Je me questionne depuis longtemps sur le rapport que nous entretenons avec l’information. Comme l’économie ou le politique, l’information est un véhicule, un construit social qui peut être au service des collectivités et du bien commun ou encore nous polluer l’existence et nous mettre à son service. Je caricature à gros traits, mais vous voyez un peu ce dont il est question!

J’ai l’impression qu’on parle peu de l’information, comme source de pouvoir en société et de ce que nous souhaiterions faire avec, dans une perspective collective. Ce n’est pas d’hier qu’on sait que l’information confère un avantage à celui qui la possède et sait en user judicieusement. Il s’agit d’une richesse inestimable pour une population, pour comprendre et agir.

Au cours de ma vie, j’aurai été aux premières loges de l’avènement de la société de l’information, de la transformation en profondeur du système d’information. Bien qu’Internet et les chaînes d’information continue n’aient pas bercé ma tendre enfance, ma génération (les «Y») est considérée comme étant la première à avoir été profondément marquée par l’explosion de la communication, de l’information abondante, continue et mondialisée. « On est tombé dedans quand on était petit!»

Au passage, nous avons aussi vu naître le règne de l’opinion, l’infotainement, les médias sociaux. Plus récemment sont également apparus les fantasmes et inquiétudes autour de Big Data, des données ouvertes et des villes intelligentes. L’univers des médias traditionnels vit quant à lui de profonds bouleversements. Je lisais en fin de semaine le dossier du Devoir sur les désaffections médiatiques. On y citait Marie-Christine Blais qui, à l’instar de plusieurs autres, a quitté le journalisme parce qu’elle ne s’y retrouvait plus. Voici un extrait de ce qu’elle révélait : «Le journalisme change. Il doit changer. Mais je crois aussi que le système de l’information se renverse et que quelque chose est cassé [1]. »

Au cours de ces transformations, avons-nous su tirer notre épingle du jeu? A-t-on été détroussé d’un autre puissant levier de développement ou, au contraire, parvenons-nous plus que jamais à accéder à une information de qualité, spécialisée, globalisée? Techniquement, nous avons tout le savoir du monde au bout des doigts, en tout temps.

J’ai l’impression que c’est comme le « scandale » du sucre de la semaine dernière (il me semble que ça faisait longtemps qu’on le savait, mais bon… ça buzzait la semaine dernière). L’information est partout, cachée dans chaque recoin. On est bombardé, gavé, de toute part, de sources multiples, tous les jours, presqu’en continu. Mais a-t-on la capacité d’en digérer autant?

On a assisté, ni plus ni moins, au cours des dernières décennies, à un virage en épingle. Nous avons vécu le passage d’une société où on produisait et accumulait la connaissance à la sueur de notre front, à une société qui nage dedans jusqu’aux oreilles et qui doit maintenant faire le tri entre ce qui a de la valeur et ce qui n’en a pas. Et de la valeur par rapport à quoi me direz-vous? Bonne question! Je vous la renvoie.

Mon collègue Alain (un de mes « pushers » d’information favoris d’ailleurs!) a toujours une théorie pour apaiser mes vagues à l’âme et me propulser dans des réflexions créatrices. Récemment, il me parlait d’un article dans le magazine Wired, célèbre dans le domaine du techno/numérique. L’auteur de l’article [2] élaborait une théorie sur le passage de l’« âge de l’information » à l’« âge de l’attention », et ce, dans le monde des affaires. L’information étant en apparence illimitée et notre attention limitée, la course est donc lancée. L’attention devient la nouvelle conquête. Dans l’article, l’auteur s’intéresse aux conséquences de « trop d’information » sur les comportements individuels et les défis que cela engendre. Il propose ensuite des pistes pour que les entreprises soient agiles et tirent leur épingle du jeu dans cette compétition pour notre attention.

J’ai décidé de m’amuser un peu et de faire le même exercice, mais dans une perspective de développement collectif, avec beaucoup d’humour et d’humilité.

Sur le plan des comportements individuels, pour rigoler un peu de notre rapport parfois trouble à l’information, j’ai décidé de bricoler un petit DSM 5 (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux) maison – version comportements que j’observe parmi les miens, un peu trop avides d’information dans cet univers d’abondance. Voici quelques-unes des pathologies observées :

  • La boulimie médiatique

Pour l’illustrer, je vous livre une confidence. Jeudi soir dernier, j’ai regardé « jusqu’à plus capable », le cœur sur la flotte et coupable, l’information en continu sur Nathalie Normandeau. Je pense que je n’ai pas besoin d’en parler davantage… Le premier pas vers la rémission, c’est de reconnaître le problème.

  • Le Diogène informationnel 

Il s’agit d’accumuler compulsivement l’information, comme si elle allait nous être utile un jour. Elle s’empile dans le disque dur, sur des listes, dans les favoris, les signets, sur les bureaux, les tablettes, etc. Si le jour se présente où elle pourrait finalement être utile, le risque est élevé de ne pas la retrouver, parce qu’engloutie….

  • L’infomanie 

Celle-ci est une pathologie, potentiellement réelle et un peu loufoque, dont j’apprenais l’existence récemment dans un billet de Science of Us [3]. Il s’agit de la version information du « FOMO » (Fear Of Missing Out). C’est donc la peur de manquer une information, un contenu. Cette peur vous empêche de vivre sainement, puisque vous passez un temps fou à vous informer, de peur qu’une information vous échappe.

Trêve de plaisanterie, il me semble y avoir un enjeu d’équilibre et de choix dans le rapport qu’on entretien individuellement à l’information. On retiendra une information si on réussit à la mettre en relation avec quelque chose, si on parvient à l’accueillir, la classer, se l’approprier. C’est pourquoi l’information trop générale, superficielle et rapportée sans analyse ni perspective, ou encore l’information trop spécialisée, pointue et difficilement transférable, est souvent peu signifiante et utile pour ceux qui la reçoivent.

Pour l’instant, notre rapport à l’information et l’information elle-même semblent nous mener collectivement vers beaucoup plus de cynisme, de confusion et de sentiment d’impuissance que vers la reprise de pouvoir et la proactivité.

Quelles seraient donc les pistes pour demeurer agiles dans cette jungle informationnelle? Comment se réapproprier l’information comme pouvoir collectif? Pas simple! C’est pourquoi je propose de m’y attaquer dans mon prochain billet. Sinon, je risque de perdre votre attention…

Entretemps, si vous avez des réflexions sur le sujet, faites-moi signe!


[1] Stéphane Baillargeon, «Les désaffections médiatiques : Voie de garage pour journaliste fatiguée», Le Devoir, 19 mars 2016. http://www.ledevoir.com/societe/medias/465930/les-desaffections-mediatiques-voix-de-garage

[2] Julian Birkinshaw, «Beyond the Information Age», http://www.wired.com/insights/2014/06/beyond-information-age/

[3] Tanya Basu, «Hey, Here’s a Thought: You Don’t Have to See and Read and Watch Everything», Science of Us, 20 janvier 2016. http://nymag.com/scienceofus/2016/01/you-dont-have-to-keep-up-with-everything.html

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Sophie Michaud
Sophie Michaud

Le développement collectif, et tout ce qui gravite autour, m’anime de la profonde conviction qu’on pourra enfin « sauver le monde », une collectivité à la fois.