L’été a été chaud, en température et en culture. La fin abrupte des représentations des spectacles SLĀV, puis Kanata a échauffé les esprits, mais plus encore, a révélé une constriction inquiétante de notre tissu social. Le débat sur l’appropriation culturelle qui est sous-jacent à cette fièvre est pertinent, à bien des égards décourageant et on ne peut plus délicat. Reconnaître le passé est important, mais plus encore vivre au présent et envisager l’avenir sur la base d’un large métissage.

Pertinent. La notion d’appropriation culturelle est – ou était – intéressante, jusqu’à ce qu’elle se fasse elle-même ‘appropriée’ à des fins idéologiques étroites. Elle désigne normalement le fait pour une culture dominante d’emprunter et d’exploiter des symboles ou des pratiques d’une culture dominée, souvent, mais pas exclusivement à des fins lucratives ou ludiques. La notion d’emprunt pourrait bien être remplacée par celle de vol, car cette appropriation traduit le plus souvent un rapport de pouvoir assez dramatique entre cultures.

On saisit bien les enjeux que soulève le phénomène lorsqu’on visite les grands musées tels le quai Branly à Paris, le Museo Arqueológico Nacional de Madrid ou le British Museum à Londres, qui sont les dépositaires des artefacts soutirés par les métropoles aux colonies au fil des siècles. Le bras de fer entre la Grèce et le British Museum au sujet du retour ou non des statues du Parthénon illustre l’imbroglio à ce sujet. Mais il nous suffit aussi de regarder un bon vieux Western de Hollywood pour y trouver la stigmatisation de la figure de l’Indien d’Amérique.

L’appropriation culturelle est d’intérêt pour « nous » qui vibrons de la fibre collective. La culture, c’est ce qui définit au premier abord le « nous ». Avant d’être une capacité de réflexion, de mobilisation et d’action, le « nous » doit se souder autour d’une certaine identité commune, pour laquelle la culture constitue souvent le liant. Si cette culture ou certains de ses éléments se retrouvent folklorisés, barbarisés, relégués aux musées ou stigmatisés dans les industries culturelles mainstream, le groupe qui s’en réclame subit une forme de désappropriation du « nous » et ses membres auraient tort de ne pas se révolter.

Face à la poussée de fièvre des dénonciateurs de l’appropriation culturelle de cet été, on ne peut donc pas écarter cette notion du revers de la main. Nul ne peut en effet dire que les communautés noires ou autochtones n’ont pas historiquement, et encore aujourd’hui, été désappropriées de leurs droits, de leurs ressources et de leur culture.

Décourageant. Pourtant, ces réactions légitimes entraînent des glissements décourageants. L’odieux s’est ainsi transformé en victimisation qui retourne en quelque sorte la logique à l’envers. On assiste à une sacralisation des identités minoritaires et de leurs attributs. Toute personne qui n’est pas de cette minorité est malvenue de s’y adresser ou même de l’évoquer. Au surplus, l’appartenance légitime à ces minorités semble se réduire comme une peau de chagrin. On peut facilement faire un rapprochement avec les stratégies d’imposition culturelle du colonialisme, où seul le blanc/chrétien/colon/occidental avait la légitimité de dire ce qui est et ce qui doit être.

Remarquez, cette folie réductrice ne date pas de cet été. Sans même faire état de ce qui prévaut sur les campus américains depuis plusieurs années, on a pu la voir s’insinuer ici même à travers divers épisodes. Il y a trois ans, des étudiantes et des étudiants de l’Université d’Ottawa ont réussi à faire annuler sur leur campus des cours de yoga qu’ils qualifiaient d’appropriation culturelle. Plus récemment, Joseph Boyden, l’auteur canadien qui se reconnaît des racines autochtones et qui a notamment été primé pour ses romans sur le sujet, a été bafoué sur la place publique pour manque de légitimité en regard de la perspective autochtone. J’ai même entendu cet été que « l’épluchette de blé d’Inde » était à proscrire. Je n’ose pas imaginer le sort qui sera réservé au pâté chinois!

