Fermeture de 200 municipalités ? Perspectives démographiques et dynamiques territoriales

Le 11 juillet dernier, l’Institut de la statistique du Québec dévoilait les perspectives démographiques pour la période allant de 2016 à 2066 pour l’ensemble du Québec et de 2016 à 2041 à l’échelle régionale. Les tableaux présentés révèlent notamment que la population du Québec va continuer de croître, que le nombre d’aînés sera en forte augmentation dans toutes les régions administratives, et que certaines régions, principalement les régions périphériques, seront particulièrement affectées par le déclin démographique et le vieillissement.

À la demande du ministère des Affaires municipales et de l’habitation, l’Institut de la statistique produit aussi un classement des municipalités en fonction d’un indice de vitalité économique (le dernier date de décembre 2018). Cet indice a été conçu il y a quelques années à partir des trois indicateurs suivants :

  • le marché du travail (taux de travailleurs de 25 à 64 ans);
  • le niveau de vie (revenu médian de la population de 18 ans et plus);
  • le dynamisme démographique (taux d’accroissement annuel moyen de la population sur une période de 5 ans).

Il a été constaté que les localités qui présentent un indice de vitalité économique plus faible sont généralement éloignées des grands centres urbains, sont de petite taille et se caractérisent par une population relativement âgée. Elles connaissent également un déclin démographique important, en plus d’afficher un revenu total médian et un taux de travailleurs plus faibles que les autres localités. Sur le plan financier, ces municipalités comptent davantage sur les transferts de fonctionnement du gouvernement comme source de revenus.

Il est à remarquer que l’indice de vitalité économique ne tient compte d’aucun indicateur de vitalité sociale, culturelle, communautaire et entrepreneuriale. Certes, de tels indicateurs sont plus difficiles à définir et à évaluer, mais leur absence prive l’indice de vitalité d’une communauté d’une dimension capitale. Ce qui devrait conduire les analystes à faire preuve de prudence et de retenu dans leurs constats, et davantage encore avant de prédire des scénarios catastrophiques.

 

Hasardeux de prédire la mort d’un village

En combinant les données des perspectives démographiques avec le classement des municipalités selon l’indice de vitalité économique, et en appliquant une méthode qui lui est personnelle, Pierre Bernier, consultant spécialisé en « agilité et efficacité organisationnelle » et président du Groupe Ambition, affirme que « les municipalités les plus dévitalisées de la province sont en fort danger de fermeture », ajoutant sans ambages : « Selon moi, il est trop tard. Le déclin est commencé ». Pour appuyer son point, il cite 200 municipalités qui, pour lui, portent les stigmates d’une mort annoncée d’ici 2025. Et pour noircir d’avantage le tableau, ce consultant n’hésite pas à évoquer d’éventuelles crises sociales : « Ça ne serait pas surprenant qu’on ferme des routes et des ponts parce qu’on n’a pas le personnel pour s’en occuper et les réparer », estime-t-il.

Un tel pronostic n’est pas sans nous rappeler les déclarations tout aussi délirantes et incendiaires de messieurs André Bérard ex-président de la Banque Nationale et de Yves-Thomas Dorval président du Conseil du patronat du Québec. Le premier suggérait en 1995 de fermer les régions aux prises avec un chômage chronique et une structure d’emplois saisonniers, le second proposait en 2015 de déménager les familles des municipalités dévitalisées vers les régions où il y a de l’emploi, sous-entendant Montréal et Québec.

De tels propos de gens influents sont récurrents et peuvent avoir une incidence chez un gouvernement peu sensible aux questions d’occupation et de vitalité des régions, comme en a fait la triste démonstration le gouvernement Couillard en abolissant les CLD, les CRÉ, la Politique nationale de la ruralité, la Coalition Solidarité rurale du Québec et son réseau d’agents de développement rural, le Programme d’aide aux municipalités dévitalisées, etc.

Oh là! C’est quoi ce réflexe comptable à l’égard des régions? L’occupation du territoire n’est pas une marchandise. Comme ils sont prompts ces pseudo-experts à prédire des scénarios apocalyptiques sur la base de portraits statistiques, obnubilés qu’ils sont par les promesses de lendemains qui chantent de la cité à croissance illimitée. Stop au dynamitage des régions!

L’urbanisation accélérée depuis les années 60 et principalement autour de Montréal et de Québec, a fortement contribué à vampiriser les ressources humaines et économiques des régions du Québec, principalement celles en périphérie, et à précipiter plusieurs municipalités rurales et petites villes dans la spirale de la dévitalisation. Mais étonnamment, les fermetures anticipées ne se sont pas concrétisées. Dévitalisées, fragiles, oui, mais toujours vivantes.

 

Et la vitalité sociale, culturelle et entrepreneuriale ?

