Grandeurs et misères du dialogue social au Québec

Nous.blogue présente un premier dossier thématique autour du dialogue. Au cours des prochaines semaines, nous nous penchons sur cette question incontournable dans la société actuelle, où l’information circule à toute vitesse, où les moyens de s’exprimer se multiplient et où le choix du bon message est primordial, mais où plusieurs restent affamés d’échanges significatifs, de communication réelle et de compréhension mutuelle.  À travers une série de billets, nous tentons de comprendre
l’état de ce dialogue en 2016. Bonne lecture!


Le dialogue social représente l’ensemble des discussions prenant place entre les groupes de la société et qui conduisent à la formulation de normes communes ou à des décisions collectives.

Ce dialogue social est à la base désordonné. Celui-ci prend d’abord la forme du débat public échevelé, parfois sauvage, s’exprimant à travers les médias traditionnels et désormais sans filtre à travers les médias sociaux. Les artistes, les intellectuels, les associations, les mouvements sociaux et autres paroliers du récit national le sculptent à la faveur des soubresauts de l’actualité ou encore de volontés militantes.

C’est largement à travers ce « bruit » incessant que se forgent progressivement les normes sociales, les tendances, une certaine morale publique. Un état d’esprit. Aujourd’hui, par exemple, la corruption de politiciens, l’évasion fiscale, la violence sexuelle et les discours sécuritaires l’emportent sur la noblesse de l’action publique, l’idéal de justice, l’harmonie des relations humaines ou la richesse de la diversité culturelle. Le chacun-pour-soi domine le collectif.

L’on pourrait dire, à s’écouter parler comme société, que ce qui nourrit le dialogue social en ce moment est ce qu’il y a de pire en nous-mêmes. L’on se durcit. Et on s’éloigne les uns des autres. Ce qui rend le dialogue encore plus difficile.

Peut-être faut-il en passer par là et souligner les failles pour punir les responsables avant d’envisager ce qui pourrait constituer le meilleur pour tous. Mais il me semble que depuis quelques années, on occupe plus de temps à s’indigner et à se stigmatiser les uns les autres qu’à chercher des solutions et qu’à se mettre en marche vers quelques objectifs communs.

Cela est peut-être dû au fait que nous vivons une transition majeure de notre civilisation.

Le rôle des responsables politiques

C’est ici qu’apparaît la nécessité de structurer le dialogue social, à défaut de l’ordonner car ce serait mission impossible. Et comment structure-t-on le dialogue social? On le fait à travers des institutions, celles-ci pouvant être politiques, sociales ou culturelles.

Les premiers responsables de la structuration du dialogue social sont les élus qui, bien qu’ils se soient lancés en politique parce qu’ils voulaient défendre leurs idées, doivent, une fois investis de leurs charges publiques, jouer le rôle de médiateur qui leur est dévolu. N’y a-t-il pas une tradition voulant qu’une fois élu, un premier ministre se déclare « premier ministre de tous les citoyens de ce pays », qu’ils aient voté ou non pour lui?

L’on attend, en effet, des responsables politiques qu’ils ne se bornent pas à défendre dans l’arène publique leurs préférences, leurs idéologies et leurs intérêts, mais qu’ils assument un leadership rassembleur afin de canaliser les échanges entre les groupes de la société de manière constructive, de mieux cerner les normes communes essentielles et les transposer en décisions collectives, en lois et en politiques publiques.

Aujourd’hui, au Québec, l’on peut constater à regret l’échec de nos politiciens à cette tâche pourtant essentielle. Nous verrons si Justin Trudeau sera à la hauteur des espérances qu’il a fait miroiter. Mais à Québec, c’est le désert.

Le premier ministre Philippe Couillard s’était pourtant engagé à mener un dialogue social avant de faire quelque réforme que ce soit. Non seulement n’y a-t-il eu aucune ouverture au dialogue, mais ce gouvernement a aboli les quelques instances de concertation et de réflexion collective qui existaient encore à l’échelle provinciale (j’utilise ici le mot provinciale sciemment).

