Décidément, nous vivons dans un monde de crises. Crises économiques, financières, identitaires, alimentaires, environnementales. Crise de la démocratie, du chômage et du partage de la richesse. Autant de crises dans un monde mondialisé pourtant annonciateur de grands et sensationnels progrès de l’humanité! La générale déception populaire des conséquences de cette mondialisation – sauf chez une minorité s’arrogeant la plus grande part de la richesse – voilà qu’on parle de plus en plus d’une crise de la confiance. Déjà en 2006, une vaste enquête – la plus vaste jamais réalisée disait-on – menée par la firme bien connue Gallup International Association (dont est membre le sondeur québécois Léger) nous apprend que si, dans le monde, la démocratie est admirée pour ses principes, la majorité est désillusionnée quant à la pratique et la réalité démocratique. 80% des gens interrogés de par le monde affirment que la démocratie est le meilleur système politique, mais seulement 30% croient encore qu’ils sont vraiment gouvernés selon la volonté populaire. Donc, admiration pour le principe; désillusion pour la pratique. Plus récemment, la quinzième édition (2015) du fameux Baromètre de la confiance d’Edelman, indique une chute rapide du niveau de confiance dans la plupart des pays du monde.

Au Canada, on constate un effritement de la confiance jusqu’à des nouveaux records, notamment envers les gouvernements, les médias, les entreprises et certains groupes de professionnels qui descendent tous sous la barre des 50% à cause d’un récent recul de 47%, la plus forte baisse parmi 27 pays étudiés. Pour sa part, au Québec, un sondage de l’Institut de la Confiance nous apprend que 95% des répondants considèrent que les dirigeants d’entreprises se doivent d’améliorer le climat de confiance au sein de leur personnel, de leurs clients, de leurs fournisseurs et autres parties prenantes. De plus, récemment, un comité de cet Institut (dont je faisais partie) a produit un rapport d’enquête sur le niveau de confiance de la population en leurs élus. Dans ce rapport, il est, entre autres, référé à un autre sondage de la firme Angus Reid, et constate que près de la moitié des répondants affirment qu’ils ne font aucunement confiance aux politiciens. On pourrait ainsi décliner une longue liste d’exemples d’une perte de confiance et d’une montée de la méfiance.

Faut-il s’en étonner? Non, je ne crois pas. Comment les populations peuvent-elles avoir confiance en leurs institutions publiques ou privées et en ceux qui les dirigent, ou encore en ceux avec qui ils transigent, lorsque ces institutions contredisent, par leurs pratiques, les valeurs fondamentales énoncées dans les codes d’éthique de la Déclarations universelle des droits de l’homme? L’introduction de l’édition du 60e anniversaire de cette Déclaration, adoptée unanimement par les membres de l’Organisation des Nations Unies (ONU), est émouvante. On y lit : “Tous les êtres humains possèdent dès la naissance des droits et des libertés fondamentales inaliénables, les mêmes pour tous. » L’article premier résume le tout :  « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité. » Dans un monde d’après-guerre marqué par l’Holocauste, divisé par le colonialisme et ravagé par les inégalités, cette Déclaration de 1948 énonce, par l’adoption de trente articles, l’engagement mondial en faveur de la liberté, de la dignité et de l’égalité. On connaît la suite :  « trente années glorieuses » disent les historiens. Aux États-Unis, de 1945 à 1975, la classe moyenne domine. Autrement dit, les lois de l’époque et le système économique mis en place sont de nature à encourager la liberté – celle qui ne nuit pas à la liberté des autres – l’égalité et la fraternité. Il y cohérence entre l’objectif et les moyens mis en place pour l’atteindre.

Fidèle à l’histoire, alors qu’on commençait à croire que l’humanité apprenait à « mieux vivre ensemble », voilà que dans les années 1970 les vents de la mondialisation s’élèvent. Ils sont si forts qu’ils balaient ces nouvelles pratiques d’une économie au service des collectivités par une économie au service des individus. Un passage de l’union pour la vie à la lutte pour vie!

Joseph Stiglitz, un grand économiste américain, déclare en 2011 dans un de ses nombreux livres « que les inégalités ont atteint un niveau jamais vu depuis la Grande Dépression. La rupture du lien social et de la confiance, visible sur nos lieux de travail, aura inévitablement de vastes conséquences pour la société. »

Ces conséquences, nous les vivons. Jeune avocat, j’aimais cette règle de droit énoncée dans le Code civil qui veut que dans toute transaction, la bonne foi (la confiance) soit présumée. Ce qui apparaissait comme une tentative d’institutionnaliser la confiance. Or, aujourd’hui, les nouvelles pratiques imposent le contraire. C’est la méfiance qui est institutionnalisée. Par exemple : l’Autorité des marchés financiers (une institution de l’État) diffuse ce message d’une société où la présomption de bonne foi et de confiance n’existe plus : « avant de faire une transaction financière et de vous en remettre au conseil d’une autre personne, investiguez! Assurez-vous de son honnêteté. Etc… » Dans les aéroports, tous les voyageurs sont présumés « terroristes », de là la nécessité de la fouille de tous les passagers. Même méfiance dans les centres d’achat, la présomption de bonne conduite (celle de ne pas payer le prix de vos achats) n’existe pas. De là, les technologies et les rayons mystérieux qui examinent tous les clients…

Il faudra bien, un jour, faire renaître la confiance. Il faudra, il me semble, rétablir une cohérence entre le projet de société fondé sur les valeurs des grandes Déclarations des droits humains et les systèmes mis en place pour le réaliser.

Il faudra travailler à institutionnaliser la confiance.

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1 Commentaires

  1. M Béland
    Bonjour
    Je suis d’accord avec votre analyse .
    Par contre la solution se trouve dans l’éducation . On doit valoriser à nouveaux dans nos écoles les valeurs humaines fondamentales ; L’intégrité , l’éthique , l’équité, l’égalité … Ces valeurs sont devenus dès abstractions pour plusieurs d’entre nous et c’est dommage. Elles ont été pendant les années lumières les fondations régissant nos relations sociales .
    Je termine par une note optimiste . Je croise encore souvent des coopérants dans mon quotidiens possédant ces valeurs …

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Claude Béland
Claude Béland

Je suis un avocat devenu président du Mouvement Desjardins. Une carrière d’une cinquantaine d’années au service du coopératisme. Une première étape en cabinet privé, ensuite à la Fédération des caisses d’économie et ensuite dans le réseau des caisses populaires. Retraité, je demeure actif comme consultant auprès des entreprises de l’économie sociale. Professeur associé à l’École des sciences de la gestion de l’Université du Québec à Montréal, j’ai présidé les États généraux sur la réforme des institutions démocratiques. Je suis président du conseil d’administration de la Fondation Lionel Groulx et du Conseil d’éthique de l’industrie des boissons alcooliques. Conférencier et auteur de plusieurs livres, je participe à de nombreux débats sur les défis contemporains.