dans le dynamisme régional et le développement de la société québécoise tout entière.

La ruralité et le développement régional ne sont pas qu’affaire d’opinion et de sentiment, leur traitement suppose un socle de connaissances que la réflexion et la recherche fondamentale et appliquée contribuent à édifier, en croisement avec l’exercice du pouvoir, la démarche institutionnelle des ministères, l’action des élus locaux et le travail de terrain de professionnels et de bénévoles dévoués.

P.S. 2 : Dans le cadre de la 10e édition du Forum Ruralitic tenu à Polminhac (Cantal) en France les 26 et 27 août derniers, a été lancé, devant plus de 500 élus et acteurs du monde rural, le Manifeste des Smart villages (villages intelligents)[3]. Selon ce manifeste, un Village intelligent se décline en 10 engagements :

«  1/ Se mettre en situation de disposer, par tous moyens possibles, d’une connexion Internet de qualité pour chaque foyer et chaque entreprise, et d’une couverture complète en Internet mobile sur le territoire communal, le smart village est un territoire connecté.

2/ Favoriser, à travers les outils numériques mais pas seulement, la participation active des citoyens aux projets intéressant la commune pouvant aller jusqu’à des processus de financement participatif, le smart village est un espace de démocratie participative.

3/ Rechercher par tous les moyens la sobriété du territoire : eau, électricité, gaz, carburants… Les smart villages s’appuient sur des réseaux de capteurs pour identifier les fuites, gérer intelligemment l’éclairage public et le chauffage des bâtiments publics, ils privilégient le recours aux énergies renouvelables et les mobilités douces, le smart village est un territoire sobre et durable.

4/ Promouvoir la construction durable, privilégier les formes d’habitat économes en énergie et s’intégrant le mieux aux paysages. Privilégier la réhabilitation des bâtiments anciens. Se refuser à construire des « HLM à plat », c’est-à-dire des lotissements, mais développer des logiques d’éco-quartiers, le smart village est un lieu d’habitat éco-citoyen.

5/ Se donner pour projet le développement du capital humain local, à travers la formation à distance, la médiation numérique, l’école numérique, les universités populaires… Ce projet s’adresse à tous les âges et doit permettre à chacun de maîtriser les outils qui donnent accès à la connaissance et donc à la compétence et donc à l’emploi ou à la création d’activité, le smart village est un espace « d’empouvoirement » local (renforcement des compétences et pouvoirs des citoyens) et de médiation numérique.

6/ Développer une culture de l’entrepreneuriat « enraciné » et permettre aux populations de la commune d’accéder à la connaissance des clés pour « créer son emploi ICI » (télétravail, statut d’indépendant). Le smart village est un territoire entreprenant.

7/ Proposer un service public en ligne complet à ses administrés, à travers un site web communal permettant d’accéder à toutes les formalités, locale ou nationales (dont l’usage sera assimilé par tous dans le cadre d’ateliers de médiation numérique) et partager sur le territoire un dispositif de télésanté permettant de rétablir l’égalité dans l’accès aux soins (téléconsultation, Maisons de Service au Public…). Le smart village est un territoire d’égalité devant le service public.

8/ Développer les relations internationales et utiliser les outils numériques pour rendre plus permanentes et intenses les relations de jumelage, se montrer ouvert et curieux des autres langues et cultures, le smart village est un territoire « du monde ».

9/ Privilégier les dispositifs d’alimentation en circuit court, et développer une culture de santé publique par la prévention, l’alimentation et le bien-être par l’activité physique, le smart village est un espace de bien-être et d’équité.

10/ Favoriser toute initiative ayant pour conséquence la mise en réseaux des habitants du territoire, entre eux et au-delà (réseaux sociaux, groupes professionnels, associations…). Le smart village et ses habitants font partie d’un tout. »[4]

Le mouvement des Villages intelligents incarne une nouvelle manière d’aménager et d’animer les territoires. Il contribue à la réalisation de la triple transition numérique, écologique et sociétale de la France en s’appuyant sur la vigueur de son unité territoriale de base – la commune – en vue de développer la qualité du vivre-ensemble.

Les territoires ruraux et les villes petites et moyennes voient aujourd’hui leur attractivité renforcée. De plus en plus d’urbains des grands métropoles rejoignent ces territoires à taille humaine, y apportant leurs savoir-faire mais aussi leurs exigences en termes de services. Le village intelligent est le territoire qui sait croiser les atouts de la petite échelle avec des services aux populations performants et modernes. Le village intelligent refuse les phénomènes de concentration urbaine et leur cortège de mal-êtres : solitude, pollution, stress, misère, délinquance, ghettoïsation… mais s’inscrit dans le projet de se proposer comme « espace d’opportunité » pour vivre différemment, pour vivre mieux, en créant un équilibre entre ville et campagne.


[1] http://ici.radio-canada.ca/regions/ontario/2015/08/07/006-chomage-windsor-ontario.shtml

[2] Institut de la statistique du Québec, Solde et taux net de migration interrégionale, régions administratives du Québec, 2011-2012

[3] http://www.ruralitic.com/lancement-du-manifeste-des-smart-villages/

[4] http://www.petitions24.net/le_manifeste_des_smart_villages

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Bernard Vachon

Deuxième d’une famille de neuf enfants, j’ai grandi dans les quartiers ouvriers de Rosemont et de Montréal-Nord. La culture, le sentiment identitaire, les études et l’entraide étaient des valeurs fortement stimulées au sein de la famille. Détenteur d’un doctorat de la London School of Economics and Political Science en Angleterre ainsi que de l’Université de Liège en Belgique dans les domaines de l’aménagement et du développement territorial, j’ai fait carrière comme professeur-chercheur au département de géographie de l’Université du Québec à Montréal durant 32 ans (1969-2000). Mes domaines de spécialisation sont le développement local et régional, le Québec rural, la décentralisation et la gouvernance territoriale. Parallèlement à mes enseignements et ma recherche, j’ai exploité avec ma famille une ferme ovine, Chantemerle, de 1979 à 1989, dans un petit village sur les contreforts des Appalaches dans le Bas-Saint-Laurent, un lieu qui s’est avéré un laboratoire d’observation et d’analyse des problématiques de dévitalisation et de « recomposition » territoriale. Nous possédons toujours ce petit coin de ruralité, espace de ressourcement et d’inspiration. Suite à mon départ à la retraite, j’ai agi comme formateur, conférencier et consultant auprès de ministères, associations municipales, MRC et municipalités locales dans mes domaines de compétence. Je consacre désormais l’essentiel de mes temps libres à l’écriture (livres, blogues, articles, …), au bénévolat et à ma famille. Jean-Sébastien Bach, l’homme et son œuvre, est un compagnon de tous les jours. Ma collaboration à ce blogue est motivée par le désir de participer au mouvement de développement collectif qui se déploie dans toutes les régions du Québec, porteur d’une force insoupçonnée pour faire face aux grands défis qui confrontent la société actuelle.