Courtes réflexions – Voyage en spoutnik dans l’univers de la démocratie

Spoutnik I : Exercice de définition

J’ai d’abord recherché la définition de la démocratie, comme l’ingrédient de base d’une bonne vieille recette. Je l’ai trouvé sur le site de la Boîte à outils de l’Assemblée nationale du Québec, pas trop loin de nous et, j’imagine, de la boutonnière de nos élus.

Le mot tire son origine du grec « dêmokratia », de « dêmos » (peuple) et « kratos » (pouvoir). C’est le donc le gouvernement du peuple. Et toc!

Dans une démocratie dite représentative, comme la nôtre, le peuple désigne des représentants pour exercer le pouvoir en son nom. Il n’appartient pas aux élus, il leur est prêté. J’aime cette idée.

Le peuple étant un « nous » archi-complexe, voire « turbulent ». La tâche est colossale, autant que délicate! Elle suppose des compétences en toutes choses, beaucoup de sagesse et un grand sens du bien commun, sans compter le leadership. En cette période d’élection municipale, de quoi y penser avant de se lancer en politique.

Toujours sur l’idée de prêt. On peut – presque – sourire devant la manière dont les sociétés calquent un certain modèle « royal » sur les systèmes démocratiques. Culte du chef, Premier ministre ou Président, tout en haut de la pyramide, dont la position permet de voir loin. Exit l’écoute et les engagements pris en temps de campagne électorale, sitôt celle-ci passée. Sourde oreille devant les appels du peuple, du moins d’un certain peuple. Logique de va-t-en-guerre, bombant le torse, brandissant le poing.

Pour beaucoup, la démocratie représentative est une alternative légitime et viable à la démocratie directe. Cette dernière remonte loin dans l’histoire des sociétés humaines : débattre sous l’arbre du village pour prendre une décision, tenir un conseil de famille. C’est une démocratie « radicale », sans intermédiaire, où toute personne peut faire entendre sa voix. À l’échelle de nos sociétés modernes, denses, complexes, multivoques, multi-intérêts, elle semble toutefois être un idéal davantage qu’un modèle réellement applicable.

La démocratie participative est souvent présentée comme le compromis et associée à une citoyenneté vivante, engagée et engageante. Elle cherche à susciter la participation des citoyens dans le cadre de mécanismes définis. Dans ce modèle, le peuple délègue son pouvoir à des représentants pour les affaires courantes, mais le conserve pour décider de certains enjeux cruciaux.

Comme les idées passent de mode généralement plus vite que ne bougent les sociétés, la démocratie participative a déjà ses détracteurs. Certains la voient comme une utopie ou l’associent au populisme. On remet également en question la représentativité des citoyens impliqués dans les décisions – leur capacité à adopter une position objective, détachée de leurs propres intérêts.

Comment prendre des décisions ? Une question au cœur des systèmes démocratiques. Pas simple.

De plus en plus, nous explorons, au Québec et ailleurs, des modes nouveaux, hybrides, puisant dans l’expérience, dans le ressenti, dans l’intelligence collective. Des pratiques collectives qui se déploient dans divers champs : environnement, économie, culture, développement social et communautaire, gouvernance locale et régionale, etc.

Peut-être que dans quelques années, ces expérimentations à petite échelle trouveront écho dans les grandes décisions qui orientent les sociétés et les États. Peut-être même qu’elles influenceront la notion même de démocratie… bien au-delà de sa définition.

 

Spoutnik II : La liberté

Les humains semblent très préoccupés par l’ordre. C’est une chose qui me fascine depuis longtemps. C’est comme s’ils ne pouvaient vivre ensemble sans une série de règles, souvent en forme de contraintes, définissant ce qui est bien ou mal, ce qui peut être fait ou non.

Partout, les sociétés érigent des systèmes, essentiellement hiérarchiques, pour maintenir un contrôle sur les individus, dérivant même parfois dans des folies castrantes et destructrices. Rarement, des systèmes d’autorégulation sont tolérés et, malheureusement, ils semblent aussi sujets à de tristes dérives.