On a renvoyé les citoyens chez eux. On a muselé les professionnels. On veut abolir la démocratie scolaire. On a éliminé le palier régional de concertation. On a sorti la société civile du développement économique. Et déjà, en 2012, on avait fait tous les efforts possibles et imaginables pour stigmatiser, combattre, ridiculiser et marginaliser les centaines de milliers de citoyens qui, à la faveur de la fronde étudiante ou en appui aux écologistes, avaient pris la rue pour ébranler les colonnes du temple.

L’approche technocratique remplace le dialogue social

C’est une approche technocratique qui domine aujourd’hui à Québec. Il n’y a plus de dialogue. Quant à l’Opposition officielle, formée par le Parti québécois, elle souffre encore de la déception que ce parti a suscitée pendant son bref retour au pouvoir entre 2012 et 2014. Le débat déchirant sur la charte dite des valeurs a été un échec sur le plan du dialogue social. Les élus péquistes ont complètement raté une occasion de faire évoluer la société québécoise sur une question cruciale pour notre avenir collectif.

Bien sûr, il faut d’abord une volonté politique de susciter et d’animer un dialogue social. Cette volonté me semble inexistante au gouvernement du Québec présentement. Mais lorsque l’on souhaite un dialogue, il y a des règles à respecter. La qualité de l’information, la neutralité du processus, l’accès pour tous aux échanges, le respect des opinions contraires, la mise en place de procédures équitables. Il faut se donner le temps. Et à travers le processus, découper le débat en séquences et par sujets de manière à ce que chacun sache de quoi on parle et quel est le problème à résoudre.

Il faut donc du leadership politique, une grande bienveillance à l’égard de la population, des règles claires, du temps, et les institutions voulues pour que le dialogue se déroule de manière transparente et satisfaisante pour ceux et celles qui y sont conviés.

Mais d’autres acteurs sociaux ont la responsabilité de structurer ce dialogue. Du moins, c’est leur responsabilité d’y participer de bonne foi. Il y aurait lieu aussi de discuter du rôle des médias.

La responsabilité de la société civile dans une société fragmentée

Dialogue implique deux parties qui échangent des points de vue entre elles. Il va de soi qu’une société étant composée de plus de deux parties, le dialogue social doit être compris comme une conversation à plusieurs voix.

Or c’est ici que le bât blesse : il est de plus en plus difficile dans une société fragmentée de participer à des échanges constructifs entre des groupes appartenant à des univers différents.

Les gens d’affaires se réunissent dans les chambres de commerce. Les syndicalistes entre eux. Les coopérateurs au sein de leur Conseil. Les entrepreneurs sociaux dans leur chantier. Les économistes à leur congrès annuel. Les gauchistes ont leur revue, leur émission de télévision ou leur journal et les conservateurs leurs radios, leurs magazines ou leurs conférences internationales.

Depuis treize ans que je sillonne le Québec pour favoriser justement des échanges entre groupes divers, l’un des principaux constats que j’ai pu faire est celui de l’enfermement souvent étanche des gens à l’intérieur de leur univers particulier. Ceux appartenant à une catégorie se parlent souvent entre eux. Mais rarement aux autres. Chacun cultive des préjugés sur l’autre et préfère entretenir ses certitudes plutôt que de prendre le risque de se laisser influencer par d’autres points de vue.

Lorsque les uns s’expriment, ils le font bien à l’abri dans leur cercle fermé, à travers des actions de lobbyisme ou des relations publiques bien ficelées. Le débat public se présente alors comme une juxtaposition de points de vue qui jamais ne se rencontrent pour forger une position commune.

L’on préfère de beaucoup essayer de persuader l’autre plutôt que d’essayer de le convaincre. Convaincre voulant dire « vaincre ensemble » cela signifie que l’un et l’autre acceptent de se laisser pénétrer par les positions de son vis-à-vis et de rechercher ce qui constituerait un compromis honorable et utile.

