Et si le gouvernement Couillard portait un autre regard sur les régions!

 

Bernard Vachon, Ph.D.

Professeur honoraire, département de géographie, UQAM

Spécialiste en développement local et régional

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Régions et communautés rurales : les grandes oubliées de ce gouvernement

Depuis son accession au pouvoir le 7 avril 2014, le parti libéral de Philippe Couillard semble considérer les régions et leurs espaces ruraux comme un lourd boulet plutôt que comme un gisement de ressources à mettre en valeur pour le développement du Québec tout entier. Bien sûr il ne dédaigne pas y voir les matières premières et les sources énergétiques qu’elles recèlent. Mais assurer les conditions d’une bonne qualité de vie et un dynamisme économique durable pour les populations qui y vivent seraient-ils, à ses yeux, des objectifs hors d’atteinte pour son modèle « d’occupation et de vitalité des territoires ».

Un premier geste de ce gouvernement a été de supprimer le mot régions au titre du ministère des Affaires municipales, des régions et de l’occupation du territoire, un geste qui s’avère, à la pratique, plus significatif que pragmatique. Puis, les mesures d’austérité adoptées en début de mandat ont frappé durement les régions : abolition des Centres locaux de développement (CLD) et des Conférences régionales des élus (CRÉ), abandon de la Politique nationale de la ruralité et du Pacte rural, suppression du budget de fonctionnement de la Coalition Solidarité rurale, non renouvellement du Programme d’aide aux municipalité dévitalisées (au nombre de 152), mandat des Forums jeunesse régionaux non reconduits avec le Secrétariat de la Jeunesse qui relève du bureau du Premier ministre, etc. Les argents récupérés suite à ces suppressions sont dorénavant regroupés dans le nouveau Fonds de développement des territoires, mais avec 60 M$ en moins.

En réponse à une revendication forte de la Fédération québécoise des municipalités (FQM), les responsabilités du développement local et régional sont désormais de la compétence des municipalités régionales de comté (MRC). Mais ce n’est pas tout de transférer des responsabilités, encore faut-il que celles-ci soient accompagnées des ressources appropriées pour qu’elles puissent être gérées adéquatement. Les régions sortent grandes perdantes de cette opération improvisée de décentralisation car les MRC n’ont ni l’expertise, ni la vision, ni les moyens pour relever convenablement les défis de concertation et de planification que posent les problématiques de développement de ce palier territorial.

Les régions intermédiaires et éloignées des grands centres n’ont pas de ministre responsable de leur développement; elles sont orphelines au Conseil des ministres alors que les régions centrales de Montréal et de Québec reçoivent toute l’attention que leurs dirigeants politiques et économiques attendent de Québec. Alors qu’il était ministre au Conseil du trésor, Martin Coiteux coupait dans les programmes d’aide aux régions et aux communautés rurales, tout en mettant la table pour un rapprochement entre le gouvernement et les pôles métropolitains de Montréal et Québec et en octroyant à ceux-ci de nouveaux pouvoirs.

Devenu ministre des Affaires municipales et de l’Occupation du territoire depuis le dernier remaniement ministériel, M. Coiteux consolide ce rapprochement avec les deux communautés métropolitaines et porte une oreille attentive aux revendications des maires et présidents Coderre et Labeaume. Les régions se sentent larguées, abandonnées, comme si elles étaient devenues des territoires révolus et indésirables dans un univers où l’urbanité impose son modèle.

Nul ne contestera l’importance que jouent Montréal et Québec dans l’évolution économique et sociale du Québec. Toutefois, les régions ne constituent-elles pas une troisième locomotive avec leur villes petites et moyennes et leur millier de villages, leurs ressources, leur patrimoine naturel, historique et culturel? A-t-on défriché, occupé et habité un si vaste et émouvant pays pour limiter, après quatre siècles et demi d’existence, son expression et son activité à quelques pôles hyperurbanisés?

