Il y a quelques jours, j’ai eu la chance de participer au Sommet de Montréal sur l’innovation et, du coup, au C2 Montréal 2018. L’innovation était bien sûr au menu, mais à travers le prisme de la collision transformative du Commerce et de la Créativité (les deux C du C2).

Ce sommet est un moment de réflexion qui s’appuie sur des récits d’expériences d’une brochette d’entrepreneurs, de chercheurs et d’acteurs du milieu. En bon vieux sociologue, j’y suis allé avec une question duale en tête : est-ce que l’innovation émerge d’une telle collision ou n’est-ce pas plutôt qu’elle se met en marché sous cette forme aguichante de la collision? Si vous avez plutôt l’esprit tourné vers la complexité, vous devinerez que les deux faces de la réponse se sont pointé le nez.

Oui, j’ai entendu des témoignages (et des arguments de vente) qui ont bien illustré que des entreprises et des organisations de la société civile sont en mesure de répondre à des besoins sociaux réels, de le faire avec créativité et efficacité. Je pense par exemple à :

  • cette entreprise qui récupère et transforme les bouteilles de plastique qui jonchent le sol dans plusieurs pays en développement pour en faire du tissu et des produits très chill;
  • ce jeune garçon de 13 ans qui a développé une appli pour faciliter l’accès aux services des personnes à mobilité réduite;
  • La Cantine pour tous, un programme qui vise à développer la capacité à promouvoir une nutrition saine et accessible;
  • le projet FLEDGE qui créé des partenariats actifs entre consommateurs pour favoriser l’accès à une alimentation locale et durable pour tous et toutes.

On comprend – sinon on devine – que la collaboration a sans doute été sous-jacente à ces initiatives innovatrices. L’idée d’une co-création des solutions, avec les designers, décideurs et bénéficiaires, est en fait une condition de l’innovation sociale. Le mythe du génie qui a eu une maudite bonne idée ne marche pas vraiment ici.

L’autre condition, qui a marqué la pensée sur l’innovation sociale depuis pratiquement un siècle, c’est que le changement qu’elle provoque est substantiel, systémique. Il ne s’agit pas simplement d’un nouveau service qui s’ajoute.

Au vu de ces conditions, on se rend compte qu’il y a des petits glissements qui s’opèrent dans cette enthousiaste troupe d’innovateurs. Certaines entreprises et organisations inventent, comme leurs cousines du secteur commercial, des services et des solutions qu’elles veulent plein de potentiel et qu’elles vendent ensuite à tout preneur. Elles suivent ainsi la banale logique du marketing, c’est-à-dire créer une demande pour une offre que l’on trouve géniale. On a entendu de telles idées au C2, qui, par exemple, sous le signe du développement durable, offrent de nouvelles gammes de produits de luxe. La collision entre l’esprit d’entreprise et celui de la créativité était ici au rendez-vous. C’est un progrès, mais est-ce suffisant?

L’innovation sociale, c’est une solution réelle, créative et efficace, conçue collectivement pour répondre à un besoin commun… et il faut que ça pogne largement! Si cette solution reste bienheureusement campée dans le cercle de ses créateurs, il lui manque la dernière étape qui saura la consacrer innovatrice : la diffusion.

Ainsi, la collision entre le commerce et la créativité peut aider, mais elle n’est pas nécessaire. Au contraire, la collision peut avoir été l’étincelle qui a fait jaillir une nouveauté, sans que celle-ci ne mène à un changement social d’envergure. Mais assurément, la collaboration de plusieurs parties, le croisement d’idées géniales, le souci du bien collectif et une maturation qui prend le temps qu’il faut mèneront à l’innovation sociale.

 

 

Marc L. Johnson

Photo de Sebastian Kanczok sur Unsplash

 

 

 

 

 

 

 

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Marc L. Johnson
Marc L. Johnson

Je me présente aujourd’hui volontiers comme sociologue-conseil, mais j’ai aussi porté – ou je porte encore à mes heures – la casquette de journaliste, d’agent de communication, d’éducation et de mobilisation, de prof, de coopérant-volontaire, de consultant, de chercheur et de courtier des connaissances. Je suis acadien. Mon premier boulot fut câlleux de bingo bilingue dans mon petit village de Saint-Ignace au Nouveau-Brunswick. Comme ces boules, je n’ai jamais cessé de tourner, puis de militer, d’apprendre et de me déplacer. J’ai fait de longs séjours en France, au Cameroun, au Togo, au Kosovo et au Guatemala, et de plus courts en bien d’autres endroits. Depuis une vingtaine d’années, mon port d’attache est Ottawa-Gatineau. Pour l’essentiel, je prête mes services aux associations, institutions et gouvernements qui veulent comprendre les besoins, décoder les aspirations, détordre les politiques, imaginer l’avenir, concocter des stratégies et évaluer leurs réalisations. Mes engagements bénévoles et professionnels s’imbriquent dans une diversité de chantiers : les politiques linguistiques, la culture, les médias, le développement économique, l’emploi, l’alphabétisation, l’éducation, la justice, les services gouvernementaux, l’immigration, la santé, la gouvernance communautaire… Je vois le développement collectif comme un grand jardin. Ses graines sont des besoins réels, ressentis et reconnus. Ses jardiniers sont une large gamme de citoyens engagés, solidaires et mobilisés. Ses fleurs sentent bon le progrès et ses fruits ont le goût de la justice sociale. Nous.blogue est pour moi une belle occasion de réfléchir tout haut, de tirer des leçons, de réagir, de lancer des hypothèses, de mettre en dialogue les expériences et les intuitions des unes et des autres. Malgré tout, je me garde de céder au verbiage, car mon jeune fils prend plaisir à me rappeler que, à Gatineau comme à bien d’autres endroits, intello, c’est nul, c’est poche.