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C’est par une Déclaration universelle des droits de l’Homme que les Nations Unies énonçaient, en 1948, soit après le Deuxième grande Guerre mondiale (1939-1945), les droits universels des êtres humains.

En avant-propos, de ce document, il est rappelé que cette déclaration est « l’aune à laquelle se mesure le respect que l’Humanité doit avoir du bien et du mal puisque la reconnaissance de la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine et de leurs droits égaux et inaliénables constitue le fondement de la liberté, de la justice et de la paix dans le monde ». Elle invite « les dirigeants des pays ainsi que tous les individus et tous les organes de la société à s’efforcer par l’enseignement et l’éducation de développer le respect de ces droits et libertés et d’en assurer (….) l’application universelle et effective ». Ce qui inclut, bien sûr, les différents acteurs de toute société, soit les détenteurs des pouvoirs civils, politiques et économiques. S’inspirant tout particulièrement de la Charte française des droits de l’Homme, il est de coutume de résumer les valeurs fondamentales de ce projet par cet appel à la liberté (une liberté qui ne nuit pas à celle des autres), à l’égalité des droits et des chances et à la fraternité entre les nations et les individus. Il s’agit donc d’un idéal à atteindre par tous les peuples et toutes les nations.

Afin de réaliser cet idéal, les signataires de ce beau projet de société mondial insistent sur la participation de tous à la création d’une société où chacun et chacune ont une place et un rôle à jouer afin d’assurer à tous et toutes une vie digne. Pour ce faire, la Déclaration insiste sur le droit de toute personne à l’éducation[1] à « une éducation qui doit viser au plein épanouissement de la personnalité humaine et au renforcement du respect des droits de l’Homme et des libertés fondamentales afin de favoriser la compréhension, la tolérance et l’amitié entre toutes les nations et tous les groupes raciaux et religieux ». Ce qui faisait dire au philosophe Emmanuel Kant : « l’être humain est la seule créature vivante qui doit être éduquée parce que c’est l’éducation qui le rend raisonnable et l’aide à surmonter sa sauvagerie originaire ».

Il ne suffit donc pas, par l’enseignement, d’assurer l’employabilité des citoyens, mais il faut surtout aussi éduquer à la citoyenneté. Il ne suffit pas d’enseigner l’éthique de l’enrichissement individuel, mais surtout l’éthique du bien commun. Il ne s’agit surtout pas de mettre en place un pouvoir économique et financier qui contredit les valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité.

D’ailleurs, à la suite de la Deuxième Guerre mondiale (1939-1945) et l’adoption de cette Déclaration des droits de l’Homme (1948), la plupart des pays dits démocratiques ont vécu « trente années glorieuses », celles d’une social-démocratie. Aux États-Unis,[2] la classe moyenne devient la classe dominante. Ses habitants vivent une liberté qui ne nuit pas à celle des autres, une égalité des droits et des chances et une nouvelle fraternité. Une éthique du bien commun domine. Mais dès les années 1975, sous le grand souffle de l’évolution des technologies de communication et le rapprochement des marchés, naissent des partisans d’un nouveau libéralisme. Les grands détenteurs de capitaux se lancent à la conquête des nouveaux marchés. De là, le basculement du monde. Alors que l’élément central du développement était la personne humaine, voilà qu’il devient plutôt l’économie et la finance. L’éthique du bien commun est remplacée par l’éthique du profit et du rendement sur le capital. La spéculation, déconnectée de l’économie réelle, supporte la cupidité des grands détenteurs de capitaux. L’éternel dilemme historique de l’individualisme ou du collectivisme comme fondement du « vivre ensemble » bascule vers le chacun pour soi. Aux États-Unis, par exemple, afin de protéger sa liberté, chacun peut posséder des armes à feu! Quant à la fraternité, elle est contredite par un monde en feu. Le XXe siècle, s’il fut le siècle le plus prolifique sur le plan du développement de la connaissance, de la matière et de l’exploitation des ressources de la planète, il fut aussi le siècle le plus meurtrier : deux guerres mondiales et de nombreuses guerres régionales ou locales, des conflits continuels, et des sauvageries incroyables. Oui, un savoir-faire de haut niveau, mais un savoir-être, un savoir « vivre ensemble » affaibli. Les plus grandes découvertes, comme celles du nucléaire que les inventeurs présentaient au monde comme une nouvelle énergie qui améliorerait le sort des humains, sont rapidement devenues, au contraire, des armes destructrices d’une puissance de « fin du monde».

Pourtant, toute société repose, tel un tabouret, sur trois piliers : le pouvoir citoyen, le pouvoir politique et le pouvoir économique. Sous la pression du pouvoir civil, le pouvoir politique, depuis fort longtemps, a adopté des déclarations des droits de l’Homme inspirées par trois valeurs fondamentales : la liberté, l’égalité et la fraternité. (La Magna Carta en Angleterre, (1215) et La Déclaration des droits de l’Homme (France, 1789, 1848, 1946). De nombreux pays ont, au fil du temps, adopté pareilles déclarations.

On constate aujourd’hui que, de toute évidence, la liberté et la cupidité ont triomphé. Le capital est désormais roi. Ni le pouvoir citoyen, ni le pouvoir politique n’interviennent. Le pouvoir économique domine.

Comme l’écrit Joseph Stiglitz,[3] cet économiste émérite et ancien chef économiste de la Banque Mondiale, « aveuglées par leurs croyances, les élites économiques évoquent une crise exclusivement financière qui aura certes des répercussions économiques, alors qu’il s’agit de la faillite d’un système conjuguée à une grave crise morale. Il est donc urgent de repenser le monde, de réformer une science économique qui s’est fourvoyée, entraînant dans son sillage l’accroissement des inégalités, la montée de la pauvreté ou l’aggravation de la crise environnementale».

En décembre 2018 sera souligné le 70e anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’homme (et son sous-titre : Dignité et justice pour nous tous!). On se souviendra alors de jours passés meilleurs! Quand parlerons-nous d’avenir?


[1] Article 26 de la Déclaration.

[2] Paul Krugman, L’Amérique nous voulons, Flammarion, 2007.

[3] Joseph E. Stiglitz, Le trioomphe de la cupidité, Éditions LLL, 2010; Le prix de l’Inégalité, Éditions LLL. 2012.

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Claude Béland
Claude Béland

Je suis un avocat devenu président du Mouvement Desjardins. Une carrière d’une cinquantaine d’années au service du coopératisme. Une première étape en cabinet privé, ensuite à la Fédération des caisses d’économie et ensuite dans le réseau des caisses populaires. Retraité, je demeure actif comme consultant auprès des entreprises de l’économie sociale. Professeur associé à l’École des sciences de la gestion de l’Université du Québec à Montréal, j’ai présidé les États généraux sur la réforme des institutions démocratiques. Je suis président du conseil d’administration de la Fondation Lionel Groulx et du Conseil d’éthique de l’industrie des boissons alcooliques. Conférencier et auteur de plusieurs livres, je participe à de nombreux débats sur les défis contemporains.