Chronique d’une participation citoyenne

En juillet dernier, les résidents de Saint-Mathieu-de-Rioux étaient informés de l’existence d’un projet de parc éolien de 500 M$ sur les terres publiques des municipalités régionales de comté (MRC) des Basques et de Rimouski-Neigette dans le Bas-Saint-Laurent, constitué de 68 méga éoliennes de 3,3 MW chacune pour une capacité totale de 224,4 MW. Présenté comme le premier projet « communautaire à parts égalitaires » d’envergure au Québec, le projet est fondé sur un partenariat entre 3 propriétaires :

  • Énergie de France-EDF (Énergies Nouvelles Canada). Partenaire privé œuvrant dans le domaine des énergies renouvelables à l’échelle internationale. Participation à 50%;
  • Énergie éolienne Bas-Saint-Laurent (EEBSL); société détenue par les 8 MRC du BSL et la Première Nation Malécite de Viger. Participation à 33.33%;
  • La Régie intermunicipale de l’énergie Gaspésie-Îles-de-la-Madeleine (RIEGÎM); société détenue par les 6 MRC de la Gaspésie et l’agglomération des Îles-de-la-Madeleine. Participation à 16.67%.

Ainsi, les 14 MRC et les 155 municipalités locales réparties sur une distance de plus de 1000 km, de La Pocatière aux Îles-de-la-Madeleine, se trouvent partenaires du projet, parties prenantes à 50% de son financement et éventuellement de 50% des bénéfices nets, le partenaire privé, EDF, constituant l’autre 50%. Seules toutefois quatre municipalités, limitrophes au parc éolien, et tout particulièrement la municipalité de Saint-Mathieu-de-Rioux, subiront les impacts de ce vaste projet industriel.

L’appui des élus locaux et des préfets de MRC au projet est total et unanime, chacun y entrevoyant une source inespérée de revenus pour leur trésorerie municipale. Même le conseil de la municipalité de Saint-Mathieu-de-Rioux et le conseil des maires de la MRC des Basques appuient sans réserve le projet, pourtant dans leur cour, nullement inquiets ou critiques des effets de cette concentration de 68 éoliennes sur le milieu naturel et la qualité de vie de leurs communautés. Quand les dollars parlent, l’analyse critique se tait.

Ce projet est un cas particulièrement illustratif du fossé qui existe entre les lois et les principes de développement durable et les beaux discours qu’ils inspirent, d’une part, et la réalité toute puissante de la croissance économique et de ses promoteurs, face aux impératifs environnementaux et sociaux, d’autre part.

Dans l’indifférence et la désinvolture, on brade un territoire naturel d’exception et l’attractivité de communautés rurales, pour un projet industriel dont le bien-fondé est discutable, et des retombées économiques et financières dont le niveau de séduction n’est attribuable qu’aux approximations et aux « si » dont on a l’habileté de les entourer.

Ce texte n’est pas de la fiction mais le récit d’un processus décisionnel gouvernemental concernant un projet énergétique majeur, dont les conséquences prévisibles sur le milieu naturel et la communauté de Saint-Mathieu-de-Rioux, principalement, seront désastreuses pour les temps actuels et futurs. Et au-delà des impacts sur l’environnement et le développement des communautés, il y a la politique énergétique québécoise, le plan de développement de la Gaspésie dont la filière éolienne est un élément, et le mode de gestion du projet qui soulèvent de sérieuses interrogations.

Réaction et participation citoyenne

Les impacts environnementaux et sociaux anticipés ont suscité de vives réactions chez une partie importante de la population de Saint-Mathieu-de-Rioux, communauté rurale de quelque 625 habitants, qui subira les plus nombreux préjudices de la réalisation du parc éolien.

Une pétition exprimant les inquiétudes des citoyens tout en réclamant un complément d’information a recueilli 216 signatures dans cette municipalité, et sept requêtes ont été adressées au ministre du Développement durable, de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques, Monsieur David Heurtel, pour la tenue d’une audience du BAPE (Bureau d’audiences publiques sur l’environnement) sur ce projet.

Le ministre s’est rendu à cette demande d’audience. Au cours du mois d’août 2015, le président du BAPE, M. Pierre Baril, a reçu le mandat de former une commission d’enquête et de tenir une audience publique sur le Projet de parc éolien Nicolas-Riou dans les MRC des Basques et de Rimouski-Neigette. Ce mandat allait être exécuté sous la responsabilité du commissaire Louis-Gilles Francoeur, vice-président du BAPE.