Le metteur en scène de SLĀV et Kanata, Robert Lepage, a évoqué le fait que, pour lui, l’art théâtral a toujours consisté à « se glisser dans la peau de l’autre ». Le bien-aimé Serge Bouchard a dit en ondes, au détour d’une chronique sur Rabelais, que s’il devait adhérer à cette approche de l’appropriation culturelle, il serait aussi bien de brûler toute sa bibliothèque! C’est bien la volonté – et la capacité – de se mettre à la place de l’autre, d’être empathique, de reconnaître et d’accepter la diversité des cultures et des êtres humains qui les incarnent qui se voit mis en cause par ce glissement. À ce compte-là, le processus naturel de métissage de l’humanité, que l’on nomme l’hominisation, peut-il suivre son cours?

Délicat. Je ne vous cache pas qu’il m’a fallu tergiverser longtemps avant de commettre ce billet. Je suis foncièrement guidé par la valorisation de la diversité, la justice sociale, la reconnaissance et même la réparation des torts du passé. Or, dans la joute idéologique actuelle, c’est au nom de ces mêmes principes que ma parole risque d’être mise au banc des accusés.

Il faut tout de même tirer des leçons de cette affaire. Les abus de pouvoir passés sont lourds de conséquences, et ces conséquences sont plus fortement ressenties par leurs victimes que par leurs bénéficiaires. Leur ressentiment peut être relégué au rang de perceptions, n’empêche que le temps long qui l’a porté l’a aussi rendu solide comme le roc. Les bonnes intentions des bien-pensants ne suffiront jamais à le désamorcer.

Pour les uns et pour les autres, il faut désormais envisager l’avenir en commun et les accommodements qui seront nécessaires. Le devoir de mémoire, une volonté réparatrice et l’engagement de poursuivre notre destin commun sur des bases plus justes et honnêtes sont les principes qui devraient maintenant nous guider, dans le contexte du grand métissage des cultures.

Cette conclusion me rappelle une belle pensée formulée récemment par une collègue issue de l’immigration : ceux qui vivent dans le passé, ils ne sont pas ici avec nous. Et ils ne seront pas là non plus demain.

 

 

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Marc L. Johnson
Marc L. Johnson

Je me présente aujourd’hui volontiers comme sociologue-conseil, mais j’ai aussi porté – ou je porte encore à mes heures – la casquette de journaliste, d’agent de communication, d’éducation et de mobilisation, de prof, de coopérant-volontaire, de consultant, de chercheur et de courtier des connaissances. Je suis acadien. Mon premier boulot fut câlleux de bingo bilingue dans mon petit village de Saint-Ignace au Nouveau-Brunswick. Comme ces boules, je n’ai jamais cessé de tourner, puis de militer, d’apprendre et de me déplacer. J’ai fait de longs séjours en France, au Cameroun, au Togo, au Kosovo et au Guatemala, et de plus courts en bien d’autres endroits. Depuis une vingtaine d’années, mon port d’attache est Ottawa-Gatineau. Pour l’essentiel, je prête mes services aux associations, institutions et gouvernements qui veulent comprendre les besoins, décoder les aspirations, détordre les politiques, imaginer l’avenir, concocter des stratégies et évaluer leurs réalisations. Mes engagements bénévoles et professionnels s’imbriquent dans une diversité de chantiers : les politiques linguistiques, la culture, les médias, le développement économique, l’emploi, l’alphabétisation, l’éducation, la justice, les services gouvernementaux, l’immigration, la santé, la gouvernance communautaire… Je vois le développement collectif comme un grand jardin. Ses graines sont des besoins réels, ressentis et reconnus. Ses jardiniers sont une large gamme de citoyens engagés, solidaires et mobilisés. Ses fleurs sentent bon le progrès et ses fruits ont le goût de la justice sociale. Nous.blogue est pour moi une belle occasion de réfléchir tout haut, de tirer des leçons, de réagir, de lancer des hypothèses, de mettre en dialogue les expériences et les intuitions des unes et des autres. Malgré tout, je me garde de céder au verbiage, car mon jeune fils prend plaisir à me rappeler que, à Gatineau comme à bien d’autres endroits, intello, c’est nul, c’est poche.