Pour le succès du Québec comme territoire d’un peuple qui s’émancipe et s’épanouit, les régions réclament le droit à une pleine contribution au projet de la société globale et requièrent leur juste part d’attention et d’accompagnement. Il s’agit là d’une aspiration qui souscrit à un dessein d’avenir porté par les évolutions économiques, sociales et technologiques en cours.

Reconquête et recomposition des régions

Notre économie, dont plusieurs secteurs sont du domaine du savoir, c’est-à-dire de l’information et des communications, et d’autres en pleine mutation numérique, a un rapport de plus en plus diversifié avec l’espace. Les logiques de localisation changent faisant en sorte que plusieurs activités économiques peuvent désormais s’affranchir de la nécessité d’une concentration dans un grand centre urbain.

Les régions avec leurs villes, leurs villages et leurs espaces ruraux deviennent des lieux alternatifs d’implantation pour un nombre croissant d’entreprises et de familles. Si bien que plusieurs territoires, qui ont été au cours des dernières décennies des terres d’exode, voient leur population se stabiliser, voire grandir, et leur structure économique se diversifier. Les milieux ruraux deviennent multifonctionnels.

Cette évolution structurelle est une opportunité à saisir pour les régions. Des politiques et programmes gouvernementaux bien ciblés viendront seconder les efforts déployés localement pour que se concrétisent ces possibles reconquêtes et recompositions territoriales, et ainsi lutter efficacement contre les forces de dévitalisation, tout en favorisant une occupation plus équilibrée du territoire. Ignorer ou nier ces mouvements qui portent le potentiel de nouvelles organisations territoriales serait aller à l’encontre d’évolutions de civilisation qui nous interpellent et se priver de modèles d’aménagement susceptibles de mieux répondre aux principes du développement durable.

La maîtrise des nouvelles logiques de localisation devient un impératif dans la planification du développement régional et la conception des programmes d’appui. Certes, tous les territoires ne profitent pas également de ces forces nouvelles qui transforment l’économie régionale et locale, mais un potentiel est désormais « dans l’air » que des stratégies adaptées et des plans d’action bien pensés peuvent capter et concrétiser en afflux d’investissements créateurs de richesse et d’emplois.

L’économie de demain, qui est en gestation et qui donne déjà des signes de ses orientations, sera fortement dématérialisée et déspatialisée. Ces attributs seront porteurs d’une reconquête de plusieurs territoires qui ont souffert d’exode et de dévitalisation, porteurs aussi d’une recomposition des économies traditionnelles régionales. Mais encore faudra-t-il que le milieu soit réceptif, ouvert aux nouvelles réalités et en mesure d’offrir aux activités de la nouvelle économie l’environnement et les services recherchés, tout autant qu’aux travailleurs et aux familles en quête d’un lieu d’établissement hors des grands centres.

Martin Coiteux, ministre des villes, des régions et de la ruralité

Dans une entrevue accordée récemment au Journal de Québec (2 mars), le ministre responsable des Affaires municipales et de l’Occupation du territoire, Martin Coiteux, déclarait :

« Il faut faire du développement économique régional et avoir des politiques gouvernementales articulées pour s’assurer qu’il y ait de la vitalité culturelle et économique dans les régions. Il n’y a pas de solution miracle. Il faut être persistant et cohérent, et travailler en équipe. (…) Il faut tout faire pour qu’il n’y ait pas de villages qui ferment. »

Sont-ce là les paroles d’un habituel bavardage politique à l’égard des régions et des milieux ruraux, ou celles d’une volonté d’engager le dialogue et d’entreprendre des actions « cohérentes et persistantes » en vue de redresser durablement leur situation pour en faire des partenaires à part entière du développement économique et social de la société québécoise? Le ministre Coiteux a à faire la preuve de sa ferveur envers les régions et les milieux ruraux et de sa détermination à concevoir et à déployer un coffre d’outils appropriés et efficaces. 