La première partie de l’audience publique a débuté le 28 septembre pour se terminer le 30 après quatre séances intensives d’échanges entre les citoyens, le commissaire, des représentants du promoteur du projet et un parterre d’experts et représentants de cinq ministères concernés par le projet.

Lors de cette audience, les citoyens ont exprimé clairement leurs inquiétudes non seulement à l’égard des impacts nuisibles du projet, mais sur les modalités de l’entente contractuelle entre le partenaire privé, et les partenaires publics. Aussi sur la pertinence de ce projet, alors que les installations d’Hydro-Québec génèrent des surplus à ne plus savoir quoi en faire. Aussi sur les montants réels des bénéfices anticipés pour les municipalités et les critères de partage entre les 14 MRC et les 155 municipalités.

Des dommages irréversibles au cadre naturel

L’édification de ce parc éolien de 68 unités de 175 mètres (574 pieds) chacune va nécessiter l’aménagement d’un réseau routier de 78 km d’une emprise au sol de 25 m et de 12 m de surface de roulement pour le transport des éléments des éoliennes (composantes des tours, pales et rotors) et la construction de 33 traverses de cours d’eau. Les tours seront dressées sur des bases de béton d’imposantes dimensions requérant de grandes quantités de ciment. Un réseau électrique, majoritairement souterrain, convergera vers un poste de raccordement aménagé à proximité de la ligne de transport d’électricité à 315 kV située à Saint-Mathieu-de-Rioux. Autant d’opérations qui auront des impacts, dont plusieurs irréversibles, sur le milieu naturel, les paysages, la faune ailée et terrestre, la flore, les lacs et les cours d’eau, etc.

Une fois complétée la phase de construction, les éoliennes seront en opération pour une période de 25 ans (renouvelable dans le cadre d’un contrat subséquent). De nouvelles nuisances seront alors ressenties : effets sonores et visuels, impact sur la faune, contraintes à la pratique d’activités de villégiature et récréotouristiques sur ce vaste territoire d’accès public, incidence sur la valeur des propriétés, etc.

Une atteinte au nouveau dynamisme de Saint-Mathieu-de-Rioux

Traditionnellement, les piliers de l’économie de Saint-Mathieu étaient l’agriculture et la foresterie. Ces secteurs économiques ont fortement décliné au cours des 35 dernières années. À part la présence de deux fermes laitières, d’une ferme ovine, d’un vignoble, d’une usine de charbon de bois, d’un groupement forestier qui génère quelques emplois saisonniers, il n’y a plus d’activités productives à Saint-Mathieu.

Les fonctions résidentielle, de villégiature et récréative de plein air se sont substituées aux activités agricoles et forestières en déclin. Or, le nouveau dynamisme et la qualité de vie que l’on trouve et que l’on valorise à Saint-Mathieu, sont étroitement liés à la sauvegarde et à la mise en valeur du cadre naturel de la municipalité.

Ainsi, il est impératif que tout projet d’infrastructures ou d’équipements sur le territoire de Saint-Mathieu-de-Rioux ne mette pas en péril ses principaux atouts de développement que constituent ses paysages, sa flore, sa faune et sa quiétude.

Un mode de gestion qui soulève plusieurs questions

Lors de la première partie de l’audience publique, consacrée à procurer plus d’informations sur le projet en réponse aux préoccupations et inquiétudes des citoyens, le mode de gestion du projet donna lieu à plusieurs interventions. L’entente contractuelle prévoit en effet que les deux partenaires publics délèguent la gestion du projet au partenaire privé. La raison justifiant ce transfert serait la solide expertise d’EDF en matière de gestion de projets de cette ampleur. Mais cette délégation de pouvoir ne fragilise-t-elle pas la position des partenaires publics, en tant que « partenaires à parts égalitaires », quant à la vigilance qu’ils doivent assurer sur le bon usage des investissements des contribuables et sur des préoccupations d’intérêts collectifs qui vont bien au-delà des aspects financiers du projet?

