Le développement régional, ce mal-aimé (Partie III)

Bernard Vachon, Ph.D.

Professeur retraité du département de géographie de l’UQAM

Spécialiste en développement local et régional

Décentralisation et Gouvernance territoriale


Accroître l’attractivité et la compétitivité des territoires

Rappelons que l’immense territoire du Québec est une mosaïque de régions aux caractéristiques différenciées. Chacune contribue à sa manière à l’identité, à l’affirmation et à l’épanouissement économique, social et culturel de la société toute entière. L’avenir du Québec se construit avec les métropoles, les régions, les villes petites et moyennes, les villages et les rangs.

Les handicaps de certains territoires, d’ordre géographique ou autres, appellent à des actions ciblées par souci d’égalité et de justice sociale.

Si l’économie est aujourd’hui mondialisée, la production est localisée. En région hors des métropoles, l’activité économique repose très largement sur les petites et moyennes entreprises (PME). L’installation et l’essor de celles-ci répondent à des logiques de localisation et de croissance que les milieux d’accueil doivent comprendre et tendre à satisfaire en termes d’attractivité et de compétitivité des territoires.

Ainsi, l’État et les collectivités territoriales conjuguent leurs efforts pour que les communautés soient attractives et compétitives. Il est ici question d’équipements et d’infrastructures, de services à la population et aux entreprises, de qualité de vie et d’appartenance territoriale, de protection du milieu naturel et de mise en valeur du patrimoine bâti et paysager, d’entraide et de solidarité, de maillage et de réseautage… de milieux novateurs et porteurs. On ne peut faire naître et croître des entreprises dans un désert social et culturel. L’entreprise vit et se développe en symbiose avec son milieu.

Des investissements structurants et d’accompagnement pour mettre les territoires en état de se développer et de produire.

Les facteurs à la base de la dynamique territoriale d’une région ou d’une communauté locale sont nombreux et variés. D’ordres social, culturel, environnemental, économique et financier, ils constituent le milieu porteur du développement.

Réunis dans un ensemble cohérent, ces facteurs vont « construire » à la fois un milieu attractif et compétitif et un terreau à partir duquel germeront des initiatives et des succès économiques, issus d’une communauté vivante, fière et solidaire.

Ces facteurs de développement peuvent être regroupés en deux grandes catégories, selon qu’ils s’adressent aux personnes et familles ou aux entreprises :

  1. Les atouts offerts aux personnes et aux familles (attractivité territoriale) :
    • l’accessibilité à la diversité, la qualité et la fiabilité des services publics (soins de santé, écoles primaires et secondaires, institutions collégiales et universitaires, équipements sportifs et récréatifs, activités culturelles, …);
    • le dynamisme de la vie communautaire (vie associative, sensibilité à la qualité de l’environnement et à la mise en valeur de l’héritage culturel, entraide, …);
    • la qualité du cadre de vie (environnement bâti, qualité de l’air et de l’eau, contrôle des nuisances, protection et mise en valeur des paysages, infrastructures et équipements publics,…);
    • l’attention et la place accordées aux jeunes et aux femmes dans les organismes consultatifs et de prise de décision (conseils municipaux, organismes de développement, clubs sociaux, …);
    • la disponibilité en logements pour les nouvelles familles, ce qui implique plus de souplesse dans l’application du zonage agricole;
    • l’accès à Internet haute vitesse et à la téléphonie mobile dans toutes les petites villes et villages, à titre d’outils d’information, d’éducation et de divertissement au sein des familles.
  2. Les atouts spécifiques offerts aux entreprises (attractivité et compétitivité) :
    • la disponibilité de sites d’implantation;
    • la diversité et la qualité des infrastructures et équipements publics;
    • la qualification de la main-d’œuvre;
    • l’accès à des programmes de formation de la main-d’œuvre adaptés aux créneaux d’excellence régionaux et aux besoins des entreprises;
    • les services-conseils aux entreprises (soutien technique, administratif et financier);
    • les aspects qualitatifs et organisationnels du support offert aux entreprises (procédures administratives, import-export), ainsi que l’environnement de la production en général (systèmes productifs locaux, grappes industrielles, réseautage, maillage d’entreprises,…);
    • l’accès à du capital de démarrage et d’expansion des entreprises;
    • la disponibilité de réseaux de communications électroniques dans toutes les petites villes et communautés rurales, selon diverses technologies, donnant ainsi accès, sur tous les points du territoire, au service Internet à haute vitesse et à la téléphonie mobile comme facteurs modernes de soutien aux entreprises et aux travailleurs salariés ou autonomes à distance (télétravailleurs);
    • les transferts technologiques;
    • l’organisation des systèmes de gestion et de production (incluant le coworking);
    • la concertation et le partenariat entre les différents acteurs publics et privés du développement;
    • le développement d’un esprit d’entreprise (stimulation et reconnaissance des réalisations du monde des affaires, diffusion des connaissances et expériences);
    • les programmes de soutien à la diversification des productions en agriculture, en foresterie et dans les pêches, et la promotion de façons de faire écologiques dans ces domaines;
    • des programmes de soutien aux entreprises de transformation;
    • idem pour le développement de nouveaux produits touristiques;
    • des programmes de soutien à l’innovation et à l’expérimentation (droit à l’erreur);
    • la rénovation des infrastructures et équipements publics des petites villes et des villages, notamment la voirie locale;
    • la disponibilité de locaux en location et de services partagés offerts aux entreprises;
    • le niveau des taxes foncières;
    • les avantages fiscaux;
    • etc.

