Autre goût du jour : les théories du changement

Comme sociologue, je suis assez tiède devant les modèles et les solutions proposées par les maitres de la gestion. Même si mon parcours professionnel m’a mené en évaluation des programmes, je trouve que cette pratique est très empreinte d’une structure de pensée relativement close sur elle-même. On a tendance à encapsuler dans des systèmes fermés les structures, les fonctions, les rôles… les problèmes et les solutions de l’action organisationnelle.

Je dois dire que j’ai été stimulé en découvrant les théories du changement (TDC) – plus précisément les theory of change – il y a quelques années dans la boite à outil des évaluateurs. Pensées il y a plus de cinquante ans par des figures de proue de l’évaluation aux États-Unis – en l’occurrence les sociologues Carol Weiss et Peter H. Rossi, chacun de leur côté – les TDC sont aujourd’hui dans la fleur de l’âge et murissent sous tous les cieux.

Mais soyons clairs : les TDC ne sont pas des théories. J’ai la pénible tâche de m’en défendre chaque fois que j’en parle devant des universitaires qui ressentent une intrusion soudaine dans leur fief. Chaque discipline a ses propres théories – j’ai le goût de dire, avec un grand T – de ce qui engendre le changement. Les TDC y font référence, sans toutefois s’y substituer.

La raison de ceci est que les TDC forment une approche qui s’appuie sur les théories explicatives des sciences humaines afin de penser comment une organisation, une stratégie ou un programme peut venir à bout du changement qu’il souhaite apporter.

L’un de mes petits bonheurs professionnels fut de constater qu’enfin, les solutions imaginées dans l’univers de l’intervention s’inspirent des connaissances produites par la recherche. Mais pas seulement… car les TDC puisent aussi aux savoirs pratiques des intervenants.

L’utilité des TDC est apparue lorsque les évaluateurs ont eu à décoder ce qu’un programme – obnubilé par ses activités – visait en fait comme résultats. Les TDC ont ainsi été conçues afin de préciser, compte tenu des leçons tirées dans l’univers des connaissances, 1) quel est le changement visé et 2) quelle est la meilleure façon d’y parvenir.

La valeur ajoutée des TDC est qu’elles ne se limitent pas à penser inside the box les classiques paramètres d’une initiative (vision / mission / mandat / objectifs / résultats / activités / stratégies, etc.). Au contraire, elles les replacent dans une perspective plus englobante, en exigeant un recul (zoom out) afin de contextualiser le problème et les acteurs en jeu et de délimiter plus clairement – et humblement – quelle sera la contribution probable des efforts envisagés.

Si les TDC offrent des perspectives enivrantes (bon, j’exagère un peu en cette saison des moissons), il faut être conscient qu’elles ne sont pas une solution facile. Comme toute analyse qui respecte une certaine rigueur, qui s’appuie sur des données probantes et qui est soucieuse de produire un impact significatif, les TDC sont laborieuses et ne remuent pas que les méninges. Autant vous en avertir!

 

 

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Marc L. Johnson
Marc L. Johnson

Je me présente aujourd’hui volontiers comme sociologue-conseil, mais j’ai aussi porté – ou je porte encore à mes heures – la casquette de journaliste, d’agent de communication, d’éducation et de mobilisation, de prof, de coopérant-volontaire, de consultant, de chercheur et de courtier des connaissances. Je suis acadien. Mon premier boulot fut câlleux de bingo bilingue dans mon petit village de Saint-Ignace au Nouveau-Brunswick. Comme ces boules, je n’ai jamais cessé de tourner, puis de militer, d’apprendre et de me déplacer. J’ai fait de longs séjours en France, au Cameroun, au Togo, au Kosovo et au Guatemala, et de plus courts en bien d’autres endroits. Depuis une vingtaine d’années, mon port d’attache est Ottawa-Gatineau. Pour l’essentiel, je prête mes services aux associations, institutions et gouvernements qui veulent comprendre les besoins, décoder les aspirations, détordre les politiques, imaginer l’avenir, concocter des stratégies et évaluer leurs réalisations. Mes engagements bénévoles et professionnels s’imbriquent dans une diversité de chantiers : les politiques linguistiques, la culture, les médias, le développement économique, l’emploi, l’alphabétisation, l’éducation, la justice, les services gouvernementaux, l’immigration, la santé, la gouvernance communautaire… Je vois le développement collectif comme un grand jardin. Ses graines sont des besoins réels, ressentis et reconnus. Ses jardiniers sont une large gamme de citoyens engagés, solidaires et mobilisés. Ses fleurs sentent bon le progrès et ses fruits ont le goût de la justice sociale. Nous.blogue est pour moi une belle occasion de réfléchir tout haut, de tirer des leçons, de réagir, de lancer des hypothèses, de mettre en dialogue les expériences et les intuitions des unes et des autres. Malgré tout, je me garde de céder au verbiage, car mon jeune fils prend plaisir à me rappeler que, à Gatineau comme à bien d’autres endroits, intello, c’est nul, c’est poche.