Il faut bien mentir quelquefois
quand on est évêque.

– Jean-Jacques Rousseau

On sait le débat que suscite la série télévisée The Story of Us quant à l’exactitude du contenu historique. Les réactions sont d’autant plus vives que CBC refuse de suspendre la diffusion, malgré qu’elle reconnaisse les faiblesses de la production. Pourquoi cet acharnement à rétablir les faits?

La vérité des princes

L’exactitude historique n’a pas pour tous la même importance. Elle prend parfois, pour les vaincus, des allures de revanche. Pour les vainqueurs, la nécessité de respecter la vérité historique est pondérée par le désir de célébrer les vertus collectives qui ont permis la victoire. Les uns déploreront alors, très souvent à juste titre, que les événements historiques ne soient pas correctement rapportés. Les autres s’étonneront de cette attitude pointilleuse. Ce débat se retrouve non seulement dans l’histoire officielle que l’on retrouve dans les manuels, mais dans des produits dérivés, tels une série télévisée.

L’Histoire est aux ordres du vainqueur. La production The Story of Us, diffusée par CBC, n’en est qu’une nouvelle illustration. On peut, bien entendu, comprendre l’émotion suscitée par l’attitude de CBC, mais s’étonner de la révision de l’histoire par une institution du Canada anglais procéderait d’une profonde méconnaissance des mécanismes de formation de l’histoire officielle. Et c’est surtout oublier que l’un des privilèges du vainqueur est de déterminer ce qui est vérité et ce qui est mensonge. Or, le vainqueur considère généralement la vérité comme un butin parmi d’autres. À lui désormais d’en disposer comme il lui convient. Pourquoi s’en priver? Le fait est qu’il s’arroge très généralement le droit exclusif d’imposer sa version des événements. Le jugement de l’Histoire? Il y a peu de chances, on le voit, qu’il s’avère plus objectif. La réalité étant que les chances de survie de celui-ci sont plus élevées que celles du vaincu, c’est sans doute lui qui transmettra sa version des évènements aux générations futures.

Ainsi, les pouvoirs finissent par façonner les vérités selon leur volonté. Il ne faut surtout pas s’en étonner. La vérité des princes n’est pas celle du serf. La vérité des Croisés n’était pas celle des Maures, celle du Grand Maître de l’Inquisition était bien différente de celle de Galilée. La vérité des politiciens n’est pas nécessairement celle du citoyen. Celle des généraux n’est pas celle du simple soldat. Même en science : la vérité de Pasteur n’était pas celle de la science officielle de l’époque. Et la vérité de CBC…

La vérité, une réputation surfaite

Selon les époques, les contextes et les pays, la vérité, quand elle n’est pas considérée comme dénuée de tout intérêt, peut très bien apparaître comme une hérésie, un blasphème, un débordement de naïveté ou de la propagande antipatriotique. Bertrand Russel était convaincu que la vérité pouvait être considérée « comme de mauvais goût ». Et il ajoutait : « sauf en temps de guerre alors qu’elle est considérée comme criminelle ». Il cite par ailleurs le procès célèbre de Sacco et Vanzetti, condamnés à mort pour un assassinat qu’un autre avoua avoir commis – alors que les policiers, pour leur part, reconnaissaient que l’accusation avait été machinée.

Ce n’est pas un hasard si un précédent gouvernement canadien, sous prétexte de faire des économies, a décidé d’abandonner des dizaines d’études de Statistique Canada. L’information objective cède toute la place à l’idéologie. Il n’allait y avoir bientôt nulle nécessité de baser les décisions gouvernementales et l’implantation ou la disparition de programmes sur des réalités mesurées. Ce n’est pas un hasard non plus si un gouvernement s’oppose aux enquêtes indépendantes. Le Pouvoir préfère agir de manière à ce que les faits, souvent entêtés et bien contrariants, ne viennent pas contredire ses choix politiques.

Un Pouvoir se convainc très tôt qu’il sait, mieux que le peuple, deux ou trois choses utiles à propos de la vérité : qu’elle a une réputation surfaite, qu’elle n’est qu’une opinion parmi d’autres. Ce n’est pas nécessairement la plus convaincante, rarement la plus profitable pour lui. En fait, pour imposer son joug sur les esprits, le Pouvoir a bien besoin d’une vérité, mais pas nécessairement de cette vérité cristalline, brute, qui convient peut-être au philosophe, mais qui n’est pas faite, croit-il, pour une consommation courante. Pour être présentable, accessible au plus grand nombre – et surtout avantageuse pour le Pouvoir –, la vérité devra sans doute être au moins un peu maquillée et probablement subtilement voilée.

La caution

Il ne faut surtout pas être surpris si le Messager et l’Historien sont dès lors fortement incités à retenir et à relayer la version officielle de la vérité. Et il ne faut pas s’étonner non plus quand on arrive à trouver des gestionnaires, des personnalités politiques, des économistes dont les opinions sont taillées sur mesure pour les maîtres et qui s’empressent de leur apporter leur caution.

On a tendance à oublier que l’on peut être instruit, cultivé, talentueux même, avoir l’esprit vif et le sens critique, mais choisir de n’avoir que l’opinion de ses intérêts. Il y a certes un marché lucratif pour les intellectuels dociles, voire pour les rebelles repentis.

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Dominique De Pasquale
Dominique De Pasquale

Conseil en développement et en communication stratégique, écrivain, Dominique de Pasquale a œuvré dans des secteurs diversifiés pour des entreprises et des organisations de toutes tailles. Il est l’auteur de textes pour la télévision, la radio, le théâtre et des publications. Deux livres ont été publiés aux éditions Leméac. Une troisième est en préparation avec le même éditeur. Il a été l’initiateur et le promoteur de plusieurs d’événements économiques au Québec et en Europe. Il est également président de Chic-Chocs Ressources et de Holding Grand Duc. Dominique de Pasquale a assumé des responsabilités de direction supérieure au sein de grandes organisations privées et publiques, dont l’Université de Montréal, le Gouvernement du Québec, la Banque Nationale et le Mouvement Desjardins. Il a prononcé de nombreuses conférences et dirigé ou réalisé plusieurs études, consultations publiques et analyses. Il a été chargé de cours au département de communication de l’Université de Montréal. Au fil de sa carrière, Dominique de Pasquale a été appelé à siéger à de nombreux conseils d’administration dont : Conseil supérieur de la langue française, Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse, Commission des normes du travail du Québec, Société de promotion Qualité-Québec (Direction générale), Centre d’études ethniques de l’Université de Montréal, Solidarité rurale, Caravane de la Tolérance, Association des banquiers canadiens (président du comité des communications), Hebdo-Science (président), Radio-Québec, Centre Christophe-Colomb (président), Musée des Beaux-Arts de Montréal, Amitié Québec-Italie (président), Conseil des Communautés culturelles et de l’Immigration (vice-président et président du comité des communautés culturelles), Association des communicateurs scientifiques du Québec (président), Conseil de l’Agence Science presse (président).