Coconstruire ou pas avec la philanthropie?

Philanthropie

Un des débats de l’heure qui bouscule le milieu du communautaire, et plus particulièrement du développement des communautés, est de savoir « quel partenariat développer avec la philanthropie »? Car la philanthropie veut investir dans le développement collectif. Après les fameux partenariats public-privé (PPP), la tendance est aux partenariats privé-communautaire (PPC). Faut-il s’en inquiéter ou s’en réjouir?

Disons d’emblée que le milieu de la philanthropie se questionne lui-même sur son rôle dans un contexte d’austérité gouvernementale, qui touche particulièrement les structures locales et régionales contribuant au développement social, économique et culturel. Le Collectif des fondations a publié une lettre publique adressée au premier ministre Couillard pour soulever l’inquiétude à l’effet que les politiques d’austérité produisent plus d’inégalités dans notre société.  Cela irait à l’encontre d’une longue histoire de politiques progressistes pour soutenir notamment le développement des communautés.(1) Depuis, on a vu aussi Centraide du Grand Montréal s’impliquer beaucoup plus dans le développement local, notamment par le biais de son Projet impact collectif (PIC).(2)

Deux questions se posent : jusqu’où les fondations et la philanthropie en général doivent-elles remplacer le rôle de l’État dans la lutte à la pauvreté et l’exclusion sociale; comment les fondations doivent-elles soutenir ou « coconstruire » la société civile dans ses projets de développement collectif ?  Ces questions ont d’ailleurs été abordées et bien résumées dans un compte-rendu de la journée organisée par l’Institut Santé et Société, le 28 avril 2016.(3)

La première question rejoint bien les fondations participant au Collectif des fondations et elles ont tendance à ne pas vouloir se substituer à l’État dans la lutte aux inégalités et à la pauvreté.  Cela est au niveau du discours, car dans les faits elles sont encore au cœur de projets de développement collectif qui luttent contre la pauvreté, même au nom de l’innovation et de la complémentarité, voire même de la supplémentarité, avec l’État.  Donc les fondations, qui ne sont surtout pas homogènes, ni dans leurs objectifs, ni dans leur posture, doivent poursuivre leur réflexion et arrimer leur réflexion à leur pratique.

La deuxième question demeure entière et soulève encore des débats, tant dans les fondations que dans les organismes communautaires : quel rôle doivent-elles jouer avec la société civile (mouvements sociaux et acteurs du développement local) qui se donne des mécanismes pour travailler ensemble vers une société fondée sur la justice sociale, la démocratie délibérative et la solidarité.

On retrouve des fondations qui veulent être des partenaires à part entière et non de simples bailleurs de fonds.  Au nom du principe de coconstruction avec les mouvements sociaux et les forces vives du développement collectif, on embarque dans des partenariats où le difficile équilibre d’interdépendance est sacrifié au profit d’un « pater-nariat » : ce rapport est déterminé par le partenaire philanthropique qui dicte les conditions de la coconstruction avec sa contribution financière aux dépens de la contribution de l’expertise citoyenne et des acteurs du terrain.(4) Il semble que de plus en plus cette question devient d’actualité et les écarts entre les discours et les pratiques de plusieurs fondations deviennent flagrants : le capital financier dicte le capital humain au nom de la coconstruction.

Il semble y avoir un glissement qui a été vivement critiqué par certains éléments du mouvement communautaire mais accepté par d’autres. (5) Le débat doit donc se poursuivre mais il ne faudrait pas oublier les leçons du passé touchant cette approche de coconstruction : elle peut justifier un retrait de l’État au nom de la prise en charge locale.  Certes, il est souhaitable que les acteurs locaux s’organisent et déterminent des visions communes de développement, mais il demeure important de garder un niveau d’arbitrage national au niveau de la redistribution des richesses et on ne peut privatiser le bien commun.

Donc une « collaboration critique » s’impose!


(1) «Les risques de la rigueur budgétaire», lettre parue dans Le Devoir, 10  mars 2015

(2) En octobre 2015. Voir le site de Centraide du Grand Montréal

(3) Berthiaume Annabelle,  De la lutte à la gestion de la pauvreté. Quand la philanthropie s’en mêle!, Synthèse du Grand débat organisé le 26 avril 2016, par l’Institut santé et société de l’UQAM.

(4) Panet-Raymond, J. et Bourque, D., 1991, Partenariat ou «pater-nariat»?, Rapport du groupe de recherche en développement communautaire, Université de Montréal.

(5) Voir notamment le Bulletin de liaison de la Fédération des associations de familles monoparentles et recomposées du Québec « La Philanthropie : vers une privatisation de la lutte à la pauvreté ?», vol.40, no.2, février 2016.

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Jean Panet-Raymond
Jean Panet-Raymond

Ce qui me fait bouger et écrire dans ce blogue: Les inégalités et les injustices croissantes, tant au Nord qu’au Sud, à l’Ouest qu’à l’Est, tant sur les plans social, économique, culturel, politique et environnemental. L’espoir d’un monde plus juste, durable, où mes petits enfants seront épanouis. Et ce monde je tente de le faire avec des jeunes allumés, qui ont soif d’apprendre et de faire ce monde, mais aussi avec des femmes, des familles, des plus vieux, de toutes origines.