C’est l’agronome en moi qui parle! La professionnelle des sciences agricoles qui a compris que ce n’est pas un rapide coup d’œil sur le terrain ou une lecture, même exhaustive, de données chiffrées qui permet de prendre la juste mesure d’une situation appelant une recommandation ou une décision. C’est l’agronome en moi qui sait bien l’importance de voir, constater, toucher, sentir les éléments, les plantes, le sol, les champs ou le troupeau avant de proposer une intervention ou de recommander quoi que ce soit. Dans le métier, on appelle ça avoir de la boue sur ses bottes…

J’ai envie aujourd’hui de dire à tous nos dirigeants de sortir de leur tour d’ivoire et d’aller sur le terrain, se mettre un peu de boue sur les bottes, les deux pieds dans la réalité.

Je souhaiterais qu’un ministre de l’éducation passe une année complète à enseigner à une classe de 30 ou 32 enfants, dont plusieurs présentent des difficultés d’apprentissage, dont une dizaine d’entre eux peuvent ne pas avoir déjeuné avant de se présenter à l’école, dont l’un des élèves est victime d’abus dans son milieu de vie. Je souhaiterais que cet enseignant d’une année rencontre des parents démunis face aux travaux scolaires de leurs enfants, ou encore cette maman monoparentale qui cumule deux emplois pour joindre les deux bouts et qui a bien peu d’énergie à consacrer aux suivis de toutes sortes en matière de scolarité même si elle est très fière des résultats de ses chéris. Je voudrais que ce même enseignant temporaire soit confronté au phénomène d’intimidation, soit dans sa classe, soit dans son milieu de travail, soit de la part des parents…

Et tant qu’à y être, je souhaiterais qu’un ministre de la santé passe une année complète à titre de préposé aux bénéficiaires, avec tout ce que la tâche exige de gentillesse, d’empathie, de dévouement et de stress aussi. À laver, soigner, déplacer des personnes immobilisées, en perte d’autonomie cognitive, parfois agressives, souvent fragiles, à calculer des médicaments, à servir des repas ou à les faire avaler, à changer des couches, des lits. Il serait souhaitable aussi que ce même ministre fasse un petit arrêt dans les salles d’urgence ou dans les laboratoires, pas en tant que plénipotentiaire mais les manches retroussées face aux demandes nombreuses qui affluent…

Et encore, qu’un ministre des transports passe une année à travailler à la réfection des routes ou à leur entretien dans toutes sortes de conditions, qu’un ministre des finances vive toute une année avec un budget de famille de la classe moyenne qui peine à faire face à toutes les obligations et qui pour y arriver s’enfonce inéluctablement dans les dettes….

Et du même souffle, pourquoi ne pas aussi interpeller ces dirigeants de banque, de services des postes ou d’hydro-électricité qui ont les profits écrits en lettre d’or sur leur calepin mais qui ont perdu de vue l’essence du rôle global joué par leur organisation dans la société.

Ce n’est pas l’argent qui permet de mesurer la valeur d’une société, c’est l’importance accordée aux personnes, à leurs réalités. C’est l’attention que l’on porte aux rêves de chaque individu et les moyens mis en œuvre pour leur permettre d’être partie intégrante d’une société et d’y contribuer, à petite et grande échelle, sans calcul, sans mesure de rentabilité absolue.

À tous ces ministres et dirigeants en fait, tout experts qu’ils soient en économie, en droit, en comptabilité ou en médecine, mais déficients en sensibilité, je souhaite un vrai contact avec la réalité des citoyens, avec leur quotidien!

À voir aujourd’hui les décisions prises à partir de colonnes chiffres, de données comptables ou de recherche de profit à tout prix en éducation, en santé, dans le milieu bancaire ou dans les services publics, je fais le triste constat que les dirigeants, où qu’ils soient, sont en voie de ruiner la cohésion sociale et la confiance citoyenne. On a besoin de sensibilité à côté des chiffres, on a besoin de compréhension du quotidien derrière les décisions.

Je pense que je vais retourner marcher dans le pré, un peu…..

 

 

 

 

 

 

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Claire Bolduc
Claire Bolduc

Ancienne présidente de l’Ordre des agronomes du Québec, madame Bolduc représente bien le nouveau visage de la ruralité québécoise. Mère de quatre enfants, jeune grand-mère également, elle exploite, à Ville-Marie au Témiscamingue, un vignoble avec son conjoint.    Présidente de Solidarité rurale du Québec de mars 2008 à mai 2016, elle a milité pour que soit reconnue la juste place de la ruralité dans l’ensemble sociétal. Au cours de son mandat, elle a défendu la vision d’un territoire en partage et complémentaire, où les communautés rurales ont un rôle déterminant à jouer pour l’avenir du Québec. Elle connaît en outre bien le Québec rural, pour l’avoir parcouru afin de réfléchir avec les ruraux aux prochaines phases de développement du Québec rural.    Madame Bolduc cumule une trentaine d’années d’implication citoyenne dans les domaines agricole, rural, environnemental, éducatif et du terroir. En plus d’avoir assumé la présidence de son ordre professionnel, Madame Bolduc s’est impliquée auprès de Solidarité rurale du Québec de 2002 à 2006 et elle était, jusqu’à décembre 2007, présidente du Conseil des appellations agroalimentaires du Québec. Elle a également occupé plusieurs postes de responsabilités au sein d’organismes publics en environnement et en agriculture.