Je connais bien les petites villes et villages du Québec et le sens de l’indice de vitalité économique qui leur est appliqué. Depuis plus de 40 ans j’étudie leur dynamique évolutive et sonde leur cœur. En 1979, avec mon épouse et nos trois jeunes garçons, nous avons fait de Saint-Mathieu-de-Rioux, une municipalité rurale de la MRC des Basques dans le Bas-Saint-Laurent, notre lieu d’adoption. Professeur en développement local et régional à l’UQAM de 1969 à 2000, ce lieu de vie est devenu en quelque sorte un laboratoire à ciel ouvert. Au fil des ans, j’ai pu observer et analyser l’évolution les 13 municipalités qui composent cette MRC, dont son chef-lieu, Trois-Pistoles, et la problématique d’ensemble de la ruralité québécoise. Tous les mardi matin je prenais le train à St-Simon, le village voisin le long de la 132, pour me rendre à l’UQAM. Le train s’arrêtait sur présentation d’un drapeau blanc (flag stop), cette « station » sans gare ne disposait que d’une plateforme en bois. Un trajet de 7 heures propice à la lecture, préparation de cours et correction. Bien qu’aujourd’hui retraité, je continue à m’intéresser au développement territorial et notamment à l’évolution des espaces ruraux.

Trois-Pistoles, petite ville de services de quelque 3 500 habitants est dans la liste des 200 municipalités dont Monsieur Bernier prédit la fermeture d’ici 2025. L’indice de vitalité économique de cette ville rurale témoigne de sa fragilité économique et démographique, mais masque une énergie sociale et culturelle à la source d’une dynamique locale étonnamment vivante et innovante : École d’immersion française de l’Université Western, école polyvalente, service privé de traversier Trois-Pistoles/Les Escoumins, éventail de commerces de proximité, hôpital, CLSC, microbrasserie, fromagerie, équipements, services et activités touristiques, Festival de la chanson, excursions dans les îles, randonnées en kayak, sentiers de vélo, marina, bibliothèque, hébergement, restauration, agriculture biologique et transformation, conseil municipal valeureux, associations à caractère social et culturel nombreuses, etc. Un creuset d’initiatives, de solidarité et de dévouement qui pallie à un certain déficit économique normé. Une dynamique underground qui « passe sous le radar » des indicateurs de l’indice de la vitalité économique.

Et des dizaines et des centaines d’autres municipalités qui, discrètement, « habitent » leur territoire, accueillent de nouveaux résidents, dont plusieurs jeunes Monsieur Bernier, et recomposent une ruralité qui concilie innovation, vivre-ensemble, économie productive, économie présentielle et écologie. Je salue ici Gaspé, Amqui, Les plateaux dans La Matapédia, St-Mathieu-de-Rioux, Coaticook, St-Siméon, St-Casimir, Forestville, Grande-Vallée, Rivière-au-Tonnerre et tant d’autres.

Partout en région il y a des femmes et des hommes d’appartenance, des gens de conviction et de courage, des citoyens de souche et de nouveaux arrivants, souvent d’ex-citadins des grands centres, qui contrarient le destin funeste que des « experts » lisent dans les séries statistiques.

 

Des évolutions propices à une renaissance des régions

Mais aussi et surtout, il y a des évolutions en cours qui confèrent une attractivité nouvelle à plusieurs régions du Québec, incluant leurs petites villes, et territoires ruraux. Pensons à la dématérialisation d’une part croissante de l’économie, à la révolution numérique, au télétravail, à la quête d’une meilleure qualité de vie, qui modifient les logiques du choix d’un lieu d’implantation tant chez les entreprises et les travailleurs, que chez les familles.

La grande ville, avec ses multiples dysfonctionnements (congestion, pollutions diverses, artificialisation, îlots de chaleur, stress, coûts élevés de l’habitation et des espaces à bureaux, environnement dégradé, insécurité…) n’apparaît plus comme le Graal de la civilisation. Pour plusieurs, les petites villes et villages offrent une alternative enviable. On constate la montée d’un puissant « désir de campagne » qui entraîne une atténuation sinon un renversement du mouvement d’exode rural des six dernières décennies, donnant lieu au phénomène nouveau d’exode urbain qui porte les germes d’une renaissance des régions intermédiaires et périphériques.

La fermeture des villages et des petites villes n’est pas une fatalité inscrite dans l’ordre des choses. Sachons observer et comprendre les bouleversements en cours qui sont porteurs de nouveaux modèles d’occupation et de vitalité des territoires. Sachons comprendre le monde dans lequel nous vivons à travers les évolutions qui le transforment, et anticiper le monde qui vient. Sachons lire la reconquête et la recomposition des territoires ruraux. Sachons décrypter les grands enjeux du futur.

Imaginons des politiques qui sauront accompagner les tendances émergentes en faveur des régions, comme on a su le faire depuis les années 50 pour accompagner la croissance des grandes villes.

 

Et l’avenir des métropoles sans les régions ?

Quel est le destin des métropoles si on adhère béatement au scénario d’une mort annoncée des petites villes et villages et à l’assèchement de régions entières ? À l’étranglement, à l’asphyxie ? Déjà plusieurs problèmes compromettent la qualité de la vie quotidienne des grandes villes qu’on tente de maintenir à grands frais (pensons seulement aux coûts du REM et au prolongement du métro à Montréal, et au troisième lien à Québec).

