L’équilibre des pouvoirs    

En 1998, à l’occasion du rassemblement annuel des élites économiques et politiques, à Davos, en Suisse, Madame Hillary Clinton, invitée à clore cet évènement, a surpris les participants en leur disant qu’après avoir pris connaissance du programme et assisté à certaines sessions, il lui apparaissait plus approprié de voir en ces rencontres un forum mondial non seulement économique, mais aussi politique et social. Oui, disait-elle, j’ai constaté que le pouvoir économique est entre bonnes mains par des gens qui reconnaissent le mérite du libre marché, mais les populations ne peuvent vivre ensemble harmonieusement si le seul pouvoir est le pouvoir économique ou financier. Il faut aussi un pouvoir politique compétent, efficace et fonctionnel. Des gouvernements qui ne soient pas oppressifs, forts ou autoritaires. Des gouvernements capables de fournir des produits et des services pour le bien commun des citoyens.[1] Et il faut que les populations ne soient pas que des clients ou bénéficiaires de l’État, mais des citoyens, des individus possédant des droits et des devoirs civiques et politiques. Des populations qui sont l’élément central des sociétés.

Or, les sociétés reposent sur trois piliers, tel un tabouret. Or, pour être en équilibre, il importe que les trois piliers soient d’égale importance. Prudents, les fondateurs de l’Amérique ont inscrit et mis en garde dans la charte devant régir ce nouveau pays, toute possibilité de dérive d’un des ces pouvoirs, sachant que si le pouvoir de la société civile domine, il y a risque de désordre; si le pouvoir politique domine, il y a risque de dictature; et si le pouvoir économique domine, on hérite d’un régime qui contredit les engagements des grandes chartes des droits de l’Homme – la liberté, l’égalité et la fraternité – et construit un monde tel qu’il est aujourd’hui, un monde qui additionne les crises : crises économiques, financières, alimentaires, environnementales, etc.

De nos jours, depuis les années 1990, manifestement, le pouvoir économique domine. Les sociétés – tel un tabouret – sont en déséquilibre. Le pouvoir politique et le pouvoir de la société civile n’arrivent pas à exercer un pouvoir équivalent et aussi puissant que le pouvoir économique. Un pouvoir qui prend sa force en exploitant les instincts de l’animal raisonnable qu’est l’Homme, soit les instincts de domination, de survivance, de possession et d’exploitation des plus faibles

Depuis la fameuse crise de 2008 et le basculement du monde qui, depuis, en résulte, les excès du néolibéralisme sont dénoncés par les plus grands économistes de nos temps modernes. Les inégalités sont telles que le monde est en feu : la révolte des populations est quasi universelle. Joseph Stiglitz, chef économiste et vice-président démissionnaire de la Banque Mondiale, écrit dans un des cinq livres:  « Il est donc urgent aujourd’hui de repenser le monde, de réformer une science économique qui s’est fourvoyée, entraînant dans son sillage l’accroissement des inégalités, la montée de la pauvreté ou l’aggravation de la crise environnementale. »[2]

Pour sa part, Ellen Wood, spécialiste de la théorie capitaliste, écrit :  « Personne ne niera que le capitalisme a permis à l’humanité d’accomplir des avancées notables sur le plan matériel. Mais il est devenu aujourd’hui manifeste que les lois du marché ne pourront faire prospérer le capital qu’au prix d’une détérioration des conditions de vie d’une multitude d’individus et d’une dégradation de l’environnement partout dans le monde. »[3]

Le pouvoir politique, pour sa part, ne réagit pas efficacement à cette dénonciation partagée par de nombreux économistes, sociologues, philosophes ou chercheurs universitaires. Au contraire, il encourage une minorité de la société civile – les dirigeants d’entreprises ou d’associations diverses – à créer et développer des entreprises miroirs d’une société néolibérale exacerbée en adoptant des valeurs d’un capitalisme qui valorise la liberté et le succès individuel créant ainsi une liberté qui nuit à celle des autres, des inégalités de plus en plus grandes et des conflits et guerres sans fin. Ainsi, le pouvoir économique et plusieurs de ses entreprises modernes sont porteurs de valeurs qui sont la cause de la dérive du monde actuel.

Heureusement, cette dérive n’empêche pas d’autres entrepreneurs de créer des entreprises miroirs d’un projet sociopolitique différent et de s’inscrire dans la vie d’une économie sociale. L’entrepreneuriat coopératif ou mutualiste est encore possible puisqu’il est l’oeuvre de démocrates et partisans d’un système politique social-démocrate. Des partisans de la démocratie – le  « Un pour tous, tous pour un » -, du succès collectif, d’entreprises non pas au service des détenteurs de capitaux mais des individus et des familles et au service de la nation… Et en se fédérant, au service de l’humanité. Les coopératives (sauf aujourd’hui les coopératives de services financiers que le pouvoir international et la cupidité humaine obligent à des normes capitalistes) ne sont pas évaluées en fonction du rendement sur le capital investi. Non. Les valeurs des coopératives ne sont pas inscrites en bourse, mais inscrites dans le coeur des citoyens qui oeuvrent à créer un monde plus juste et plus égalitaire. Elles sont évaluées par leur capacité à créer de l’emploi, à desservir toutes les classes de la société, à leur souci des moins bien nantis.

Cette réalité fait apparaitre l’économie sociale et ses entreprises coopératives ou mutualistes, ou autres sans but lucratif, comme des alternatives au système sociopolitique dominant actuel. Fait apparaître pour plusieurs des espoirs. C’est pourquoi il faut en parler et agir. Communagir.


 [1] Hillary Clinton, Civiliser la démocratie, Desclée de Brouwer.

[2] Joseph Stiglitz, Le triomphe de la cupidité, Éditions LLL.2010.

[3] Ellen Meiksins WOOD, L’origine du capitalisme, LUX, humanités.

Commentaires partagés sur Facebook

commentaires

Commentaires si vous n'avez pas de compte Facebook

Votre commentaire

Claude Béland
Claude Béland

Je suis un avocat devenu président du Mouvement Desjardins. Une carrière d’une cinquantaine d’années au service du coopératisme. Une première étape en cabinet privé, ensuite à la Fédération des caisses d’économie et ensuite dans le réseau des caisses populaires. Retraité, je demeure actif comme consultant auprès des entreprises de l’économie sociale. Professeur associé à l’École des sciences de la gestion de l’Université du Québec à Montréal, j’ai présidé les États généraux sur la réforme des institutions démocratiques. Je suis président du conseil d’administration de la Fondation Lionel Groulx et du Conseil d’éthique de l’industrie des boissons alcooliques. Conférencier et auteur de plusieurs livres, je participe à de nombreux débats sur les défis contemporains.