La participation citoyenne et la monnaie

Dans un dossier sur la monnaie publié en France par la revue Alternatives Économiques, j’apprenais dernièrement que, selon les historiens ou les anthropologues, la monnaie est une des premières activités de participation citoyenne. Plus ancienne et plus universelle que le capitalisme et même que le marché. Les monnaies sont apparues en premier lieu sous la forme du troc. L’objectif était de faciliter les échanges de biens et des services entre les gens d’une même communauté. Sur le plan social, ce processus invite à une participation citoyenne et invite à une certaine négociation entre les citoyens.  Au fil du temps, le volume des échanges augmentant, les citoyens acceptèrent de remplacer le troc par des pièces de métal sur lesquels était inscrit  une “unité de valeur.” Peu importe les formes de  la monnaie, sa fonction première fut, tout au long de son parcours, “de faire société[1] puisque la monnaie est alors une façon de relier  l’individu à la société. Il en sera ainsi de siècles en siècles.

Plus récemment, sous l’effet de l’évolution des sciences et des technologies, voilà qu’après deux grandes guerres mondiales au XXe siècle et un désastreux krach boursier, le monde assiste à de grands changements. Alors que jadis la création de richesse était la production et la distribution de biens et de services moyennant un échange de valeurs concrètes, voilà qu’à compter des années 1980, la création de la richesse n’est plus le résultat de ces activités économiques de transfert de biens et services,  mais aussi – et surtout – le résultat de la spéculation sur la valeur des monnaies ou sur la valeur des participations dans les entreprises commerciales. Sont alors créés des activités financières qui créent de la nouvelle richesse, sans production de biens et de services. Georges Soros, un milliardaire bien connu, s’est enrichi par cette spéculation d’une somme d’un milliard, en misant sur la valeur de la livre Sterling et sans produire quoique ce soit…sauf de la richesse pour lui-même. Une activité au service de l’individu et non pas au service de la société. Au contraire. Elle contribue à renoncer à l’objectif de créer des sociétés égalitaires et de partage équitable de la richesse.

De nos jours, ces échanges monétaires apparaissent plutôt comme des activités antisociales. Le pouvoir citoyen est de moins en mois au service de la nation. Il est plutôt au service de l’individu. Désormais, le capital domine. Il se crée de nos jours plus de richesses par la spéculation que par l’échange de biens et de services. 1 % de la population détient, dit-on, autant de richesses que l’ensemble de la population! L’économiste Keynes de réputation mondiale dénonçait le fait que la nouvelle économie monétaire n’était plus une activité “de société”, mais une économie monétaire de “production.” Une économie qui permet l’enrichissement exacerbé de quelques individus et une augmentation de la pauvreté. Le monde est en feu, titrait un journal français, dernièrement, ce qui n’est certes pas l’objectif que poursuit l’humanité depuis la nuit des temps !

Pourtant, il n’y a pas si longtemps, soit à la suite de la deuxième guerre mondiale en 1945, après des ententes relatives à la stabilité monétaire assurée par les États-Unis et l’adoption par tous les membres d’une nouvelle Organisation des Nations Unies d’une Déclaration Universelle des droits de l’Homme, modernisant les volontés exprimés dans les Chartes européennes adoptées au XVIIIe siècle, s’engagent à un projet de société mondial dont les valeurs fondamentales sont la liberté, l’égalité et la fraternité. Des éléments d’une social-démocratie, assurant aux citoyens leur droit à la participation à leur vie communautaire et à une démocratie réelle.

Or, après trente années glorieuses (1945-1975), voilà que la renonciation à l’assurance de la stabilité monétaire, a permis la domination du capital et le retour à une économie et une finance, non pas au service des collectivités, mais au service d’une minorité d’individus.

Y a-t-il un redressement possible de la situation? Comme la participation aux élections ou aux débats ne suffit pas aux exigences d’une participation citoyenne, on découvre depuis quelques temps un bon nombre de création d’organisations sous contrôle démocratique des membres-citoyens en vue de répondre aux attentes  de leurs membres, mais cette fois, sous la forme de création de monnaies locales, des monnaies qui sont des instruments au service de la société. Ces monnaies locales s’inscrivent dans un mouvement de réhabilitation de la monnaie comme lien social. Et aussi sous la forme de coopératives ou de mutuelles pour redonner aux consommateurs le droit à la participation aux décisions et à l’organisation de leur milieu de vie.

Utopie ? Je ne sais. Mais, certes un bel effort, créateur d’espoir.

 

 

[1] Rendez-nous la monnaie,  Dossiers  Alternatives Économies, mai 2016.p.5

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Claude Béland
Claude Béland

Je suis un avocat devenu président du Mouvement Desjardins. Une carrière d’une cinquantaine d’années au service du coopératisme. Une première étape en cabinet privé, ensuite à la Fédération des caisses d’économie et ensuite dans le réseau des caisses populaires. Retraité, je demeure actif comme consultant auprès des entreprises de l’économie sociale. Professeur associé à l’École des sciences de la gestion de l’Université du Québec à Montréal, j’ai présidé les États généraux sur la réforme des institutions démocratiques. Je suis président du conseil d’administration de la Fondation Lionel Groulx et du Conseil d’éthique de l’industrie des boissons alcooliques. Conférencier et auteur de plusieurs livres, je participe à de nombreux débats sur les défis contemporains.