L’autodétermination, pour les peuples comme pour les individus, n’est clairement pas facile à obtenir, à accorder, à partager, ni même à assumer. C’est une idée qui se conçoit plus facilement dans l’esprit que dans la chose. Parlez-en aux Catalans, aux Écossais et aux Québécois.

Paradoxalement, du moins dans nos sociétés occidentales, la liberté est une valeur absolue. L’état suprême de bien-être, bien marchandisé par le consumérisme. Il y aurait donc liberté et liberté : la grande, celle du libre choix, insupportable et chaotique, et la petite, celle qu’on touche enfin avec le chèque de paye ou de retraite.

Sur le plan politique, l’anarchie élève la liberté au rang de droit fondamental, où aucun individu ne devrait se trouver sous domination d’un autre. Elle propose une organisation sociale sans État, basée sur la libre entente entre les acteurs. Pour les anarchistes, la liberté n’est pas synonyme de chaos, mais plutôt d’harmonie, d’égalité et de collectivisme.

Plus réalistement peut-être, à petite échelle, certaines communautés tentent d’établir des systèmes sociaux collectivisé et égalitaire. Certaines glissent dans l’auto-exclusion, mais d’autres y parviennent de manière ouverte, créant alors des milieux de vie d’une grande richesse, à la fois espaces de liberté, mais aussi de responsabilité face aux autres individus et au bien commun. Antidote au populisme.

 

Spoutnik III : Le populisme

Je m’aventure sur ce sujet avec l’impression d’un mal qui gruge nos démocraties, se multiplie et mute pour devenir de plus en plus sournois et de plus en plus fort. Les analyses faites par les politologues et les journalistes n’aident en rien le sentiment de malaise.

Dans l’édition du Devoir du 8 octobre, le chroniqueur Fabien Deglise parle d’un « mal moderne qui se répand dangereusement ». Il reprend le propos du philosophe et théoricien de la politique, Jan-Werner Müller, qui dit que la montée d’un populisme hargneux et xénophobe annonce la mort de la démocratie.

Le 14 septembre, toujours dans le Devoir, Stéphane Baillairgeon, cite un autre théoricien, Yascha Mounk, auteur de l’essai « Stranger in My Own Country ». Trois principales causes nourriraient le populisme ambiant : les inégalités sociales et économiques croissantes, les identités traditionnelles secouées par l’immigration et le multiculturalisme, ainsi que la propagande facilitée par les nouveaux médias.

Sommes-nous vraiment devant un mal moderne ou devant un phénomène de balancier qui devrait plutôt nous alerter sur le besoin de redonner son sens au mot démocratie, de reprendre nos billes. Comment ?

Gabriel Nadeau-Dubois, dans l’édition printemps-été de Nouveau Projet, m’inspire : « Il ne faut donc pas désespérer du « peuple », ni du fait que les réseaux sociaux donnent la parole à ses éléments les moins instruits, et encore moins de la démocratie elle-même. La crise actuelle s’enracine dans un sentiment plus profond, celui d’être impuissant face à son sort et à celui de ses semblables. La défaite cuisante de Clinton devrait servir de leçon : on ne renversera pas cette tendance en faisant la morale aux gens, mais en insistant sur la puissance de l’action collective, réel oxygène de la vie démocratique. »

 

Spoutnik IV : Le bus 139

Lundi, mardi, mercredi…, l’histoire se répète. Je prends le bus 139 sur le Boulevard Pie IX à Montréal. Cette grosse ville, plutôt moche, qui ne cesse de me fasciner et de me désespérer à la fois.

Le 139 est un long bus articulé qui engouffre chaque jour une quantité indénombrable d’humains de toutes les couleurs et toutes les origines. Un microcosme motorisé qui file en ligne droite sur le boulevard cabossé pour nous recraché à la station de métro. Que s’y passe-t-il durant ces longues minutes… rien. Il ne se passe rien, collectivement rien.

