Oui, je sais, vous commencez à en avoir assez d’entendre parler de l’élection américaine… Je ne prétendrai pas avancer beaucoup de choses nouvelles, peut-être seulement rassembler ici en un faisceau quelques analyses marquantes de la dernière semaine.

Il faut croire qu’avec des élections fédérales à tous les deux ans, qui sont une fois sur deux présidentielles avec une campagne s’étirant sur plus d’un an… les Américains aussi en ont assez des élections : les taux de participation n’ont été, depuis 1972, que de 50 à 55% de la population en âge de voter.

Quelques 133 millions de votants pour une population en âge de 215 millions, soit 53% (en date du 10 novembre 2016) pour l’élection du 8 novembre dernier. À peine plus de la moitié de la population américaine s’est exprimée, divisée en deux portions quasi égales. Ce qui fait que le nouveau président est élu par 25 % de la population.

Les grands médias et maisons de sondage ont été choqués par les résultats : tous ou presque prévoyaient une victoire démocrate. Les vieux campagnards blancs n’aiment pas répondre aux sondages téléphoniques!

Michael Moore avait prévu le coup, dès juillet, dans un billet traduit ici par le Huffington Post français : Cinq raisons pour lesquelles Trump va gagner. La première de ces raisons est le poids de la région des Grands Lacs, une région que Moore connaît bien. Le « Rust Belt » a exprimé une insatisfaction accumulée depuis des décennies de mondialisation et délocalisation. La deuxième raison : le dernier tour de piste des « Hommes blancs en colère ». Michael Moore interprète ainsi le sentiment de ces derniers : « Après avoir passé huit ans à nous faire donner des ordres par un homme noir, il faudrait maintenant qu’une femme nous mène par le bout du nez? Et après? Il y aura un couple gai à la Maison-Blanche pour les huit années suivantes? Des transgenres? Vous voyez bien où tout cela mène. Bientôt, les animaux auront les mêmes droits que les humains et le pays sera dirigé par un hamster. Assez, c’est assez! »

Les 3 autres raisons ont trait à la candidature problématique de Hillary Clinton, au désabusement des partisans de Bernie Sanders et à ce qu’il appelle l’effet Jesse Ventura, du nom d’un lutteur professionnel devenu gouverneur du Minnesota en 1998.

« Le Minnesota est l’un des états les plus intelligents du pays, et ses citoyens ont un sens de l’humour assez particulier. Ils n’ont pas élu Jesse Ventura parce qu’ils étaient stupides et croyaient que cet homme était un intellectuel destiné aux plus hautes fonctions politiques. Ils l’ont fait parce qu’ils le pouvaient. Élire Ventura a été leur manière de se moquer d’un système malade. La même chose risque de se produire avec Trump. »

Si les électeurs de Trump voulaient envoyer quelqu’un d’extérieur à la bureaucratie de Washington, comme ils l’ont répété souvent, je ne crois pas qu’ils l’aient fait avec humour…

Make America White Again. Blanche, hétéro, simple… C’est à un retour aux années ’50, à l’Amérique d’avant les droits civiques que certains électeurs voudraient revenir.

Des 5 raisons énumérées par Moore pour expliquer la victoire de Trump, c’est la seconde qui est la plus difficile à comprendre, à avaler. Et c’est probablement la plus importante.

Doug Saunders, journaliste au Globe and Mail, parle de l’émergence d’un extrémisme blanc.[1] Un radicalisme réactionnaire qui n’osait pas, jusqu’ici, s’exprimer ouvertement mais que les attitudes et discours de Trump ont « normalisé ». Quelques chiffres valent la peine d’être repris ici. 72 pourcent des électeurs de Trump considèrent que la vie était meilleure dans les années ’50. À l’inverse, 70 pourcent des électeurs de Clinton considèrent que les choses se sont améliorées. 90 pourcent des électeurs de Trump sont blancs. 62 pourcent des électeurs en provenance de petites villes et du monde rural ont voté pour Trump alors que 59 pourcent des électeurs des villes de 50 000 habitants ou plus ont voté pour Clinton.

Ce qui est remarquable, ce ne sont pas les problèmes économiques qui ont poussé les gens vers Trump, ni même les problèmes causés par l’immigration : les électeurs de Trump vivent dans des régions peu touchées par l’immigration et ils connaissent des taux de chômage moindres que les régions démocrates. Selon Saunders, il s’agit d’une fierté ethnique blessée, qui s’ajoute souvent à une virilité froissée, plutôt que des problèmes strictement économiques. Aussi, les solutions économiques à la crise que vit la classe ouvrière blanche postindustrielle ne règleront pas en elles-mêmes la crise de radicalisation basée plus sur des perceptions que la réalité.

Bien sûr si la mondialisation et son cortège de délocalisations n’avaient pas été d’abord réalisés au profit de la petite minorité (le 1%) de plus en plus riche, les perceptions, les craintes et l’ouverture au changement seraient sans doute différentes. Suivant Naomi Klein, qui publiait son analyse[2] dans The Guardian le lendemain de l’élection, c’est parce que le programme de Clinton était, pour l’essentiel, néolibéral qu’elle n’a pu vaincre Trump : au message de ce dernier « All is hell » elle répondait « All is well ». Selon Klein, seule une large coalition de gauche, avec un véritable programme de redistribution de la richesse, permettrait de freiner les tendances néo-fascistes.

Je ne suis pas de ceux qui baissent les bras, mais ce recul annoncé (politiques environnementales, sociales, internationales) du leader américain a de quoi ébranler. Il faut croire que le « progrès » n’avance pas en droite ligne, et que des reculs sont parfois inévitables. Notamment pour aller chercher, rejoindre des groupes qui ne sont pas « sur la même page » et ne voient pas, entres autres, « la diversité » comme une valeur en soi. Un recul alors qu’il aurait fallu accélérer les changements, les réformes, la transformation de nos modes de production et de consommation. Mais les changements qu’il faudra engager sont tellement importants qu’ils ne se décrètent pas d’en haut, ils devront mobiliser la participation active, volontaire de (presque) tous.

Sans tomber dans l’auto-flagellation, il reste que le questionnement soulevé par l’incapacité des grands médias (et partis) à voir venir ce résultat a quelques chose de sain. Comme disait Saunders, il faudra « find a way to reach 60 million radicalized white people and find words that can bring them back to earth. » (Trouver moyen de rejoindre 60 millions de blancs radicalisés et trouver les mots pour les ramener sur terre).

Pour terminer sur une note humoristique, je vous suggère de regarder cette petite vidéo de 6 minutes qui explique, avec beaucoup de « saveur » et quelques jurons, les raisons de la défaite de Clinton. On peut rendre beaucoup de monde responsable du résultat de l’élection, mais l’impossibilité de débattre, le fait que les gens plus cultivés, instruits, ne débattent plus avec les autres, autrement que pour les ridiculiser… Et Clinton, vraiment, qu’ont bien pu penser les démocrates!

Gilles Beauchamp,

Aussi sur Gilles en vrac…


[1] WHITEWASHED : The real reason Donald Trump got elected? We have a white extremism problem, 12 novembre 2016, The Globe and Mail

[2] It was the Democrats’ embrace of neoliberalism that won it for Trump, 9 novembre 2016, The Guardian.

 

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Gilles Beauchamp