Et si l’avenir des métropoles était lié à un modèle d’interdépendance et de complémentarité entre les grands pôles urbains et les régions, celles-ci offrant des lieux alternatifs de vie et de travail adéquatement desservis en infrastructures, équipement et services publics ?

 

Vision globale, interventions vigoureuses et mesures concrètes territorialisées

La question de l’avenir des régions et de leurs villes petites et moyennes et villages, ne se limite pas à la géographie des lieux, mais constitue un véritable enjeu national. C’est en aménageant et développant les régions que l’on va détendre la pression sur les grandes villes et assurer un meilleur équilibre dans l’occupation et la vitalité des territoires. Et accroître l’égalité des chances pour tous en offrant un meilleur accès aux services publics partout hors des grands centres.

Il faut rompre avec le modèle unique de la métropolisation. Les conditions sont aujourd’hui réunies pour permettre et accompagner le redéploiement démographique et économique sur l’ensemble des territoires. C’est une chance à saisir pour mettre fin à la fracture territoriale et sociale et entrevoir un nouvel ordre de l’occupation de l’espace habité.

Rompre avec l’imaginaire d’une représentation du territoire qui marginalise le monde rural, ses petites villes et villages, est une condition de la compréhension du Québec actuel et de l’édification du Québec du XXIe siècle. C’est à cette condition qu’il sera possible d’apporter plus de justice aux régions laissées pour compte durant six décennies au nom d’une certaine rationalisation des politiques publiques tournée vers l’industrialisation et l’urbanisation.

Osons la prospective et l’audace dans les actions publiques. Concevons et appliquons des politiques vigoureuses de développement régional dotées de mesures concrètes qui tiennent compte des spécificités territoriales selon le principe de différenciation. Soyons ambitieux pour tous les territoires à travers des politiques conjointes et complémentaires entre l’État et les collectivités territoriales. Proposons la préparation de « projets de territoire » à l’échelle des MRC, bassins de vie, d’innovation et d’emploi. Développons le « réflexe régional et local » dans les interventions des ministères à incidence territoriale.

Il n’y a pas de territoires sans avenir, il n’y a que des territoires sans vision ni projets.

 

 

Bernard Vachon, Ph.D.

Professeur retraité du département de géographie de l’UQAM

Spécialiste en développement local et régional

 

En complément :

https://neorurale.ca/2015/02/dynamitageregions/

http://nousblogue.ca/pour-une-nouvelle-vision-du-developpement-territorialet-si-nous-assistions-a-la-renaissance-des-regions/

https://geo.uqam.ca/babillard/livre-la-passion-du-rural-tome-1-bernard-vachon/

https://cjf.qc.ca/revue-relations/publication/article/developpement-regional-un-quebec-en-morceaux/

https://www.tvanouvelles.ca/2019/07/14/plusieurs-municipalites-en-fort-danger-de-fermeture-1

http://plus.lapresse.ca/screens/c71d3745-409a-40d6-8571-f777c2b7d390__7C___0.html?utm_medium=Ulink&utm_campaign=Internal+Share&utm_content=Screen

 

Crédit photo: Rodrigue Gendron, Le monde en images (Les Escoumins)

 

 

Commentaires partagés sur Facebook

commentaires

Commentaires si vous n'avez pas de compte Facebook

Votre commentaire

Avatar
Bernard Vachon

Deuxième d’une famille de neuf enfants, j’ai grandi dans les quartiers ouvriers de Rosemont et de Montréal-Nord. La culture, le sentiment identitaire, les études et l’entraide étaient des valeurs fortement stimulées au sein de la famille. Détenteur d’un doctorat de la London School of Economics and Political Science en Angleterre ainsi que de l’Université de Liège en Belgique dans les domaines de l’aménagement et du développement territorial, j’ai fait carrière comme professeur-chercheur au département de géographie de l’Université du Québec à Montréal durant 32 ans (1969-2000). Mes domaines de spécialisation sont le développement local et régional, le Québec rural, la décentralisation et la gouvernance territoriale. Parallèlement à mes enseignements et ma recherche, j’ai exploité avec ma famille une ferme ovine, Chantemerle, de 1979 à 1989, dans un petit village sur les contreforts des Appalaches dans le Bas-Saint-Laurent, un lieu qui s’est avéré un laboratoire d’observation et d’analyse des problématiques de dévitalisation et de « recomposition » territoriale. Nous possédons toujours ce petit coin de ruralité, espace de ressourcement et d’inspiration. Suite à mon départ à la retraite, j’ai agi comme formateur, conférencier et consultant auprès de ministères, associations municipales, MRC et municipalités locales dans mes domaines de compétence. Je consacre désormais l’essentiel de mes temps libres à l’écriture (livres, blogues, articles, …), au bénévolat et à ma famille. Jean-Sébastien Bach, l’homme et son œuvre, est un compagnon de tous les jours. Ma collaboration à ce blogue est motivée par le désir de participer au mouvement de développement collectif qui se déploie dans toutes les régions du Québec, porteur d’une force insoupçonnée pour faire face aux grands défis qui confrontent la société actuelle.