La nouvelle gouvernance régionale ou comment renaître de nos cendres…

 

J’ai l’impression d’être la seule personne à penser que la modification de la structure de concertation régionale, par l’abolition des Conférences régionales des élus (CRÉ), a fait plus mal dans la forme que sur le fond des choses.

Avouons-le, bien que les CRÉ aient fait certaines bonnes choses (dont de nombreux diagnostics et exercices de planification stratégique régionale), elles avaient de gros défauts, comme celui de ne pas être en mesure de venir à bout des guerres de clochers intrarégionales. On l’a entendu sur tous les toits : « L’abolition des CRÉ va accroître les dissensions régionales et affaiblir les régions! ». Dans les faits, cela ne change rien à la situation antérieure. Absolument rien.

On pourrait prendre l’exemple du Saguenay-Lac-Saint-Jean où de nombreux représentants municipaux ont applaudi la dissolution de la CRÉ. Mais je vais prendre un exemple que je connais mieux, celui de la Côte-Nord.

La Côte-Nord est une région littorale, souvent déchirée par la dichotomie Est-Ouest. C’est extrêmement dommage. Mais c’est la réalité. Le savoir, l’économie industrielle, la politique et les services publics sont constamment ramenés à cette dichotomie et tous se confrontent à cette réalité déplorable. On finit même malgré soi par y jouer un rôle.

À l’époque de la CRÉ, la situation était la même. Nous avions cet organisme dont la mission était d’être « l’interlocuteur privilégié du gouvernement du Québec en matière de développement régional ». Or, un interlocuteur sans pouvoir réglementaire et sans légitimité politique, ça fait un interlocuteur plutôt faible. Dans les faits, la CRÉ devait composer avec les désaccords de chaque municipalité et municipalité régionale de comté (MRC) de son territoire, tout comme elle devait tenir compte des agendas politiques de chacun. Les désaccords étaient omniprésents et rares, très rares, étaient les consensus, sauf dans quelques dossiers. Dans ce cas, tout le monde se donnait une tape dans l’dos et se félicitait des succès régionaux qui, au fond, n’avaient pas grand impact dans la vie des gens et où la CRÉ ne se risquait pas d’exiger des échéanciers ou une quelconque priorisation. C’était politiquement impossible.

Ainsi, après toutes ces années à avoir une instance de développement régional, de quoi avons-nous vraiment hérité? La Côte-Nord vit encore autant de disparité entre ses différentes MRC. La population continue de diminuer à un rythme plus rapide que partout ailleurs au Québec, l’économie est encore à ce jour peu diversifiée, et ce, malgré tous les plans stratégiques financés et « mis en œuvre » dans le cadre des activités de la CRÉ.

Dans les faits, pendant qu’on formait des comités de concertation pour la forêt, la culture, la condition féminine, le tourisme, etc., etc., etc., chacun faisait avancer ses propres priorités au gré de ses capacités organisationnelles et financières.

La vérité, c’est que la CRÉ était un organisme de concertation sans grande influence politique, ni auprès des élus municipaux, ni auprès du gouvernement. En a résulté un organisme qui, en bout de course, gérait des programmes de financement par le biais d’ententes spécifiques avec des ministères. Un intermédiaire, tout au plus.

Ce qui fait vraiment mal avec l’abolition des CRÉ, c’est la réorganisation et la perte de temps que cela a engendré depuis 1 an. Distribuer les sommes résiduelles des programmes entre les MRC, déterminer la gestion des enveloppes dédiées à la région (avec un financement réduit) et redéfinir une nouvelle forme d’instance régionale de défense des intérêts stratégiques de la Côte-Nord. Une roche plutôt lourde dans le sac à dos déjà plein des MRC et des villes.

Mais la mise en place d’une nouvelle instance régionale est particulièrement importante. Cela nous ramène au mandat de base des CRÉ, soit d’être « l’interlocuteur privilégié du gouvernement du Québec en matière de développement régional ». C’est que ce devaient être les CRÉ et là où elles ont lamentablement échoué.