Des pistes pour une politique vigoureuse de développement régional

Monsieur Coiteux, vous avez dans vos tiroirs une Stratégie gouvernementale pour assurer l’occupation et la vitalité des territoires appuyée par une Loi du même nom. Depuis leur adoption en 2011 et 2012, ces textes ont été ignorés, la volonté politique et les outils de mise en œuvre ayant fait défaut. À vous de les réanimer et de les doter des plans et programmes appropriés pour que les régions soient enfin engagées dans un processus résolu, réaliste et soutenu de développement.

Le recours au développement local dont on a vanté les mérites demeure aujourd’hui toujours pertinent. Il est toutefois nécessaire de rappeler que cette démarche a des limites que viennent accentuer deux réalités : i) d’une part, l’exode et le vieillissement des populations, qui se sont poursuivis au cours des dernières décennies dans de très nombreux milieux, ont sérieusement appauvri le capital social des territoires fragiles; ii) d’autre part, l’accentuation du mouvement de concentration du capital de production et les timides politiques nationales de développement à visée régionale privent cruellement les régions intermédiaires et éloignées des ressources et des infrastructures modernes de support au développement.

Les handicaps sévères dont souffrent plusieurs territoires en dehors des grands centres urbains et axes de développement rendent particulièrement difficiles la réunion des conditions favorisant les initiatives de développement et la capacité attractive à l’égard des capitaux de production, des travailleurs qualifiés et des ménages, comparée aux régions centrales, pour un développement moderne et durable. Sans une réelle et vigoureuse volonté politique d’assurer l’occupation et la vitalité des territoires, concrétisée par des programmes appropriés d’investissement dans les infrastructures, équipements et services publics de base, le développement local est condamné à entretenir l’espoir et à se cantonner dans des « success stories » ponctuelles et souvent éphémères.

Ces programmes d’investissement publics porteront sur les points suivants afin de rehausser l’attractivité et la compétitivité des milieux :

  • L’amélioration des réseaux de transport terrestre, maritime et aérien
  • La formation de la main-d’œuvre dans des secteurs en demande et en émergence
  • Les aides financières et techniques à l’installation de nouvelles entreprises
  • L’appui au développement de filières de productions privilégiées
  • L’essor des entreprises de deuxième et de troisième transformation
  • L’environnement propice à l’implantation des activités de la nouvelle économie
  • La diversification en agriculture, en foresterie et dans les pêches et la promotion de façons de faire écologiques dans ces domaines
  • Le développement de nouveaux produits touristiques
  • La disponibilité en logements pour les nouvelles familles
  • La rénovation des petites villes et des villages
  • Le maintien des services de proximité incluant les services médicaux de première ligne et la dernière école de village
  • Le service Internet à haut débit accessible, selon diverses technologies, sur l’ensemble du territoire habité comme facteur moderne de localisation d’entreprises et de soutien aux travailleurs autonomes (télétravailleurs)
  • La consolidation des formations techniques et universitaires en région, incluant des partenariats avec les milieux économiques et sociaux
  • Les équipements et services récréatifs et culturels diversifiés et faciles d’accès
  • La protection et la mise en valeur du patrimoine naturel et culturel, etc.

On ne peut dissocier le dynamisme local de son articulation à des politiques de développement régional en termes de volonté d’occupation du territoire, d’investissements structurants, d’équipements et de services publics offerts à la population.

Sur ce dernier point, la compétence du développement local et régional assumée désormais par les MRC, aurait beaucoup à gagner d’une autonomie administrative et financière accrue assurée par une véritable politique de décentralisation.

Malgré l’amputation du mot « région » au titre de son ministère, se pourrait-il que Martin Coiteux, ministre des Affaires municipales et de l’Occupation du territoire, se révèle le ministre attendu du développement régional et de la ruralité?

