En 2011, au Québec, la première cohorte des babyboomers atteignait 65 ans. Ce fut l’occasion de réanimer le débat sur le vieillissement de la population. L’occasion aussi de réaliser le changement de forme du croquis de l’ancienne pyramide de la démographie du Québec. D’une large base de jeunes, d’un centre plus étroit et d’une pointe d’une minorité d’ainés, voilà que se dessine un cylindre avec un tiers de jeunes à la base, un tiers d’adultes au centre et au haut, un tiers d’ainés – dont l’espérance de vie augmente constamment. Un progrès spectaculaire puisqu’au début du XXe siècle, l’espérance de vie était plutôt de 49 et 51 ans! Désormais, la vie compte trois périodes: vingt ans d’études, 40 ans de travail et plus de 20 ans de retraite! Ce départ massif de travailleurs à la retraite non seulement entraîne une diminution du bassin potentiel de la main-d’œuvre mais cause déjà des maux de tête aux gestionnaires des régimes de retraite, les calculs actuariels n’ayant pas prévu un développement si durable des temps de la retraite!

Dans les pays qui vivent cette situation, on pense à l’immigration. Dans la deuxième moitié des années 1990, moins de 30,000 immigrants s’établissaient annuellement au Québec et quelques 40 000 depuis quelques années. Encore là, une démarche insuffisante. Le gouvernement veut bien relever la cible progressivement à 55,000 ou 60,000, mais c’est plus facile à dire qu’à faire. Le défi n’est pas seulement une question de main-d’oeuvre ou une question économique, mais aussi une question politique, sociale et identitaire. Il ne suffit pas d’atteindre des cibles d’entrées au pays, mais encore faut-il assurer la rétention des nouveaux arrivants sur une longue période tout en intégrant ces nouvelles cohortes au projet et aux valeurs de notre coin de pays. Or, l’expérience de la rétention n’est pas convaincante, ni celle de l’indentification à la nation québécoise. Au contraire. Au fil des ans, plusieurs immigrants se déplacent vers d’autres provinces, notamment l’Ontario, ce qui contribue à maintenir le solde migratoire interprovincial en déficit. Ou encore, les cohortes de nouveaux arrivants réclament non pas l’éducation à une intégration aux valeurs et coutumes de leur nouveau pays, mais plutôt des accommodements qui paraissent raisonnables aux uns et inacceptables aux autres. L’immigration, en somme, risque de ne pas être une solution rassurante.

Faut-il espérer une hausse de la fertilité des femmes? Au Québec, ce taux est passé de 1,5 à 1,7 alors que le taux de remplacement de la population est à 2.1. Jadis, les grandes familles comptaient plus d’une dizaine d’enfants; désormais, une famille de deux enfants est remarquée et la famille de trois enfants se définit comme une grande famille. Le taux de fertilité en Angleterre est de 1,6, en Allemagne de 1,3, en Italie de 1,2 et en Espagne, de 1,1… Les 31 pays de l’Union européenne se satisfont d’une fertilité de 1,38, du moins selon les chiffres de 2007. Or, selon des études, aucune culture n’a jamais inversé ce processus d’un taux de fertilité de 1,9 ou moins. À un taux de 1,3, il faudrait 80 à 100 ans pour inverser les tendances.

Ajoutons à cela, le spectre inquiétant d’une population mondiale grandissante. Ce qui a conduit certains pays à proposer à leur population des méthodes et médicaments anticonceptionnels. De plus en plus, les dictionnaires doivent modifier la définition du mot “mariage” et “famille”.

Mon Larousse 1991 définit le mariage comme étant une union entre un homme et une femme et la “famille” comme étant “un ensemble de personnes formé d’un père, d’une mère et les enfants.” Mon dictionnaire québécois, Le Multi de 2011, définit plutôt le mariage comme étant “une union légitime de deux personnes”. Au cours des dernières années, de nombreux pays ont permis le mariage de personnes de même sexe, donc infertiles.

En d’autres pays, et à l’invitation de puissantes religions, c’est le contraire. La fertilité est fortement encouragée. Ceux qui prétendent que la laïcité domine le monde nouveau ignorent la progression remarquable de quelques religions sur tous les continents. En France, par exemple, le taux de fertilité de la femme d’origine française est de 1.8 tandis qu’elle est de 8,1 chez les familles pratiquant une de ces religions! C’est leur revanche des berceaux.

Les défis sont grands et nombreux. Il faut repenser le monde de demain dit le grand économiste américain Joseph Stiglitz. Repenser un monde où la population des sexagénaires n’est pas vieille, surtout pas inutiles. La semaine dernière, le premier inspecteur des caisses populaires, Monsieur Rosario Tremblay, qui m’écrit à l’occasion ses pensées sur le monde d’aujourd’hui, fêtait à Lévis ses 105 ans! À la retraite depuis 40 ans, il n’a pas cessé d’être actif… et utile. Il faut miser sur l’expérience des ainés – surtout les plus instruits – ils peuvent jouer un rôle déterminant. Il faut miser aussi sur le bénévolat – les aînés y sont habitués. Alors qu’on parle de vivre ensemble autrement, de produire autrement, de consommer autrement, de gouverner l’État autrement, déjà plusieurs ainés, majoritairement actifs et en bonne santé (à peine 5 % des ainés sont locataires des CHLSD), contribuent spontanément à inventer des idées nouvelles. Alors que j’occupais le poste de président d’Innov’Âge, un groupement qui encourageait la participation des ainés à la vie active, j’avais l’occasion d’en témoigner fréquemment. Un simple article ne suffit pas à décrire les nouvelles et nombreuses initiatives mises en place par des ainés conscients de la nécessité de leurs contributions. Mentorat d’affaires, ou mentorat au soutien aux orientations professionnelles pour des étudiants, soutien à la préparation de thèses, soutien à la pratique de techniques diverses, soutien psychologique, grâce à une relation gratuite fondée sur un engagement libre et volontaire des ainés, basée sur la confiance et le respect mutuel. Ces expériences démontrent clairement que la répartition «cylindrique» des générations impose d’elle-même l’intergénérationnel.

Des gouttes d’eau, face à la lourdeur des défis. Ou je prêche pour ma paroisse, me direz-vous. Mais, à mon avis, des gouttes d’espoir puisqu’elles sont riches. Elles se nourrissent de l’expérience des ainés et surtout démontrent qu’en misant sur la cohorte des ainés, la société peut compter sur une main-d’œuvre intelligente, expérimentée… et généreuse.

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Claude Béland
Claude Béland

Je suis un avocat devenu président du Mouvement Desjardins. Une carrière d’une cinquantaine d’années au service du coopératisme. Une première étape en cabinet privé, ensuite à la Fédération des caisses d’économie et ensuite dans le réseau des caisses populaires. Retraité, je demeure actif comme consultant auprès des entreprises de l’économie sociale. Professeur associé à l’École des sciences de la gestion de l’Université du Québec à Montréal, j’ai présidé les États généraux sur la réforme des institutions démocratiques. Je suis président du conseil d’administration de la Fondation Lionel Groulx et du Conseil d’éthique de l’industrie des boissons alcooliques. Conférencier et auteur de plusieurs livres, je participe à de nombreux débats sur les défis contemporains.