Autre billet, autre détour sur le chemin de la citoyenneté.

J’éduque une fille. Elle a douze ans et son regard porte vers l’avant. Sa féminité en éclosion vient cogner fort contre la porte de son enfance.

Il y a quelques mois, dans la foulée de l’affaire Gomeshi, de nombreuses femmes ont exposé publiquement les cicatrices laissées dans l’intimité de leur vie par le passage du viol. Ensuite, il y a eu les femmes autochtones de Val D’or, dont des policiers faisaient joujou de la détresse depuis des années.

Il y a quelques semaines à peine, le Québec s’est ému et indigné suite à la fugue d’adolescentes. Leur féminité neuve vaut gros sur le marché de la traite des femmes. Ma fille connaissait l’une d’elles… Ce fut l’occasion de lui parler de choses dont elle devra se prémunir tout au long de sa vie, du seul fait d’être une femme.

Je pourrais continuer. Les sœurs Shafia dont la triste histoire reprend de l’actualité peut-être…

De quoi est-il question aujourd’hui? D’égalité entre les femmes et les hommes. Autre chose que le féminisme? Les ministres de la Condition féminine et de la Justice l’ont dit. Le Premier Ministre juge le débat sans importance. Aucun des trois ne s’est pointé au Sommet des femmes qui s’est tenu la semaine dernière à Montréal.

Dans la conception étriquée de la société que nous souffle l’air du temps : l’égalité permet aux femmes de « progresser », d’accéder à des postes de pouvoir comme les hommes, de jouer dans la même cour, dans le même système. La Ministre Thériault raconte s’être battue dans la fosse aux mâles. L’égalité c’est « faire sa place ».

Encore une fois, ce fichu « air du temps » me porte à réfléchir. Égalité ou féminisme? Individus égaux en pouvoir ou société qui tient compte des besoins et des réalités particulières des femmes?

Si la pleine citoyenneté des femmes passait à la fois par la reconnaissance collective de leur apport et de leur réalité, par des règles sociales égalitaires, tendant vers l’équité, par les opportunités qu’on leur offre, la place qu’on leur fait, le respect qu’on leur démontre et par une dose de débrouillardise personnelle.

Comme certaines et certains l’ont dit et écrit dans les deux dernières semaines, une conception individualiste de l’égalité des chances fait fi des conditions structurelles qui limitent toujours les femmes dans plusieurs aspects de la vie sociale, économique et politique. Selon moi, il n’y aura pas de véritable égalité sans qu’on se préoccupe activement de ces conditions et le féminisme est un outil pour le faire. Refuser de donner un corps commun et cohérent aux différentes luttes des femmes, c’est les affaiblir. Renier le féminisme, c’est priver le mouvement des femmes d’une reconnaissance essentielle pour rassembler, prendre position et agir. Si dérangeant soit-il.

Par égalité, qu’entend-t-on d’ailleurs? Si je regarde les décisions qui marquent le Québec actuel et conditionnent son avenir, il me semble que cette idée est plutôt malmenée. 

Malheureusement, dans la dynamique fragile de l’égalité entre les femmes et les hommes, si on affaiblit, si on baisse la garde, on recule.

De mon enfance à aujourd’hui : 45 ans de société québécoise. Je regarde la publicité utilisant toujours le corps des femmes pour vendre des jeans, des voyages dans le Sud, des produits ménagers. Je constate combien ce corps féminin est maquillé et retouché jusqu’à lui faire atteindre « les sommets de l’impossible » dans l’art de l’œil de biche et de la pause lascive. J’écoute les femmes parler du sexisme au travail, tellement ordinaire. Et notre mémoire toponymique : seuls 6% des lieux publics montréalais portaient un nom de femme en 2014. Et les femmes que nous avons élues première ministre : une, 1 an, 7 mois, 4 jours.

Je me dis que la lutte n’est pas terminée et qu’elle ne le sera probablement jamais. Que cette lutte ne peut pas être une guerre de mots ou de clochers, puisque les rapports femme-homme se tissent dans une psyché collective si profonde et complexe que certains des paramètres échappent à ce que nous acceptons de voir.

