Je lisais dernièrement à la une d’un quotidien montréalais ce titre intrigant : « Une offre alléchante qu’on ne peut refuser ». Alléchante pour qui, me dis-je? Dès les premières lignes de l’article, j’ai su qu’il s’agissait d’une offre de quelques milliards de dollars faite par une riche entreprise américaine profitant d’une monnaie de grande valeur sur le marché actuel des devises à quelques propriétaires d’une entreprise québécoise qui, depuis fort longtemps, joue au Québec un rôle important sur le plan de la distribution de produits divers, dont plusieurs étaient fabriqués au Québec. Un réseau de petites et moyennes entreprises, créateur d’emplois, regroupées en « un groupe d’achat » et présent dans pratiquement toutes les régions du Québec. Autrement dit, un réseau partie prenante du modèle québécois proposé au temps de la Révolution tranquille et qui a permis au Québec de prendre une meilleure part du contrôle de son économie.

Une offre alléchante, disait-on. Mais pour qui? Certes pas pour les clients qui profitent depuis fort longtemps de la proximité de ces entreprises. Certes pas pour les employés dont le nombre risque de diminuer puisque le modèle américain favorise les grandes et très grandes surfaces, obligeant les gens des petites localités à se déplacer. Non, l’offre n’a rien d’alléchant pour les clients et les employés. Cette offre ne contribue sûrement pas à développer une économie au service de la collectivité. L’offre propose plutôt une économie au service des investisseurs, des actionnaires, des individus détenteurs du capital de l’entreprise. Ce qui s’inspire du modèle… américain.

Curieusement, l’État québécois n’a pas réagi. Pourtant, il n’y a pas si longtemps, le gouvernement du Québec s’est objecté à une offre faite par le même voisin alléguant le tort qu’une telle vente ferait à la nation. Curieusement, quelques années plus tard, les dirigeants politiques du Québec se permettent de changer d’avis. Une telle transaction, nous dit-on, ne causerait aucun tort au Québec!

Ce qui est plus curieux, c’est qu’au même moment, ils proposent que l’État investisse massivement dans une grande entreprise québécoise aéronautique devenue internationale, laquelle est présentement en grande difficulté financière, ce qui menace sa survie. Même l’État canadien se lie à l’État québécois pour sauver cette entreprise. Pour quelles raisons? Afin de créer des emplois ou de protéger les emplois actuels? Non, puisqu’il est annoncé que ces investissements s’accompagneront du congédiement massif de 7000 employés. Ils n’annoncent toutefois aucune correction des politiques de rémunération des hauts dirigeants et des actionnaires de l’entreprise, des rémunérations très généreuses. Sans faire d’appel public à l’investissement de nouveaux capitaux dans l’entreprise, comme si seul l’État était intéressé à faire un placement dans cette entreprise en difficulté. Les propriétaires actuels ne veulent guère investir davantage : ce sont les payeurs de taxes, par leurs gouvernements, qui le feront! Sans démontrer qu’ils ne changeront rien en vue de développer une économie au service de la collectivité, soit une économie sociale-démocrate, laquelle repose normalement sur trois engagements : (1) des programmes sociaux universels financés par des impôts peu progressifs; (2) un encadrement qui vise à contrôler les excès de l’actuel système socioéconomique déjà maintes fois dénoncé; (3) un plan socioéconomique qui favorise la lutte à la pauvreté et à l’inégalité qui, selon des économistes émérites, sont les causes profondes d’un monde « en feu », d’un monde qui ne sait plus définir le « bien » et le « mal ».

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Au temps de la conquête, il est interdit aux Canadiens-français de participer au développement économique de la colonie désormais au service de la nation anglaise. On leur concède le droit à leur langue et à leur religion. Ce qui conduit les Canadiens-français à la solidarité afin de protéger ce qui les distingue. Par leurs églises, lieux de rendez-vous hebdomadaire, leurs maisons d’enseignement et leurs hôpitaux, ils vivent la solidarité dans une organisation sociale au service de la collectivité et résistent ainsi à leur assimilation.

Au début du XXe siècle, on assiste à une émigration massive des agriculteurs vu l’absence d’aide à l’agriculture de la part de l’État. Les citoyens sont victimes d’usuriers. La situation commande une plus grande solidarité des Québécois. Se forment alors des coopératives agricoles. Pour sa part, Alphonse Desjardins propose de créer un réseau de coopératives d’épargne et de crédit qui se veulent des institutions sociales qui permettraient de responsabiliser les Canadiens-français du Québec, de vivre la démocratie et de s’initier aux vertus de l’épargne. Il s’agit, disait-il, de se donner un rempart fort et solide  « pour nous protéger comme peuple contre nos adversaires et nos rivaux ». Donc, une accumulation des épargnes au service de la nation.

Puis en 1960, c’est la Révolution tranquille. Il est décidé de « civiliser » les institutions québécoises, c’est–à-dire d’en confier la direction et l’organisation à l’État et à la société civile. Jean Lesage, chef du Parti Libéral propose une forme dynamique de sociale-démocratie, celle d’un partenariat entre l’État et les citoyens. L’État est même autorisé à devenir un État-entrepreneur afin d’agir lorsque le « privé » ne peut le faire. (Exemple: Hydro-Québec, etc.)

Est alors né le fameux modèle québécois. Un modèle social-démocrate qui a permis de prendre un meilleur contrôle de son économie au cours des années 1960-1990. Un modèle qui convient aux petits pays – tels que les pays scandinaves, par exemple. L’individualisme est un ennemi dangereux pour les Québécois. Je me souviens qu’une économie au service de la nation est source de fierté et que le bonheur individuel est mieux assuré que dans une société au service des individus.

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Claude Béland
Claude Béland

Je suis un avocat devenu président du Mouvement Desjardins. Une carrière d’une cinquantaine d’années au service du coopératisme. Une première étape en cabinet privé, ensuite à la Fédération des caisses d’économie et ensuite dans le réseau des caisses populaires. Retraité, je demeure actif comme consultant auprès des entreprises de l’économie sociale. Professeur associé à l’École des sciences de la gestion de l’Université du Québec à Montréal, j’ai présidé les États généraux sur la réforme des institutions démocratiques. Je suis président du conseil d’administration de la Fondation Lionel Groulx et du Conseil d’éthique de l’industrie des boissons alcooliques. Conférencier et auteur de plusieurs livres, je participe à de nombreux débats sur les défis contemporains.