Je regarde les têtes basses, fermées, résignées à une réalité qui, ma foi, ne semble rien n’avoir en commun avec la liberté vendue dans les pubs de Coke. Ça m’attriste. Notamment, pour la démocratie.

 

Spoutnik V : La citoyenneté et l’intégration

Les Grecs avaient une conception de la dêmokratia qui pourrait indisposer quelque peu celle qu’on s’en fait aujourd’hui. Dans la Cité-État d’Athènes, n’étaient citoyens que les mâles adultes, nés de père et de mère du cru, mariés. Faute de l’être, on ne pouvait prétendre participer aux affaires politiques.

Pendant que les uns palabraient, d’autres, les métèques, s’enrichissaient en faisant commerce. Peut-être est-ce là l’origine de cette symbiose magnifique, encore bien présente aujourd’hui, entre la politique et le monde des affaires. Mais ce n’est pas le propos.

Temps révolus ? Aujourd’hui, dans plusieurs démocraties, on peut naître citoyen ou le devenir. Même si les règles de la citoyenneté légale sont assez claires et stables, elles peuvent être changées de sorte d’exclure certains groupes. L’exemple des Rohingyas en Birmanie ou des Dreamers aux États-Unis, illustre bien la subjectivité du statut de citoyen.

On peut aussi être et ne plus être citoyen « socialement ». Le concept est plus flou et encore moins stable que les règles qui encadrent la citoyenneté légale. Il est sujet à des variations entre individus ou groupes sociaux, à des interprétations, des omissions, des préjugés et, ultimement, du racisme « systémique » ou autrement.

La citoyenneté sociale s’acquiert plus ou moins rapidement, plus ou moins facilement, parfois très difficilement. Les préjugés à notre égard et notre capacité à s’immerger dans us et coutumes du groupe dominant sont déterminants.

La partie est dure, voire jouée d’avance, pour certains groupes. À l’époque des sociétés plurielles, multiculturelles, cela pose des questions de fond pour la démocratie.

Comment créer des conditions pour une citoyenneté sociale inclusive ? Comment créer des espaces démocratiques qui tiennent compte de la diversité ? Qui permettent de prendre des décisions tous ensemble ? Comment atténuer les craintes ? Comment faire front contre ce populisme hargneux qui tend à nous diviser ?

 

Retour sur terre

Dans les prochaines semaines, les blogueurs de Nous.blogue écriront des billets sur la démocratie municipale. Avant de passer aux urnes, ils nous donneront le goût, le ton, soulèveront les tapis, exploreront les recoins, retisseront des mailles et en déferont d’autres.

Un premier pas démocratique est de s’informer. Bonne lecture !

 

 

* Pour ce billet, j’ai puisé plusieurs références dans l’instructif et « libre » site La Toupie : www.toupie.org

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Geneviève Giasson
Geneviève Giasson

Je me nomme Geneviève Giasson. Professionnellement, je suis coordonnatrice générale de Communagir. Personnellement, une passionnée-pragmatique, engagée pour un monde plus équitable, où les humains prennent soin de ce qui leur est commun comme de ce qui leur est propre. Un peu idéaliste, mais qu’importe. Ce sont les rêves qui poussent en avant! Le développement local et régional et les enjeux sociaux et environnementaux m’interpellent depuis toujours. D’abord comme communicatrice et intervenante, auprès des jeunes, des ainés et des personnes défavorisées. Puis, durant plus de 15 ans, comme développeuse de projets collectifs en Afrique et ici. Enfin, aujourd’hui, à la barre d’une belle organisation, Communagir, qui appuie au quotidien les efforts de collectivités locales et de régions engagées dans des changements déterminants pour leur avenir. Avec cela, j’aime explorer, comprendre, chercher derrière et en dessous les choses qui ne sont pas visibles autrement, peut-être une déformation de ma formation cumulée de « fouilleuse » en communication, en psychologie et en études urbaines.