Diversité pas toujours facile à concilier, dérive parfois, comme dans tous les mouvements sociaux.

Une anecdote : j’étais au Forum social mondial de 2013 à Tunis. J’ai participé à plusieurs ateliers organisés par des associations féministes. Quelle foire d’empoigne! Entre la rhétorique des françaises, les poings levés des québécoises et des américaines et les histoires d’horreur des saoudiennes luttant pour leurs droits fondamentaux, il y avait des mondes et des mondes. Des mondes aussi entre les différentes « approches féministes », certaines ouvertes, multiformes, mixtes, très fortement ancrées dans les enjeux globaux, d’autres plus fermées, plus réactives, plus exclusives. Suite à un commentaire de ma part sur la contribution des hommes aux changements qui touchent les femmes, je me suis fait houspiller par ma voisine… manifestement dans une conception plus monogenre que la mienne.

Marie-France Bazzo a certainement raison de dire qu’elle ne se reconnaît pas dans le « sectarisme » qu’elle attribue au mouvement féministe… mais est-ce à cela que carburent les luttes des femmes? Est-ce pour cela qu’on doit condamner le féminisme et lui trouver un successeur plus neutre et moins dérangeant dans le concept d’ « égalité »?

S’il y a des personnes engoncées dans leur dogme, il y en a d’autres, magnifiques leaders, pour ouvrir, interpeler la société, femmes et hommes, pour l’inviter au progrès. Les complices à l’origine du Sommet des femmes sont certainement de cette trempe. Un événement signifiant et rassembleur pour souligner les 75 ans du droit de vote des québécoises et remettre à l’agenda les enjeux touchant les femmes.

En guise de chute

Un extrait du discours de Lise Payette, ex-ministre, féministe, insoumise et toujours engagée, présenté à l’occasion du Sommet :

Les femmes ne veulent pas remplacer les hommes. Elles veulent seulement les accompagner dans leur réflexion, leur expliquer les besoins de la moitié de la population du pays et du monde, les aider à travailler pour la majorité de la population et non seulement pour une petite partie déjà favorisée. Elles apportent des solutions qui n’ont jamais été essayées parce qu’elles n’avaient pas la possibilité de les exprimer.

Un autre extrait, tiré de la dernière chronique de l’intelligente et impénitente Josée Blanchette dans Le Devoir de vendredi… juste pour vous inviter à aller la lire en entier!

Ce serait bien qu’une fois pour toutes nous cessions de nous excuser de ne pas être des hommes, de ne pas réagir comme eux, de verser une larme devant les caméras sans prendre trois mois de congé ensuite. Et qu’on revienne après la pause sans avoir peur d’être cataloguées « féministes », en assumant son ministère et sa condition féminine. Ce serait même « normal ».

Bon 8 mars à toutes les femmes et aux hommes qui les aiment!

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Geneviève Giasson
Geneviève Giasson

Je me nomme Geneviève Giasson. Professionnellement, je suis coordonnatrice générale de Communagir. Personnellement, une passionnée-pragmatique, engagée pour un monde plus équitable, où les humains prennent soin de ce qui leur est commun comme de ce qui leur est propre. Un peu idéaliste, mais qu’importe. Ce sont les rêves qui poussent en avant! Le développement local et régional et les enjeux sociaux et environnementaux m’interpellent depuis toujours. D’abord comme communicatrice et intervenante, auprès des jeunes, des ainés et des personnes défavorisées. Puis, durant plus de 15 ans, comme développeuse de projets collectifs en Afrique et ici. Enfin, aujourd’hui, à la barre d’une belle organisation, Communagir, qui appuie au quotidien les efforts de collectivités locales et de régions engagées dans des changements déterminants pour leur avenir. Avec cela, j’aime explorer, comprendre, chercher derrière et en dessous les choses qui ne sont pas visibles autrement, peut-être une déformation de ma formation cumulée de « fouilleuse » en communication, en psychologie et en études urbaines.