Ceux qui prétendent que le Québec souffre de la maladie du consensus se trompent. Cela a peut-être déjà été le cas mais ce n’est plus vrai. Aujourd’hui, à coup d’arguments, on cherche plutôt à remporter un combat qu’à trouver un terrain d’entente.

On le voit bien sur la question du pétrole : écologistes et industriels ont du mal à se parler. Le débat sur la Charte des valeurs a fait émerger deux principales factions au sein de la société québécoise qui s’injuriaient presque sur la place publique.

Il y a des exceptions à cette règle. J’ai vu par exemple en 2014 la Fédération de la santé et des services sociaux de la CSN interpeller l’Association des établissements de santé et de services sociaux pour amorcer un dialogue avec les autres parties prenantes du système de santé à travers deux grands rendez-vous qui ont mobilisé chaque fois plus de 400 personnes et que l’INM a animés. J’ai vu l’initiative du banquier Jacques Ménard se transformer en un happening rassembleur autour de « Je vois Montréal » en 2015. Il y a certainement d’autres exemples.

Mais les lieux, les organisations vouées à ce dialogue sont rares. C’est d’ailleurs pour cette raison que j’ai créé l’INM en 2003.

Le dialogue crée la confiance

Et depuis 13 ans, j’ai constaté que lorsque l’on s’en donne la peine, lorsque l’on adopte les bonnes méthodologies d’animation et d’échange, le dialogue social est tout à fait possible. Il est fécond. Il est apaisant. Il crée de la confiance, d’abord en soi-même et dans les autres avec qui la conversation s’est faite, mais la confiance aussi dans la possibilité que les choses aillent mieux. Que l’on soit tous plus heureux.

Malheureusement, ces actions en faveur du dialogue sont souvent décriées, ridiculisées. On nous accuse d’être naïfs. Des gauchistes ne supportent pas que l’on invite à la même table des représentants d’industries. L’inverse est aussi vrai. J’ai vu des gens d’affaires peu habitués au dialogue avec des militants sociaux sortir traumatisés de la salle après une table ronde mouvementée. Le dialogue, pour réussir, exige une attitude, une ouverture. Il faut savoir faire la différence entre débattre d’une idée et attaquer la personne qui la défend.

Autant il est vrai que le dialogue est plus difficile dans une société fragmentée, autant ce dialogue devient plus essentiel que jamais. Car c’est à travers lui que se crée le lien social, que se forge une identité commune à laquelle s’articulent des normes et des valeurs partagées, des buts communs, des finalités rassembleuses, des objectifs enthousiasmants.

Il n’y a pas de société sans dialogue social. Il n’y a guère d’avenir pour l’individu si la société à laquelle il appartient ne réussit pas à faire corps pour lui servir de terreau et de tremplin dans un monde vraiment trop vaste pour y vivre seul.

 

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3 Commentaires

  1. Excellent texte bien argumenté et tôut à fait pertinent. Bravo et merci. Que ce diagnostic fasse “boule-de-neige” en ce printemps tardif.

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Michel Venne
Michel Venne

Je m’appelle Michel Venne. Je suis un ancien journaliste au journal Le Devoir de Montréal, qui, un jour en 2002, est devenu sans le savoir un entrepreneur social. J’ai fondé l’Institut du Nouveau Monde (INM) avec pour but d’accroître la participation des citoyens à la vie démocratique. En d’autres termes, avec pour but d’accroître le pouvoir des simples citoyens sur leur vie, au sein de leur communauté et de leur nation. Je sais, pour provenir moi-même d’un milieu modeste, que sans participation, il n’y a pas de possibilité d’influencer le cours des choses. Je sais aussi qu’une société qui va bien, tant sur le plan économique que sur le plan social, est une société dans laquelle existe une société civile forte, dynamique et respectée par le pouvoir politique. C’est ce qu’encourage l’INM à travers des activités d’éducation à la citoyenneté, de promotion de la démocratie et d’animation du débat public sur tous les grands enjeux de notre temps.