Les élections et un monde à construire

J’imagine que vous le savez : il y aura élection ce mois-ci. Le généreux gouvernement fédéral actuel a décidé de faire précéder l’élection d’une période de réflexion allongée de quelques semaines. Les chefs de partis, pendant un peu plus de deux mois, parcourront le pays pour informer la population de l’importance d’élire, dans chacune des circonscriptions, le représentant de leur formation.

De toute évidence, encore une fois, malgré un monde en détresse, nous ne sommes pas appelés à voter pour une idéologie, ou si vous préférez, pour un projet de société. Non, la véritable « idéologie » des partis est d’abord et avant tout la conquête du pouvoir. Et pour y parvenir, quoi de mieux que cette macédoine de promesses dont chacune appartient à des idéologies différentes! Faire plaisir à tous les groupes, voilà un bon moyen de se mériter le pouvoir. Quant au projet de société, on y verra plus tard. D’ailleurs, il sera celui que le chef élu saura privilégier.

Pourtant, le monde actuel n’est-il pas « en feu » comme le titrait le Monde Diplomatique de France récemment? Le système économique ne s’est-il pas fourvoyé, comme le dit le grand économiste Joseph Stiglitz? La démocratie n’est-elle pas en crise, comme le proclament de nombreux humanistes? Le véritable pouvoir – même dans les pays démocratiques comme le Canada – n’est-il pas désormais « les vraies affaires », c’est-à-dire la croissance économique permanente et la création de richesse, sans préoccupation de partage? L’économie et la finance sont devenues les éléments centraux du développement des sociétés.

Malgré les engagements unanimes des membres de l’ONU et l’adoption en 1948 de la Déclaration universelle des droits de l’Homme, inspirée par les valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité, le capital n’a-t-il pas réussi à convertir le monde en une arène où se livre la lutte pour la vie en laissant libre cours aux instincts humains de domination, de possession, d’exploitation des uns par les autres? En conséquence, les décisions des hauts dirigeants ne sont pas inspirées par la reconnaissance de la démocratie et de la volonté d’établir une société plus juste et plus égalitaire. Au contraire, le système économique dominant produit le contraire. Il en résulte des inégalités aussi profondes que celles qui existaient au moment du krach boursier de 1929. Les politiques salariales autorisent désormais des rémunérations 300 fois plus importantes que celles de la moyenne de leurs employés, sans que le pouvoir législatif n’ait la volonté – ou la puissance – d’intervenir et de régler cette crise de la démocratie. Oxfam annonçait récemment que 1% de la population détient 50% de la richesse.  Ainsi, les inégalités continuent de se creuser dans la plupart des pays. En Chine, au Portugal et aux États-Unis les mieux nantis ont plus que doublé leur part de revenus depuis 1980. Même dans les pays réputés plus égalitaires comme la Suède et la Norvège, la part de revenus allant aux 1% les plus riches a augmenté de plus de 50%!

Difficile alors d’affirmer l’égalité des droits et des chances. Finie la fraternité. Si le XXe siècle fut le siècle le plus prolifique sur le plan de la connaissance de la matière et sur les moyens d’explorer et de profiter des ressources de la planète, et aussi le siècle de l’explosion de l’enseignement du savoir-faire dans les maisons d’enseignement, il fut aussi le siècle le plus meurtrier (deux guerres mondiales et une multitude de guerres régionales). Et ça continue au XXIe siècle. L’humanité – et les États – n’ont pas réussi à enseigner le savoir-être, le savoir vivre ensemble.

Ce n’est pas nouveau, me direz-vous. C’est vrai. Déjà le biologiste Alexis Carrel en 1936, dans son livre L’Homme cet inconnu, écrivait: « Notre ignorance de nous-mêmes est d’une nature particulière… Elle est attribuable soit à la fois au mode d’existence de nos ancêtres, à la complexité de notre nature, et à la structure de notre esprit. Et cette nécessité exige la conquête du monde extérieur… L’homme emploie son intelligence à fabriquer des armes, à inventer la roue, à dresser les boeufs et les chevaux, à découvrir le feu, etc. avant de se connaitre lui-même. (…) Il y a une inégalité étrange entre les sciences de la matière inerte et celles des êtres vivants. »

Alors, l’éducation citoyenne permanente ne s’impose-t-elle pas?

À quand une campagne d’éducation au savoir-être humain et au savoir vivre ensemble? Comme l’écrivait le philosophe Kant : « …l’être humain est la seule créature vivante qui doit être éduquée parce que c’est l’éducation qui le rend raisonnable et l’aide à surmonter sa sauvagerie originaire ». Pas une campagne  « macédoine ». Mais une éducation d’un seul plat principal, bien cuit : une société où tous et toutes pourront vivre dignement et revivront la liberté – celle qui ne nuit pas à celle des autres -, rétabliront l’égalité des droits et des chances et partageront la fraternité par la solidarité.

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Claude Béland
Claude Béland

Je suis un avocat devenu président du Mouvement Desjardins. Une carrière d’une cinquantaine d’années au service du coopératisme. Une première étape en cabinet privé, ensuite à la Fédération des caisses d’économie et ensuite dans le réseau des caisses populaires. Retraité, je demeure actif comme consultant auprès des entreprises de l’économie sociale. Professeur associé à l’École des sciences de la gestion de l’Université du Québec à Montréal, j’ai présidé les États généraux sur la réforme des institutions démocratiques. Je suis président du conseil d’administration de la Fondation Lionel Groulx et du Conseil d’éthique de l’industrie des boissons alcooliques. Conférencier et auteur de plusieurs livres, je participe à de nombreux débats sur les défis contemporains.