Non, ne cherchez pas dans le dictionnaire. La monacratie est un nouveau mot que j’ai inventé. Il s’agit d’un amalgame des mots « monarchie » et « démocratie ». Le premier attribue le pouvoir politique à un monarque, le second au peuple. Après un très long parcours sous le règne de la dictature de rois et d’empereurs, c’est au XVIIIe siècle qu’en France est abolie la monarchie. Les « sujets du roi » devenus révolutionnaires réussissent le combat mené aux monarques. Ils proposent de se transformer en « citoyens » et de créer en « citoyens » des gouvernements du peuple, pour le peuple et par le peuple. Au service de la collectivité et non au service d’un groupe de privilégiés. Voilà pour la théorie. Un projet audacieux qu’il fallait institutionnaliser afin d’en assurer la réalisation et un fonctionnement harmonieux.

Si en ces temps-là, la majorité applaudit à cette nouvelle façon de « vivre ensemble », l’oligarchie, cette minorité formée d’intellectuels et de riches commerçants, s’inquiète des résultats de cette révolution. Ils craignent la tyrannie des pauvres. Ils considèrent aberrante l’idée de confier le pouvoir à la majorité du peuple – une majorité de non-instruits. Il se développe alors, selon le professeur Dupuis Déry dans son livre sur l’histoire du mot « démocratie »[1], une agoraphobie suscitée par la peur d’un peuple assemblé dans des agoras, officiels ou non, se transformant en plèbe émeutière et en menace à l’ordre social. Cette oligarchie instruite réussira par ses interventions à l’établissement de règles de gouvernance aptes à contrôler ou éliminer les tendances les plus égalitaires. Par exemple, si les nouvelles confirment l’assemblée législative des élus responsables de l’adoption des lois, l’oligarchie prend le soin de faire accepter la création de sénats composés non pas d’élus, mais de « sages » choisis parmi les élites du pays. La minorité sénatoriale se réserve un droit de regard sur les lois adoptées par les représentants du peuple. Au fil du temps, ce modèle de démocratie est imité : au Canada, par exemple. Aussi le Québec et un sénat qu’on nommait le Conseil exécutif et abandonné il y a quelques décennies. Autre exemple : l’oligarchie a proposé des modes de scrutin qui semblent reconnaître sur le plan politique la règle démocratique, celle « d’une personne = un vote », tout en s’assurant toutefois d’en exempter le pouvoir économique en adoptant plutôt en ce domaine la règle du vote du capital (les actionnaires ont autant de votes qu’ils détiennent de capital dans l’entreprise). Une personne = un vote pour les affaires politiques et, pour le monde des affaires, un pourcentage de votes correspondant au pourcentage de capital investi par chacun des actionnaires. Au fil du temps, ces nuances au projet démocratique initial n’ont pas changé. Le président américain Abraham Lincoln, ne cessait de répéter : « la démocratie, c’est le gouvernement du peuple, pour le peuple et par le peuple. »

Il faut donc admettre que cette démocratie pure n’a jamais existé. Malgré l’abolition juridique de la monarchie en 1789, jamais l’humanité n’a réussi à créer cette société idéale par laquelle chacun et chacune a une place et un rôle à jouer et assure à tous et à toutes une vie digne. Au Québec, par exemple, les règles de gouvernance actuelles accordent au premier ministre les pouvoirs d’un monarque. Aux États généraux sur la réforme des institutions démocratiques de 2002 – 2003 que j’ai eu le privilège de présider, de nombreux Québécois et Québécoises en ont témoigné. Ils dénoncaient le fait que leurs droits démocratiques se limitaient à deux activités : d’une part, celle d’une « démocratie de rue », soit le droit règlementé de manifester leurs opinions à l’occasion de promenades publiques; et d’autre part, le droit de voter à l’occasion des élections pour le choix de leurs représentants à l’assemblée législative (soit à tous les 4 ou 5 ans) ou au rare moment d’un référendum, en utilisant un mode de scrutin qui n’assure pas que chaque vote compte vraiment. Par surcroît, le gouvernement qu’on dit démocratique ne donne pas nécessairement suite aux décisions largement majoritaires du peuple. Aux États généraux, les citoyens ont voté à 82% l’instauration du droit à l’initiative populaire. 90% des délégués ont demandé des modifications au mode de scrutin actuel. Mais depuis 2003, aucun gouvernement pourtant démocratique du Québec n’a accepté de donner suite à ces recommandations du peuple.

En plus, de nombreux citoyens déplorent le fait que les institutions politiques actuelles font en sorte que le premier ministre soit un véritable monarque – celui qui a le dernier mot. En effet, le premier ministre est à la fois chef de l’assemblée législative (celle qui fait les lois) et chef du gouvernement (chef du comité exécutif.) Il nomme et congédie à sa guise les ministres qu’il choisit parmi les députés de son parti. En conséquence : afin d’assurer une longue carrière de ministre, il vaut mieux que ces « sujets du premier ministre » soient d’accord avec les propositions et les décisions du… chef. Pas étonnant d’ailleurs que dans les médias on réfère non pas à des décisions d’un parti, mais plutôt à des décisions du gouvernement Couillard, du gouvernement Trudeau, etc. Non pas des décisions du parti libéral, du parti québécois ou autre.

Bref, au Québec – comme au Canada et ailleurs – les gouvernements dits démocratiques pratiquent plutôt la « monacratie », ce régime politique sous la gouverne d’un monarque qui, grâce aux statuts et aux pratiques généralement reconnus, lui attribue le pouvoir d’avoir le dernier mot. Un régime qui accorde le pouvoir à un monarque – en concédant au peuple le privilège de voter pour « un sujet du ministre ». Le chef qui fera élire le plus de soldats deviendra le chef du gouvernement. Il pourra consulter ses sujets – et même les citoyens, s’il le désire. Sans obligation de donner suite aux recommandations de son peuple. Le régime politique du Québec est la monacratie.

Pourtant, le monde moderne a bien besoin d’une vraie démocratie. Ce que je souhaite de tout coeur.


[1] Francis Dupuis Déri, Démocratie, histoire politique d’un mot, Lux/Humanités.

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Claude Béland
Claude Béland

Je suis un avocat devenu président du Mouvement Desjardins. Une carrière d’une cinquantaine d’années au service du coopératisme. Une première étape en cabinet privé, ensuite à la Fédération des caisses d’économie et ensuite dans le réseau des caisses populaires. Retraité, je demeure actif comme consultant auprès des entreprises de l’économie sociale. Professeur associé à l’École des sciences de la gestion de l’Université du Québec à Montréal, j’ai présidé les États généraux sur la réforme des institutions démocratiques. Je suis président du conseil d’administration de la Fondation Lionel Groulx et du Conseil d’éthique de l’industrie des boissons alcooliques. Conférencier et auteur de plusieurs livres, je participe à de nombreux débats sur les défis contemporains.