« Tu sais, jeune fille, un bois de charpente laissé comme ça sans traitement, sans entretien, ça dépérit, ça meure à petit feu. On va le perdre c’te belle bâtisse-là!”. C’est ce que me disait un passant arrêté lui aussi à regarder un vieux cinéma art déco, rue Sainte-Catherine. Un bâtiment magnifique avec d’immenses puits de lumière…mais qui ne sert à personne depuis plus d’une décennie. Cette rencontre fortuite me confirma une fois de plus la présence d’une problématique majeure pour le  Québec : le manque de ressources pour conserver notre patrimoine bâti.

École Hochelaga, Forges Cadieux, Jardins Notman, la maison Redpath, la liste pourrait ainsi s’allonger longtemps. Tant de mètres carrés inutilisés qui dorment, des lieux qui manquent d’amour et qui se dégraderont forcément avec le temps. Un constat fortement montréalais, mais qui s’applique aussi à Rivière-du-Loup, à Natashquan ou à Prévost.

Cela n’échappe à personne, les coûts de rénovation et d’entretien sont prohibitifs. Le porte-feuille du « Québécois moyen » n’est pas en mesure d’acheter l’un de ces bâtiments pour empêcher sa décrépitude. Et si le politique ne semble pas s’énerver outre mesure de ces lieux porteurs d’histoire laissés à l’abandon, il faudra bien que quelqu’un réagisse.

Si les pouvoirs publics semblent dépassés par l’ampleur de cette problématique, pourquoi ne pas se tourner vers le secteur privé afin qu’il puisse participer à cet effort collectif de conservation et de revitalisation de nos villes et villages ?

Il est donc grand temps de mobiliser ceux que je nommerai ici « les mécènes du patrimoine ».  Ces Québécois bien nantis, ces familles fortunées, ces entreprises d’ici en plein essor, bref, nos détenteurs de richesse. Le Québec à un besoin criant de développer un important réseau de donateurs ; une grande philanthropie intéressée par la sauvegarde du patrimoine. Les municipalités et villes pourront ensuite jouer le rôle de gestionnaires et administrateurs du lieu à nouvelle vocation.

Après tout, le terme grec philanthrôpos se définit littéralement par « celui qui s’occupe d’améliorer la condition matérielle et morale des hommes[1] ». Bonifier la qualité de vie dans nos villes et villages, participer à leur revitalisation, contribuer à l’augmentation d’espaces collectifs pour la population bref, laisser une marque tangible dans le Québec de demain….ce n’est pas peu de chose.

 

Vers une collectivisation du privé

Afin de stopper l’agonie ou le démantèlement de nombreux sites patrimoniaux, certains clameront « l’obligation » d’accéder à de l’argent privé. D’autres pourront arguer que les franges mieux nanties ont un rôle à y jouer, voire une obligation morale d’agir.

Soyons clairs, il ne s’agit pas ici de discuter d’une (ré)appropriation privée des lieux vacants qui les rendraient inaccessibles à la population. Il s’agit plutôt de miser sur la dimension de la recherche du bien-être collectif dans cette définition de la philanthropie.

À quoi bon conserver ces bâtiments comme un musée sans leur trouver des usages publics ? La population doit pouvoir entrer « en relation » et côtoyer réellement ces lieux. On doit s’abstenir de réfléchir l’avenir de notre patrimoine comme un décor de cinéma, un Vieux-Montréal laqué auquel l’accès est loin d’être démocratisé.

 

« Bâtiment à valeur patrimoniale esseulé cherche promoteur pour assurer sa survie et lui trouver de nouveaux usages collectifs. »

 

Cette primordiale diversité

 Il importe de se rappeler que la diversité culturelle du Québec se traduit fortement par la diversité de son architecture. Ainsi, lorsqu’un bâtiment vacant dépérit et meurt en silence – c’est un peu de notre héritage patrimonial qui toussote.

Certaines de ces constructions peuvent avoir une valeur moins évidente, moins « clinquante » que d’autres, mais elles représentent une importante hétérogénéité architecturale à conserver. Cette variété de structures, de styles et d’époque touche directement l’imaginaire des citoyens, encourage le rêve et contribue à niveler vers le haut les exigences envers le cadre bâti qui nous entoure.

À ne conserver que de la tôle et de la brique – il manquera cruellement de diversité de formes, d’esthétiques ou de type de bâtiments et donc de différents exemples d’organisation de l’espace.

 

La vision de Phyllis

Les frontières entre le public et le privé n’ont pas à être imperméables. L’exemple du Centre canadien d’architecture est l’un de ceux qui pourraient facilement servir de modèle.

À la fois un musée et un centre de recherche, le CCA et son jardin ont pris la place jadis occupée par des terrains vagues négligés. Sa fondatrice, Phyllis Lambert, a fait le pari d’utiliser ses capitaux privés dans un but d’usage collectif et de revitalisation d’un lieu. Le parc attenant au complexe est devenu un réel parc public – où les familles se rendent pour partager un barbecue comme elles le font au Parc Lafontaine. Si l’on ouvre les portes et les grilles de ces lieux vides en leur donnant les quelques soins requis, la population saura rapidement se les approprier, les faire vivre et les faire durer…

 

[1] Définition tirée du dictionnaire Larousse – édition 2015.

 

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Mathilde Forest Rivière
Mathilde Forest Rivière

Détentrice d’une maîtrise en science politique de l’Université Laval, je travaille depuis plusieurs années en recherche sociale. J’ai notamment co-fondé la firme Bem & co.– qui se spécialise en évaluation et en recherche en tentant de tirer profit des savoirs universitaires tout comme des précieuses expériences de terrain. Parallèlement, j’ai aussi développé une pratique artistique, particulièrement à partir de la photographie et des arts imprimés. Mes plus récents projets mettent en scène différentes déclinaisons de l’architecture et du patrimoine. Mes travaux de recherche et ma pratique artistique ont en commun de privilégier une approche collaborative permettant d’amasser témoignages et fragments de vie, bien souvent par le biais de recherches d’archives, d’entrevues et les groupes de discussions.