Les prochaines étapes

Jusqu’au 23 octobre, les populations et organismes concernés par le projet éolien sont invités à déposer des mémoires au BAPE. À compter du 27 octobre, le BAPE entreprendra la deuxième partie de l’audience publique à St-Mathieu alors que les auteurs des mémoires (individuels ou de groupes) viendront en faire la présentation

Le BAPE déposera son rapport, incluant ses recommandations, au ministre du Développement durable, de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques au plus tard à la fin janvier 2016 et une décision du Conseil des ministres est attendue en mars ou avril.

Conclusion

Le projet du Parc éolien Nicolas-Riou est un cas éclatant de la confrontation permanente entre le développement et la sauvegarde, entre les bénéfices financiers d’un projet de développement et les bénéfices collectifs que procure un cadre de vie protégé, entre la croissance matérielle et la protection et la mise en valeur du patrimoine naturel.

Comme en bien d’autres lieux, on sacrifie la qualité du milieu naturel et la qualité de vie des citoyens pour des retombées économiques et financières dont on ne parvient pourtant pas à mesurer les niveaux réels.

Le développement est nécessaire, il accompagne la présence de l’homme sur Terre, mais il oblige au discernement, à la vigilance, à la retenue, à la frugalité… car ce qui est détruit par l’action de l’Homme est difficilement récupérable et prive notre qualité de vie de ressources qu’aucun autre bien ne peut compenser.

Oui aux énergies renouvelables, mais pas à n’importe quelles conditions. Le projet du parc éolien Nicolas-Riou est un luxe, une fantaisie de notre société de consommation devenue aveugle et insensible aux vertus des paysages, des chants d’oiseaux et du murmure des ruisseaux. Comme le disait l’économiste progressiste John Maynard Keynes :

La même règle autodestructrice du calcul financier régit tous les aspects de l’existence. Nous détruisons la beauté des campagnes parce que les splendeurs de la nature, n’étant la propriété de personne, n’ont aucune valeur économique. Nous serions capables d’éteindre le soleil et les étoiles parce qu’ils ne rapportent aucun dividende.

Notre lutte contre ce projet éolien est en plusieurs points comparable à celle de Don Quichotte. Elle confronte la protection de nos milieux naturels et la qualité de vie des communautés locales à des forces économiques et politiques, dans un rapport où la participation citoyenne a bien du mal à faire valoir son rôle comme partie prenante à part entière dans le processus de décision. Les éoliennes, ces moulins à vent modernes, ne symbolisent-ils pas la puissance des forces de croissance contre des valeurs de civilisation d’ordres écologique et social?

Bernard Vachon,
Ph.D. en aménagement et développement territorial[1]


[1] L’auteur est résident de Saint-Mathieu-de-Rioux depuis 1979.

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Bernard Vachon

Deuxième d’une famille de neuf enfants, j’ai grandi dans les quartiers ouvriers de Rosemont et de Montréal-Nord. La culture, le sentiment identitaire, les études et l’entraide étaient des valeurs fortement stimulées au sein de la famille. Détenteur d’un doctorat de la London School of Economics and Political Science en Angleterre ainsi que de l’Université de Liège en Belgique dans les domaines de l’aménagement et du développement territorial, j’ai fait carrière comme professeur-chercheur au département de géographie de l’Université du Québec à Montréal durant 32 ans (1969-2000). Mes domaines de spécialisation sont le développement local et régional, le Québec rural, la décentralisation et la gouvernance territoriale. Parallèlement à mes enseignements et ma recherche, j’ai exploité avec ma famille une ferme ovine, Chantemerle, de 1979 à 1989, dans un petit village sur les contreforts des Appalaches dans le Bas-Saint-Laurent, un lieu qui s’est avéré un laboratoire d’observation et d’analyse des problématiques de dévitalisation et de « recomposition » territoriale. Nous possédons toujours ce petit coin de ruralité, espace de ressourcement et d’inspiration. Suite à mon départ à la retraite, j’ai agi comme formateur, conférencier et consultant auprès de ministères, associations municipales, MRC et municipalités locales dans mes domaines de compétence. Je consacre désormais l’essentiel de mes temps libres à l’écriture (livres, blogues, articles, …), au bénévolat et à ma famille. Jean-Sébastien Bach, l’homme et son œuvre, est un compagnon de tous les jours. Ma collaboration à ce blogue est motivée par le désir de participer au mouvement de développement collectif qui se déploie dans toutes les régions du Québec, porteur d’une force insoupçonnée pour faire face aux grands défis qui confrontent la société actuelle.