P.S. : Ce texte a été écrit à Bonnieux, petite commune rurale du Luberon en France. Les 18 et 19 mars je participerai, à titre de grand témoin, à la rencontre nationale de l’Association des Maires ruraux de France qui se tiendra à Lyon. Il sera beaucoup question de la réforme territoriale en cours et du rôle des espaces ruraux dans la dynamique territoriale.

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1 Commentaires

  1. Un texte d’intérêt pour notre action communautaire autonome qui vise à maintenir la ferveur régionale et locale dans le développement social.
    “…Les principaux champs d’intervention du développement social portent sur la lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale, l’accès au logement, la sécurité alimentaire, le transport collectif, l’itinérance, la persévérance scolaire, la participation citoyenne, les saines habitudes de vie, l’égalité, la conciliation famille-travail, les conditions de vie des aînés, l’inclusion des personnes handicapées, la régionalisation de l’immigration, l’insertion socioprofessionnelle, l’économie sociale, ainsi que la revitalisation de quartiers ou de municipalités.
    La valeur ajoutée des démarches régionales en développement social est le soutien à l’action locale par l’incitation à travailler ensemble pour le mieux-être de la population, pour et avec les citoyens, ainsi que le soutien au développement d’arrimages entre tout ce qui bouge dans une région ou sur un territoire de MRC.
    Une démarche en développement social devrait toujours répondre à ces cinq questions/critères :

    1. La mobilisation : Existe-il une mobilisation des intervenant(e)s dans la démarche ?

    2. L’intersectorialité : Cette mobilisation se déroule-t-elle sur une base intersectorielle ?

    3. Des conditions propices : La démarche proposée permet-elle la mise en place de conditions propices au développement des personnes et des communautés ?

    4. Réponse à des enjeux sociaux : La démarche proposée apporte-t-elle une réponse, par des contributions financières, matérielles, humaines ou autres de la part des organisations, à des enjeux sociaux priorisés de la collectivité ?

    5. Conditions de vie et développement du potentiel individuel et collectif : Les résultats attendus des actions contribuent-ils à améliorer les conditions de vie ?…”

    Réseau québécois de développement social (RQDS). Avis sur la place du développement social dans l’État québécois. 9 avril 2015

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Bernard Vachon

Deuxième d’une famille de neuf enfants, j’ai grandi dans les quartiers ouvriers de Rosemont et de Montréal-Nord. La culture, le sentiment identitaire, les études et l’entraide étaient des valeurs fortement stimulées au sein de la famille. Détenteur d’un doctorat de la London School of Economics and Political Science en Angleterre ainsi que de l’Université de Liège en Belgique dans les domaines de l’aménagement et du développement territorial, j’ai fait carrière comme professeur-chercheur au département de géographie de l’Université du Québec à Montréal durant 32 ans (1969-2000). Mes domaines de spécialisation sont le développement local et régional, le Québec rural, la décentralisation et la gouvernance territoriale. Parallèlement à mes enseignements et ma recherche, j’ai exploité avec ma famille une ferme ovine, Chantemerle, de 1979 à 1989, dans un petit village sur les contreforts des Appalaches dans le Bas-Saint-Laurent, un lieu qui s’est avéré un laboratoire d’observation et d’analyse des problématiques de dévitalisation et de « recomposition » territoriale. Nous possédons toujours ce petit coin de ruralité, espace de ressourcement et d’inspiration. Suite à mon départ à la retraite, j’ai agi comme formateur, conférencier et consultant auprès de ministères, associations municipales, MRC et municipalités locales dans mes domaines de compétence. Je consacre désormais l’essentiel de mes temps libres à l’écriture (livres, blogues, articles, …), au bénévolat et à ma famille. Jean-Sébastien Bach, l’homme et son œuvre, est un compagnon de tous les jours. Ma collaboration à ce blogue est motivée par le désir de participer au mouvement de développement collectif qui se déploie dans toutes les régions du Québec, porteur d’une force insoupçonnée pour faire face aux grands défis qui confrontent la société actuelle.