Le fédéralisme et la social-démocratie

Deux siècles, c’est ce qu’il a fallu aux Canadiens français pour reprendre un certain contrôle de leur économie. De 1760 à 1960, le Québec se définit comme une société française, catholique et agricole. Mais ce sont les Anglais qui contrôlent entièrement l’économie, en conséquence de la Conquête de 1760 mettant fin à la Nouvelle-France, et domine une population de Français devenus Canadiens. De là l’expression canadienne-française : « Nés pour un petit pain! ». Et ce qui faisait dire au théologien Louis-Adolphe Paquet : « Notre mission est moins de manier des capitaux que de remuer des idées; elle consiste moins à allumer le feu des usines qu’à entretenir et faire rayonner au loin le foyer lumineux de la religion et de la pensée… »[1]

Vers les années 1850, quelques élites canadiennes-françaises, par des écrits et conférences, proposent aux Canadiens français d’honorer l’industrie et la finance – comme étant essentielles à la « nationalité » canadienne-française. Ce qui incitera, 50 ans plus tard, un Lévisien, Alphonse Desjardins et son épouse Dorimène, à créer des coopératives d’épargne et de crédit. Dans une lettre au rédacteur en chef du journal Le Devoir, Monsieur Omer Héroux, Alphonse Desjardins écrit : « Ce dont je rêve, c’est la création d’un régime économique couvrant tous nos groupements français. Ces réalisations coopératives donneraient à nos compatriotes la puissance matérielle d’une organisation supérieure et cette puissance à son tour, ne serait-elle pas un rempart imprenable derrière lequel nous serions à l’abri des coups de nos adversaires ou rivaux… Voilà ma pensée intime. » Lentement, guidé par la théorie du « petit pas », les Canadiens français prennent une place dans la fédération canadienne.

Puis, en 1960, ce fut l’appel de Jean Lesage à devenir « Maîtres chez nous », par la mise en place d’un modèle socioéconomique québécois s’inspirant des valeurs de la social-démocratie : intervention de l’État, nationalisation de certaines ressources naturelles, éducation populaire, participation citoyenne par une démocratie participative, achat chez nous, etc. Bref, l’impératif nationalisme : économique, politique, social et culturel. Fierté québécoise. Il s’agit, comme nation, de prendre ses propres décisions dans les domaines essentiels à sa survie. Il s’agit aussi de la solidarisation des citoyens et citoyennes – d’une volonté de réaliser un projet commun, celui de la liberté pour tous (celle qui ne nuit pas à celle des autres), l’égalité des droits et des chances et la fraternité par la solidarité et le souci d’une société juste et équitable.

Puis vint, sous la force de l’évolution des nouvelles technologies de communication et de production, ce que des économistes ont décrit comme étant un « basculement du monde ». Les continents, les pays, les peuples et, surtout, les marchés se rapprochent. Les frontières sont désormais davantage perméables. On assiste à un accroissement de la richesse globale, mais un creusement dramatique des inégalités. Une crise de valeurs profonde : montée de l’individualisme, banalisation de la solidarité. Par surcroit, deux nouveaux piliers sociaux apparaissent : celui de la spéculation, créatrice de richesses plus importantes que celles créées par l’économie réelle. Cette nouvelle masse de liquidité monétaire invite à l’endettement non seulement individuelle mais au niveau des États. On invente alors les marges et les cartes de crédit. L’argent devient roi!

Sur le plan politique, le fédéralisme qui visait le partage des ressources et de la richesse entre les différents partenaires fait naître la domination des grandes puissances. Si aux temps de la rédaction de la Constitution canadienne en 1867 la reconnaissance de juridictions exclusives en vue de protéger la distinction du Québec en une société différente de celles des autres provinces, voilà que la mondialisation de la finance et de l’économie s’impose et proclame un nouveau statut pour les citoyens, celui d’être désormais des « citoyens du monde ». Des citoyens pour qui l’élément central du développement est l’économie, les populations étant soumises à la reconnaissance d’une nouvelle économie – celle au service non pas de la nation, mais de l’individu. Les régimes fédéralistes peinent à reconnaître les particularités identitaires de leurs membres, les plus puissants – c’est-à-dire les plus riches imposant le statut de citoyen du monde aux populations de leurs membres. L’exemple récent du défi de la Grèce face aux Allemands et aux Français membres de la même confrérie européenne démontre la montée de « l’individualisme national » également.

Le Québec n’y échappe pas. Le Québec loge un grand peuple, mais, comme la plupart des petits pays peu nombreux en nombre qui survivent et tiennent leur place dans le monde d’aujourd’hui, il accepte d’être hautement taxé afin de profiter solidairement de généreux programmes sociaux, de compter sur une syndicalisation active des travailleurs tout en maintenant une croissance économique acceptable par la fidélité à une économie au service de la nation – celle d’une des provinces d’un grand Canada. Bref, un petit peuple qui, menant une révolution tranquille, a entrepris la réforme des systèmes d’éducation, de soins de santé, de retraite des travailleurs, animé du désir de créer une société libre, égalitaire et solidaire.

Or, sous la force du courant de la mondialisation – y compris la mondialisation d’un néolibéralisme vigoureux – voilà que le fédéralisme canadien imite, subtilement mais efficacement, les grandes unions européennes ou américaines.

La reconnaissance par une loi d’un Québec distinct n’est plus qu’un beau texte sans concession de pouvoirs qui permettraient aux Québécois de vivre une économie vraiment au service de la nation et de créer un coin de pays qui lui ressemble et qui le rassemble.

Mais, encore faut-il que la majorité des Québécois partage ce beau projet d’une société qui se donne les moyens de développer cette social-démocratie qui lui a permis, au moment de la Révolution tranquille, de prendre sa place dans le concert des nations. Un défi d’éducation important.


[1] Les mémoires québécoises, PUL, p.255

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Claude Béland
Claude Béland

Je suis un avocat devenu président du Mouvement Desjardins. Une carrière d’une cinquantaine d’années au service du coopératisme. Une première étape en cabinet privé, ensuite à la Fédération des caisses d’économie et ensuite dans le réseau des caisses populaires. Retraité, je demeure actif comme consultant auprès des entreprises de l’économie sociale. Professeur associé à l’École des sciences de la gestion de l’Université du Québec à Montréal, j’ai présidé les États généraux sur la réforme des institutions démocratiques. Je suis président du conseil d’administration de la Fondation Lionel Groulx et du Conseil d’éthique de l’industrie des boissons alcooliques. Conférencier et auteur de plusieurs livres, je participe à de nombreux débats sur les défis contemporains.