Alors, comment y arriver? Personnellement, malgré les difficultés actuelles qui sont passagères, je crois beaucoup à l’Assemblée des MRC. C’est bien cette instance que les maires ont décidé de créer pour faire parler la Côte-Nord d’une seule voix.

Tout d’abord, cette instance a déjà plus de légitimité politique que la CRÉ, puisqu’elle rassemble autour de la même table les préfets de toutes les MRC et leurs directeurs généraux. Le lien entre le positionnement politique régional et le pouvoir réglementaire municipal me semble plus direct.

De plus, cette instance a l’avantage de mettre en évidence les dissensions Est-Ouest. De mettre cartes sur table sans complaisance. Les rencontres de l’Assemblée des MRC n’ont rien d’un cocktail dinatoire. Mais nos élus doivent aborder ces désaccords de front. On doit venir à bout des guerres de clochers pour défendre la région.

Voilà l’endroit précis où les CRÉ ne sont jamais allées. Là où personne ne veut aller. Mais là où nous devons tous aller. Au cœur même de la bête. Dans une arène où le combat ne sera jamais terminé. Parce qu’il y aura toujours un nouvel obstacle à la confiance et au consensus. Il y aura toujours une bonne raison de nous diviser et de laisser les opportunités tomber entre deux chaises et être saisies par d’autres protagonistes, dans d’autres régions.

C’est vrai que les CRÉ constituaient un outil pertinent et employaient du personnel compétent. J’aurais personnellement souhaité que le gouvernement recadre leurs mandats sans les abolir. Mais la décision a été celle que nous connaissons.

Mais les CRÉ ne protégeaient pas les régions du Québec d’elles-mêmes. Avec un nouveau modèle à bâtir, nous avons là l’opportunité de faire mieux : affrontons nos démons, défions nos dissensions et donnons à nos régions une véritable voie, une voie forte, portée par nos élus locaux et appuyée par la société civile. Nous n’avons pas besoin de grand-chose pour ça, seulement de nous-mêmes. Seulement de solidarité.

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Karine Otis
Karine Otis

À 31 ans, j’ai parfois l’impression d’avoir le parcours d’une senior… Je suis pourtant encore une « floune » dans un monde majoritairement composé d’hommes et où des seniors, il y en a. Mon engagement collectif a pris racine au cégep, comme bien d’autres jeunes impliqués. Après avoir complété des études en sciences politiques et études urbaines ainsi qu’en sciences de l’environnement, je suis revenue m’établir dans ma région natale, la Côte-Nord. C’était en 2009. J’ai rapidement intégré le cercle des professionnels en développement régional. J’ai œuvré pendant 6 ans comme directrice du développement de l’offre chez Tourisme Côte-Nord. En 2013, j’ai également fait mon entrée au conseil municipal de Baie-Comeau. La plus jeune élue de l’histoire de notre ville, élue avec la plus forte majorité et avec le plus haut taux de participation. La jeunesse, ça intéresse. Récemment, j’ai quitté le conseil municipal à mi-mandat pour accepter le poste de directrice associée au développement industriel dans notre corporation de développement économique local associée à la MRC de Manicouagan. C’était le prix à payer pour agir dans ce domaine de développement si stratégique pour notre région. Au cours de l’automne dernier, j’ai aussi eu le privilège et l’honneur de me porter candidate lors d’une élection provinciale partielle qui avait lieu dans notre comté. Ce fut l’une des expériences les plus trépidantes de ma vie et cela m’a ouvert plusieurs portes. J’ai aussi constaté à quel point j’aime les gens. Le simple fait d’échanger avec mes semblables m’a comblée. Donc oui, j’ai parfois l’impression d’en avoir fait beaucoup et d’en connaître pas mal. Ce doit être le sentiment de puissance candide de la trentaine, avec l’arrogance innocente qui vient avec :-) Mais grâce à Nous.blogue, je compte bien me questionner, argumenter et surtout affûter notre vision (et surtout la mienne) du développement collectif. Confronter les idées, mélanger les ingrédients et amalgamer les visions. Ce sera une bonne recette. À Nous.blogue!