On a beaucoup parlé de la peur dans les derniers jours. Je vais vous parler de la mienne, celle qui fait son nid depuis longtemps, mais qui me fait vraiment frémir depuis les attentats de Paris.

Est-ce qu’un type radical comme Donald Trump pourrait devenir maire de Québec? Je suis malheureusement animée d’un doute raisonnable. Je constate un glissement. On dirait que nous ne sommes pas à l’abri d’une dérive encore plus populiste, voire fasciste. Comme des analystes l’ont répété sur plusieurs tribunes, l’objectif du terrorisme est de gangrener les sociétés de l’intérieur. Je nous croyais plus robustes. Je vois maintenant comment nous pourrions devenir des victimes de la terreur, sans jamais avoir été victimes d’un attentat. La plus grande menace à mon mode de vie viendrait-elle sournoisement de l’intérieur? C’est ça qui me fait peur!

Le monde continue de changer, les populations continuent de vivre. Aujourd’hui, les réfugiés sont politiques; demain ils seront peut-être climatiques. Notre monde continue de générer des inégalités et des conflits. L’Histoire nous enseigne que nous aurons toujours de nouveaux défis à relever ensemble.

À l’un de ces rendez-vous inévitables avec l’Histoire, j’aimerais pouvoir chanter haut et fort « une chance qu’on s’a… »! C’est bien naïf! Alors que j’habite dans une ville merveilleuse, avec une qualité de vie enviable, un niveau d’éducation parmi les meilleurs et des indicateurs socioéconomiques dans le plafond, ma ville est en fait devenue le creuset québécois du conservatisme, de la radio poubelle et de la xénophobie. Nous n’en avons pas le monopole, certes, mais nous en sommes devenus une icône. Je m’en rendais compte depuis un moment déjà, mais je faisais du déni… je vivais en parallèle.

Il faut le dire, le mardi précédent les attentats, j’étais allée voir la pièce 1984, adaptée de l’oeuvre de Georges Orwell, au théâtre du Trident. (Merci à la production de m’avoir fait revivre ce classique. C’était magnifiquement rendu! Allez-y en grand nombre). Je suis restée habitée par le propos et les phrases lancées à répétition, résultat de la double pensée : “la paix c’est la guerre”, “la liberté c’est l’esclavage”, “l’ignorance c’est la force”. Cette œuvre nous démontre comment la peur, la désinformation et, plus largement, le contrôle de la pensée peuvent plonger une société entière dans un asservissement volontaire, acceptant de restreindre sa liberté.

Comme en témoignent nos sociétés riches et développées, l’amélioration de la qualité de vie ne parviendra manifestement pas à elle seule à être garante du vivre ensemble. On doit lui accoler autre chose et je crois que c’est une fois de plus une question d’éducation. Je ne parle pas ici d’un diplôme pour avoir une job. Je parle de l’Éducation qui fait qu’on prend un recul face à ses préjugés, qu’on ne parle pas de la liberté d’expression uniquement pour se donner le droit de dire la première chose qui nous passe par la tête, sans en assumer les conséquences. Je parle de la pensée critique, je parle de l’éducation qui est menacée jour après jour par les coupures et les raccourcis néolibéraux qui l’instrumentalisent. Combien de mois avant qu’on menace à nouveau d’abolir les cours de philo au cégep, pour que nos jeunes diplôment!

Je crois que nous n’avons pas le luxe d’être « cheaps » et laxistes si on veut vivre ensemble en liberté. On parle beaucoup du concept de la radicalisation, celle qui mène des jeunes vers le combat au nom d’Allah. Je trouve toutefois qu’on passe bien vite sur la radicalisation qui trouve place dans des discours qui animent notre espace public. Les mécanismes de radicalisation qui transforment la peur en haine, qui donnent des réponses toutes simples à des phénomènes complexes, qui carburent aux préjugés et à l’ignorance et les galvanisent, sont les mêmes partout (bien que l’intensité, les moyens et les causes soient différents). On peut difficilement nier l’empreinte grandissante de la radicalisation de certains discours dans notre propre environnement social.

Au moment même où le Bataclan était pris d’assaut et que j’ignorais tout de ce qui se passait dans le monde, j’étais attablée avec une bonne amie qui me confiait, désemparée, que son jeune ado de fils a commencé à écouter, contre toutes ses tentatives et stratégies pédagogiques, cette saleté de radio poubelle. Cette semaine-là au souper, il avait jugé bon de tester ses nouvelles opinions en faisant mention de sa position contre les réfugiés syriens, puisqu’il devait certainement y avoir parmi eux des “poseurs de bombes” (remarquez ici la profondeur de l’analyse et la grande nuance – et c’était avant les attentats). Une claque en plein visage, il n’en fallait pas plus pour cristalliser mon indignation!

Est-ce que la démagogie et la désinformation sont en train de prendre le pas sur l’éducation et la pensée critique? Donnera-t-on plus de crédit à un animateur polémiste qu’à un prof… une opinion en vaut bien une autre qu’ils disent! Ce raisonnement est fallacieux et extrêmement pernicieux. Je crois qu’il pourrait nous coûter cher collectivement. Je n’ai plus envie de rester les bras croisés, mais j’avoue en toute humilité que je ne sais pas par où commencer.

Peut-être par ici….

Je me souviens du 11 septembre 2001, alors que les tours venaient d’être attaquées, nous avions cet après-midi-là un cours de politique au cégep, avec un prof que nous adorions. Au lieu de rester à la maison à nous gaver de nouvelles en boucle, nous nous sommes massés autour de lui pour comprendre ce qui se passait et échanger, les yeux et le cœur chargés d’interrogations. Quel privilège d’avoir accès à un espace pour regarder le monde dans un cadre qui fait ressortir le meilleur de nous et qui permet de prendre un peu de recul et de perspective. Je le constate bien aujourd’hui!

Malheureusement, ces espaces sont peu nombreux et s’étiolent. Il y a beaucoup de bruit, beaucoup d’opinions, mais peu d’analyse… ou sinon elle est très peu accessible hors les murs des institutions et hors les programmations spécialisées. Paradoxalement, devant la montée du règne de l’opinion dans les médias, les lieux pour se forger la sienne et prendre une distance critique se raréfient.

Une fois qu’on a dit ça… une fois que j’ai identifié ma peur, poser le problème, constater la menace, c’est le bout facile! D’ailleurs, tout ça a été dit des centaines de milliers de fois. Je suis toutefois en recherche de moyens pour agir et refuser l’avancée de l’ignorance. Je suis partisane de la théorie des petits pas, mais on dirait que je gigue sur place depuis un moment déjà. Y a-t-il parmi vous des gens pour me nourrir?

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Sophie Michaud
Sophie Michaud

Le développement collectif, et tout ce qui gravite autour, m’anime de la profonde conviction qu’on pourra enfin « sauver le monde », une collectivité à la fois.