La combinaison et le degré d’atteinte de ces avantages procurent l’attractivité et la compétitivité aux territoires. Plus celles-ci seront fortes, plus la dynamique démographique, sociale et économique d’une collectivité territoriale sera performante.

L’approche territoriale du développement a imaginé le concept « d’intelligence territoriale » qui réfère à l’ensemble des décisions et des actions qui conduisent à conférer à un territoire attractivité et compétitivité.

Dans la littérature anglophone, on utilise les expressions « smart cities », ou « smart regions » pour désigner des villes ou des régions qui ont atteint un haut niveau d’attractivité et de compétitivité territoriale par la mise en place d’atouts spécifiques, notamment en matière de technologies d’information et de communications et de transfert technologique. Il y a ici un vaste domaine stratégique à explorer.

Des organismes tels les conférences régionales des élus (CRÉ), les centres locaux de développement (CLD), Solidarité rurale, les Carrefours Jeunesse-Emploi, la Politique nationale de la ruralité…, aujourd’hui abolis ou affaiblis, avaient notamment pour mission d’animer et de mobiliser les milieux pour faire émerger des initiatives de développement, et disposaient de leviers financiers et d’expertises techniques pour accompagner les porteurs de projet. Ces organismes s’inscrivaient dans des structures dédiées au développement local et régional dont les interventions, accomplies majoritairement en amont de l’acte économique, avaient précisément pour but de préparer le terreau propice à une plus grande cohésion et solidarité sociale pour une nouvelle vitalité démographique, économique et sociale.

Territoire de projet et projet de territoire

Le développement des régions suppose une conjugaison d’actions conduites par les instances nationales, régionales et locales selon leurs compétences respectives. Le milieu est alors considéré comme un territoire de projet et l’action publique est territorialisée.

Dans le cas du Québec, la municipalité régionale de comté (MRC)[2], considérée comme bassin de vie et d’emploi, apparaît une assise territoriale propice à l’élaboration et à la mise en œuvre d’un projet de territoire, susceptible de faire l’objet d’une entente contractuelle pour une période de 10 ou 12 ans avec l’État et la région.

Entité supramunicipale, la MRC est toutefois partie intégrante d’une réalité régionale qui requiert une vision, de la concertation, de la planification et des orientations de développement. La région offrira par ailleurs des services qui outrepassent les compétences et ressources des MRC dans des domaines divers : culture, transport, environnement, économie régionale, santé…

Un territoire de projet est caractérisé par une cohésion géographique, économique, culturelle ou sociale. Il s’agit d’un lieu d’action collective qui fédère des municipalités, des organismes socioprofessionnels, des entreprises, des associations… autour d’un projet commun de développement; un niveau privilégié de partenariat et de contractualisation qui facilite la coordination des initiatives des collectivités, des régions, de l’État en faveur du développement local (MRC).

Les territoires de projet disposeront de réels leviers pour instaurer de manière démocratique un équilibre entre économie, environnement et société à travers leur projet de développement local, leur fonctionnement interne ou encore les partenariats avec l’ensemble des acteurs locaux.

Le territoire de projet est ainsi déterminé par le réseau des acteurs qui sont capables de travailler ensemble à un projet global de développement. La participation de la société civile, et de manière générale de la population, aux décisions qui les concernent, est ainsi primordiale dans une démarche de projet. 

Conclusion

Ainsi, le développement territorial à l’échelle régionale et locale (MRC) est une démarche globale et intégrée comportant plusieurs étapes, qui a pour objectif de réunir les conditions nécessaires pour mettre une collectivité en état de se développer et de produire, dans une perspective de développement durable.

Cette démarche fait appel aux volontés et capacités d’agir des acteurs du milieu (élus et représentants de la société civiles) conjuguées aux programmes et autres dispositifs gouvernementaux inscrits dans une politique vigoureuse d’occupation et de vitalité des territoires.

Les actions d’ordre économique sont étroitement imbriquées dans des actions relevant de la sphère sociale et culturelle. Les entreprises, particulièrement les PME, sont en symbiose avec leur milieu, d’où l’importance d’œuvrer au travers d’une démarche territorialisée et intégrée pour façonner des milieux porteurs.

Il faut espérer une réaffirmation et une réactivation de la Stratégie gouvernementale pour assurer l’occupation et la vitalité des territoires  et de la loi-cadre du même nom (adoptées par le gouvernement Charest au printemps 2012), dotées d’une vision, d’une détermination et des moyens appropriés pour un Québec fort de ses régions.

La réforme de la Loi sur l’aménagement du territoire et l’urbanisme dont les travaux sont en cours depuis 5 ans, devrait constituer une autre pièce législative majeure au service de l’occupation et de la vitalité des territoires dans une perspective de développement durable.

L’action de l’État doit être transversale et concertée et tendre à la cohérence des interventions.


[1] L’Institut du Québec, qui est né d’une initiative du Conference Board et de HEC Montréal, réunit des chercheurs sous la présidence de Raymond Bachand, ancien ministre des Finances du Québec.

[2] Une révision des territoires de MRC pourra conduire au constat que certaines MRC n’ont pas les effectifs démographiques, le dynamisme économique, la vitalité sociale et la diversité de services pour constituer des bassins de vie et d’emploi du niveau d’autonomie souhaité. Dans de tels cas, un redécoupage avec les territoires des MRC voisines sera à considérer.

 

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Bernard Vachon

Deuxième d’une famille de neuf enfants, j’ai grandi dans les quartiers ouvriers de Rosemont et de Montréal-Nord. La culture, le sentiment identitaire, les études et l’entraide étaient des valeurs fortement stimulées au sein de la famille. Détenteur d’un doctorat de la London School of Economics and Political Science en Angleterre ainsi que de l’Université de Liège en Belgique dans les domaines de l’aménagement et du développement territorial, j’ai fait carrière comme professeur-chercheur au département de géographie de l’Université du Québec à Montréal durant 32 ans (1969-2000). Mes domaines de spécialisation sont le développement local et régional, le Québec rural, la décentralisation et la gouvernance territoriale. Parallèlement à mes enseignements et ma recherche, j’ai exploité avec ma famille une ferme ovine, Chantemerle, de 1979 à 1989, dans un petit village sur les contreforts des Appalaches dans le Bas-Saint-Laurent, un lieu qui s’est avéré un laboratoire d’observation et d’analyse des problématiques de dévitalisation et de « recomposition » territoriale. Nous possédons toujours ce petit coin de ruralité, espace de ressourcement et d’inspiration. Suite à mon départ à la retraite, j’ai agi comme formateur, conférencier et consultant auprès de ministères, associations municipales, MRC et municipalités locales dans mes domaines de compétence. Je consacre désormais l’essentiel de mes temps libres à l’écriture (livres, blogues, articles, …), au bénévolat et à ma famille. Jean-Sébastien Bach, l’homme et son œuvre, est un compagnon de tous les jours. Ma collaboration à ce blogue est motivée par le désir de participer au mouvement de développement collectif qui se déploie dans toutes les régions du Québec, porteur d’une force insoupçonnée pour faire face aux grands défis qui confrontent la société actuelle.